Le Français s'est fait découvrir par le public français grâce à deux apparitions à Roland Garros. Mais au final, peu de gens connaissent vraiment la personnalité d'Elliot Benchetrit, à part ce qui est raconté sur lui dans les médias. Fou et fantasque pour certains, talentueux mais incontrôlable pour d'autres, nous avons surtout découvert un jeune homme d'une maturité incroyable pour son âge. Sans langue de bois, sans tabou, avec détermination mais aussi beaucoup d'humilité, le Niçois s'est confié à Tennis Break News en exclusivité.

A 21 ans, vous comptez 4 matches sur le circuit ATP, tous disputés en Grand Chelem ! Qu’est-ce qui prédomine : la fierté d’avoir touché du doigt le plus haut niveau ou plutôt la difficulté de ne pas pouvoir évoluer au quotidien sur le circuit dans les catégories 250, étape indispensable pour construire une carrière ?
Sur ces 4 matches, il y a trois matches qui ont été acquis en passant par les qualifications et puis le dernier grâce à une wild-card qui est venu récompenser mes résultats obtenus en challenger. C’est une fierté d’avoir réussi à se qualifier deux fois cette saison à Roland et à l’US. Bien que le standing de ces tournois soit plus élevé, c’est pourtant les mêmes joueurs qu’on affronte habituellement en qualifications des tournois 250 ou en challenger tout le reste de la saison. C’est finalement le cadre et les conditions de jeu qui changent. Certains joueurs gèrent moins bien le stress que procurent ces grands tournois mais moi j’ai réussi à exploiter au maximum mon potentiel. J’ai pour l’instant moins joué de matches sur le circuit principal par rapport à d’autres joueurs parce que je n’ai pas réussi encore à me qualifier pour les tournois 250 et je n’ai pas eu d’invitations qui m’auraient permis d’accéder directement au 1er tour d’un ATP 250. Pour l’instant, avec mon classement, je suis contraint de privilégier les tournois challenger. Mais dès que j’ai une opportunité de jouer les qualifications lorsqu’une place se libère comme à Moscou cette semaine, j’y vais. Pour l’instant, j’ai disputé 7 qualifications pour un ATP 250 mais cela ne m’a pas encore réussi.

Vous avez longtemps hésité avant de vous lancer dans une carrière de tennis. Vous auriez pu faire aussi du ski ou du basket. Vous avez par conséquent démarré assez tard sur le circuit mais on sent chez vous cette volonté de ne pas brûler les étapes pour rattraper le temps perdu. La patience est-elle votre maître mot ?
Mon objectif est d’exploiter mon potentiel au maximum dans le tennis. Il y a beaucoup de jeunes très talentueux qui explosent et arrêtent le tennis avant même d’avoir 20 ans parce qu’on a mis trop d’attentes sur eux, parce qu’ils ont voulu aller trop vite. Moi j’ai envie de me détacher de ces choses-là, de progresser pas à pas chaque jour un peu plus en essayant de faire de mon mieux. Je vise avant tout une certaine régularité et c’est pas en se mettant une pression permanente que ça va aider.

Vous êtes aujourd’hui à votre meilleur classement en carrière (202ème mondial). Avez-vous des objectifs à court, moyen ou long terme ? Avez-vous des rêves ?
Mon rêve serait de remporter Wimbledon mais je n’ai pas du tout de deadline dans ma tête pour atteindre tel classement avant tel moment. Je pense que le tennis est une éternelle remise en question et qu’il faut avancer marche par marche et peut-être parfois retomber de quelques marches pour remonter ensuite. Il faut accepter ces difficultés et c’est en trouvant des solutions à ces difficultés que l’on progresse et qu’on installe son niveau dans la durée, pas en étant flamboyant une année puis en se perdant l’année suivante. Quand on ne trouve pas les causes ni les solutions à ses échecs, on finit par abandonner.

Aristote disait qu’il n’y a point de génie sans un grain de folie. Vous avez très vite eu le recul nécessaire pour prendre conscience que vous aviez une part de vous un peu incontrôlable. La gestion mentale a-t-elle aujourd’hui une part prépondérante dans votre carrière ?
C’est venu de deux choses. D’abord quand j’étais petit, j’étais colérique et mes parents avaient parfois honte de moi sur les bords des terrains parce que j’insultais tout le monde, je cassais des raquettes. Ce n’était forcément pas très agréable pour eux en tant que parents. Au bout d’un moment, à l’âge de 14 ans, j’ai pris conscience que mon comportement n’était pas bon pour mon tennis et qu’il fallait gérer ce problème. Alors la solution n'était pas d'arrêter de parler sur le court mais plutôt d'accepter cette personnalité et faire coller le "Elliot" de tous les jours à celui qui est sur le court. Il fallait pour devenir un sportif de très haut niveau que, sur les terrains je colle à cette personnalité que j’ai en dehors des courts et qui n’a rien à avoir avec la folie que je peux avoir sur les terrains. Et c’est ce travail qui est le plus difficile : ressembler à nous-même quelque soit le niveau de stress et d’exigence que l’on peut avoir pendant un match. C’est vrai que je me suis entouré de préparateurs mentaux. C’est vrai aussi que je suis une formation en préparation mentale. Travailler le mental en complément de travailler les coups, forcément cela fait une grande différence et surtout dans les grands tournois. Cela peut expliquer aussi le fait que je sois plus performant dans les qualifications des Grands Chelems plutôt qu’en ATP 250. J’ai cette capacité à jouer en Grand Chelem comme en challenger toute la saison alors que certains de mes adversaires ne l’ont pas et c’est pour ça que je bats des joueurs en Grand Chelem qui ne perdent pas contre moi en challenger parce qu’ils n’ont pas la même gestion de stress. Alors que moi, quelque soit le match, le tournoi, l’environnement, je joue exactement de la même façon.

En vous écoutant, on sent énormément de maturité chez vous pour un homme de 21 ans. Est-ce que votre histoire familiale et personnelle peut expliquer cette maturité ? Vous avez un secret ?
Je suis né d’une famille recomposée. J’ai deux demi-frères beaucoup plus grands et une demi-sœur qui a quasiment 10 ans de plus que moi. Quand on est petit, on cherche à s’affirmer dans une famille et c’est vrai que j’avais beaucoup de caractère. Mes parents m’ont toujours parlé comme à un adulte. Ils ont toujours été dans l’état d’esprit de m’expliquer les choses, de me dire les choses, de me faire comprendre le rapport à l’argent, les relations avec les gens, et le jugement. Ils ont tout fait pour laisser exercer mon libre-arbitre, ne jamais me brider quel que soit ce que j’avais envie de faire. Cela fait qu’aujourd’hui, je suis capable d’être détaché de pas mal de choses qu’en théorie à mon âge je ferais sans chercher à comprendre. Moi c’est l’inverse, je suis incapable de faire quelque chose que je ne comprends pas.

Quel joueur vous inspire aujourd’hui sur le circuit ?
C’est peut-être fou ce que je vais dire mais je préfère m’inspirer de certaines parties des joueurs. Je n’ai pas un joueur où je me dis soit je prends tout, soit je ne prends rien. J’adore Dominic Thiem pour sa persévérance, sa rigueur et le fait qu’il soit super accessible en dehors du terrain parce que c’est même devenu un ami. On pourrait se dire qu'avec son palmarès et son classement, il est inaccessible. J’aime cette partie-là aussi chez Zverev. Il a ce côté rustre qui fait que tout le monde pense qu’il est inaccessible alors que c’est quelqu’un de super. Il a très tôt travaillé avec beaucoup d’intelligence, il a réussi un peu plus tôt que les autres parce qu’il savait pourquoi il faisait les choses. Après il y a des joueurs d’Histoire comme Nadal, Federer, Djokovic. Mais en fin de compte, j’essaie de prendre des parties d’eux et la manière de raisonner chez chacun d’eux. Je n’ai pas d’idole, un joueur unique en qui je crois. Même un joueur comme Fognini peut m’inspirer par certains moments, pas quand il dérape sur les courts mais plutôt dans la manière dont il arrive à gérer cette folie qu’il peut avoir sur le court. Pour moi, les gens qui ne comprennent pas Kyrgios, Fognini, Paire, Moutet ou moi-même, j’ai de la peine pour eux parce qu’il manque quelque chose chez eux pour qu’ils nous comprennent. Ce n’est pas le fait de dire qu’on est supérieur, non ! C’est le fait de dire que nous avons une sensibilité différente et pour nous comprendre, il faut soit avoir la même sensibilité, soit être ouvert d’esprit. Et malheureusement dans le tennis maintenant, comme le jeu est devenu très stéréotypé, on accepte moyennement les joueurs comme nous et en fin de compte, parfois on se sent juger alors qu’il n’y aurait pas vraiment de raison.

On va aborder la thématique des réseaux sociaux. De plus en plus de joueurs et joueuses se font menacer et insulter après les défaites. C’est un phénomène qui commence à prendre une grande proportion. Comment vous gérez ? Comment vous les abordez ?
Je prends ça avec beaucoup de recul. J’ai la chance de connaître une personne qui a une entreprise dans le monde des paris sportifs et il m’explique que c’est vraiment très difficile de parier sur les sports dont le résultat dépend d’une entité seule, c’est-à-dire un joueur ou une joueuse de tennis ou un skieur. Les paramètres variables sont beaucoup plus importants que dans les sports collectifs. Quand quelqu'un parie sur un sportif individuel, il est soumis à beaucoup plus d'aléas que pour un sport collectif où la faillite d'un individu ne remet pas forcément en cause l'équilibre de l'équipe. Et certains parieurs sont très énervés parce qu’ils payent des gens pour avoir des pronostics sauf que ces pronostics sont rarement gagnants. J’ai compris qu’on ne pouvait rien faire face à ces insultes. Ça ne sert à rien de se prendre la tête. C’est sûr qu’on n’est pas à l’aise quand on monte dans l’avion juste après avoir reçu un message qui disait « j’espère que tu vas mourir dans l’avion » … Je pense que le destin s’occupera de ces gens à un moment. Ils finiront par être punis d’une manière ou d’autre. Et la première punition c’est qu’ils ont perdu de l’argent avec leur pronostic. Moi je pense qu’on devrait interdire de parier sur le tennis tellement la part d’incertitude est grande puisque tout dépend d’un seul joueur et qu’il est impossible de maîtriser tous les paramètres. Pour moi c’est de la folie de parier sur du tennis. Personnellement je n’oserai jamais parier sur un sport individuel.

Pour rester dans les paris sportifs, l’Argentin Trungelleti a été l’un des rares joueurs à dénoncer la mafia des matches truqués, un fléau pour l’instant peu combattu par les instances. Vous avez déjà été "approché" vous ?
J’ai eu beaucoup de chance parce qu’on ne m’a jamais approché pour truquer un match. Je pense que les réseaux ciblent plutôt des joueurs autour de la trentaine qui n’ont jamais réussi à percer au plus haut niveau et qui sont un peu désespérés. C’est très courageux de sa part d’avoir dénoncé ces réseaux, ce n’est vraiment pas facile. Mais il n’y a pas assez de sanctions selon moi contre le dopage ou les matches truqués. Ces joueurs-là devraient être bannis à vie.

L’OGC Nice reçoit le PSG ce vendredi soir. Vous suivez les résultats du club ?
Je ne suis pas un fervent supporter de football mais je suis très attaché à ma ville. Le club va subir de grands bouleversements prochainement. Moi je soutiens l’équipe évidemment. L’objectif des dirigeants c’est d’essayer de refaire ce qu’ils ont fait il y a deux saisons lorsque le club avait réussi à finir sur le podium du championnat. C’est un sport incroyable qui véhicule beaucoup d’émotions à travers le monde. Tous les ans, je suis invité pour faire le coup d’envoi de Nice-PSG malheureusement je ne suis jamais disponible mais je soutiens les joueurs évidemment.

Justement, quel est votre programme les prochaines semaines ?
Je pars à Brest là ce week-end pour jouer la semaine prochaine. Ensuite j’irai à Bratislava début novembre puis à Ortisei en Italie mi-novembre. Après j’aurai les matches par équipes avec la Villa Primrose. Et pour débuter la saison prochaine, je ne sais pas encore si je vais jouer le premier challenger de la saison mais je serai en tout cas aux qualifications de l’Open d’Australie.

Interview réalisée par téléphone.