Je trouve qu'il y a trop de calcul dans ses Round Robin (phases de groupes de l'ATP Finals). On peut avoir trois joueurs à une victoire ou à deux victoires. Je trouve qu'on devrait supprimer cette phase de poules et faire une phase finale directe avec des quarts de finale mais il y aurait moins de matches mais le business qui gravite autour du tennis et du sport en général tend plutôt à rajouter des matches plutôt qu'à les réduire...

En 2007, l'ATP avait décidé d'appliquer cette formule du Round Robin avec une phase de groupe sur 13 tournois* qu'on appelait "International Series" à l'époque, l'équivalent des ATP 250 aujourd'hui. Mais l'expérience n'a pas du tout été concluante et l'ATP y a mis fin tout de suite... En janvier 2007 à Adélaïde en Australie, je défendais mon titre. Et la première phase du tournoi était organisé en poule de trois joueurs. Forcément, certains joueurs subissaient des pressions pour laisser filer le match lorsqu'ils n'avaient plus rien à jouer. Lors du premier match le 1er janvier, j'avais battu Joachim Johansson en 3 sets. Deux jours après, Gilles Simon perdait contre le Suédois. Et le 4 janvier, je devais affronter Gilles qui était mathématiquement éliminé, d'où l'absurdité de cette formule. Et moi, entre le 1er et le 4 janvier, je tombe malade, une crise d'urticaire.

Tout le monde venait nous voir pour nous demander si on allait arranger le match et si Gilles allait me laisser gagner. C'était un enfer ! On était complètement piégé puisque moi je n'étais absolument pas en état de jouer donc je n'aurais pas pu gagner le match. Et si Gilles me laissait gagner, c'était trop évident qu'on s'était arrangé. Je me sentais incapable de jouer plus de deux sets. Tout le monde était persuadé qu'on allait s'arranger, il y avait beaucoup d'agitation autour du match, beaucoup de monde présent au match... Finalement, je renonce à déclarer forfait et décide de jouer le jeu. Je perds le premier set 6-2, j'arrive peu à peu à rentrer dans le match dans le deuxième set que je remporte 7-5 mais au début du troisième set, j'étais incapable de continuer et je suis contraint d'abandonner.

Je me suis éliminé alors que je défendais mon titre. Les gens étaient hallucinés. Ils nous disaient "mais vous les Français, comment vous avez fait entre vous pour vous éliminer et laisser le Suédois se qualifier ?" C'était hallucinant. Trois jours après, j'avais récupéré, j'étais frais et je jouais à Auckland face à Nicolas Lapentti. Ce qu'on aurait dû faire avec Gilles, c'est assumer le truc à fond, dire que cette formule est grotesque et assumer le fait que Gilles lâche le match puisqu'il n'avait plus rien à jouer. Mais on n'a pas été assez malin...

Sauf que Roger Federer, Marat Safin, Lleyton Hewitt et tous les cadors du circuit pensent comme moi et refusent de soutenir cette formule absurde. Vous vous rendez compte que je jouais ma qualification contre un joueur qui n'avait rien à gagner à part son prize money. Sauf que si je gagnais, on aurait soupçonné une magouille puisque mon adversaire était français. Quelques semaines plus tard, j'ai d'ailleurs fait un discours à Melbourne sur ce "Round Robin" à la réunion de l'ATP et quasiment tous les joueurs critiquaient cette formule.

Toute la saison, cette formule va faire polémique sur polémique. Notamment à Buenos Aires en février, où Juan Carlos Ferrero va être éliminé parce que son adversaire Nicolas Lapentti va déclarer forfait. Les règlements sont formels, l'Espagnol ne pourra pas comptabiliser sa victoire face au lucky loser Lukas Dlouhy. Le Français Nicolas Devilder vainqueur de Ferrero lors du premier match est qualifié. L'ATP est contraint d'organiser une conférence de presse pour défendre son projet. C'est Miguel Nido, directeur du tournoi qui s'y colle : "Le Round Robin est une très bonne formule pour le circuit. Toute la semaine ici à Buenos Aires, le court central était plein et tous les spectateurs voulaient assister au match entre David Nalbandian et Guillermo Canas. C'est un système qui est encore en phase d’expérimentation et nous avons bien conscience que cela représente un changement radical. Nous aimerions et nous avons besoin du soutien des joueurs, des journalistes, des sponsors, du public et de tout le personnel de l'ATP pour aider au bon fonctionnement de ce nouveau système."

Quelques semaines plus tard à Las Vegas, de nouveau, une polémique avec cette phase de poule avant les quarts de finale. Et là il se passe un truc incroyable. Del Potro gagne son premier match de poule face à Korolev qui ensuite bat James Blake. Au troisième match, Del Potro abandonne alors qu'il est mené 6-1/3-1 par l'Américain. Et les organisateurs annoncent la qualification de James Blake. Mais très vite, on se rend qu'ils se sont trompés, chacun épluche le règlement et finalement ils font une rectification et qualifient le Kazakh ! C'était le coup de grâce. Je me souviens que James Blake avait poussé un gros de coup de gueule : "Si on peut retenir de faire en sorte d'améliorer ou tout simplement détruire ce système de Round Robin, alors tout ça aura servi à quelque chose. Il faut sérieusement examiner cela sinon nous rencontrerons chaque semaine ce genre de situations totalement dingues. Les joueurs peuvent laisser passer ou éliminer qui ils veulent, ils ont le total contrôle de la situation. Les règles sont faites pour que les joueurs eux-même puissent décider du sort des autres joueurs."

Je me souviens que Korolev lui-même avait critiqué la formule alors qu'elle lui avait permis de se qualifier : "Je suis content que cela se soit produit parce que beaucoup de joueurs ne sont pas d'accord avec le système. J'étais heureux de me qualifier mais j'ai pensé aussi à ce que James ressentirait. J'ai ressenti un peu de culpabilité."

Après cet épisode, Roger Federer va prendre la parole et critiquer avec force le Round Robin : "Tout le monde sait que j'étais contre ce système. C'est très décevant de voir qu'il faut que de telles choses se produisent pour que certaines personnes réalisent que ce système ne fonctionne pas. Je n'ai rien contre Etienne de Villiers (le patron de l'ATP à l'époque), il fait sûrement de son mieux mais tout ce que j'espère, c'est que ses décisions ne changent pas l'intégrité des matches. J'ai toujours dit qu'il fallait garder le tennis tel qu'il est et ne pas essayer de le changer, de le mélanger et d'essayer trop de choses en même temps. Il s'est brûlé les mains c'est sûr et je doute que ce système perdure la saison prochaine. Cela va être intéressant de voir la réaction de l'ATP maintenant parce qu'ils sont définitivement sous pression. C'était une mauvaise décision."

Comme prédit par le Suisse, l'ATP a mis fin au Round Robin dès la fin 2007 en dehors du Masters où cette formule perdure encore aujourd'hui. L'expérience n'aura donc duré que quelques mois. Et je suis bien content parce que j'ai vraiment du mal à cette formule. Et j'aimerais qu'on en finisse aussi au Masters. Mais ça sera difficile.

* Les 13 tournois organisés en 2007 avec une phase de poule Round Robin : Adélaïde, Vina del Mar, Delray Beach, Buenos Aires, Las Vegas, Estoril,
Londres, Bastad, Newport, Indianapolis, Umag, Washington et Stockholm.