« Quand il n’y en a plus, il y en a encore ». Le slogan de cette célèbre publicité des années 1970 pour un liquide vaisselle s’applique parfaitement à la saison tennistique version 2019. Pour la première fois, après le Masters, plus de 80 joueurs du circuit principal se retrouvent à Madrid pour disputer une ultime compétition, les finales de la Coupe Davis, qui jusque alors ne concernaient que deux nations et une dizaine de joueurs. Une profonde révolution dans l’histoire de ce sport et pour cette compétition, si attachée à ses traditions.

Fini donc les rencontres jouées à domicile ou à l’extérieur, sur une surface choisie ou subie. Fini également les ambiances chaleureuses ou exaltées créées par les supporters du pays hôte. Fini enfin les matchs joués en cinq sets, certes à rallonge mais générateurs d’émotions fortes. La société évolue, le tennis aussi, manifestement. Ainsi, l’épreuve auparavant étalée sur quatre weekends de trois jours dans l’année ne dure plus qu’une semaine, à l’exception d’une phase de qualifications début février.

La Coupe du monde de tennis

Fondée en 1900, la Coupe Davis s’apparente davantage aujourd’hui à une Coupe du monde de la petite balle jaune. La Caja Magica, antre du Masters 1000 de Madrid, accueille du 18 au 24 novembre dix-huit nations représentées par cinq joueurs au maximum. Douze (Serbie, Australie, Italie, Allemagne, Kazakhstan, Canada, Japon, Colombie, Pays-Bas, Russie, Belgique et Chili) sont issues des qualifications, quatre (Croatie, France, Etats-Unis et Espagne) ont obtenu leur billet grâce à leur présence dans le dernier carré de l’édition précédente, deux (Argentine et Grande-Bretagne) sont invitées par la Fédération internationale de tennis (ITF), gestionnaire de l’événement.

La phase finale se joue sur dur et en indoor – le Masters 1000 se déroule sur terre et en extérieur, avec trois toits amovibles sur les courts principaux – et son format « new look » ressemble aux formules des grandes compétitions internationales des sports collectifs (football, rugby, basket, hand). Il y a d’abord une phase de groupes, dans laquelle les dix-huit équipes sont réparties en six groupes de trois. Le vainqueur de chaque poule et les deux meilleurs deuxièmes (en fonction du ratio nombre de sets et de jeux gagnés/nombre de sets et de jeux perdus) se qualifient pour la phase à élimination directe. La suite est connue, des quarts de finale, des demi-finales et la finale. Outre la victoire, accéder au dernier carré constitue déjà un enjeu de taille car les quatre demi-finalistes de l’épreuve sont automatiquement qualifiés pour l’édition 2020. Chaque rencontre entre deux pays est composée de deux simples et d’un double. Chaque match se joue en deux sets gagnants. Le premier simple oppose les numéros 2 de chaque équipe, le second simple confronte les numéros 1. 

Un saladier rempli d’argent

C’est donc une réforme radicale de la Coupe Davis qui a été adoptée en août 2018 dans la ville d’Orlando, aux Etats-Unis. Une refonte des règles visant à attirer les meilleurs joueurs de l’ATP et les faire se rencontrer sur une courte période déterminée. Paradoxalement, le saladier d’argent n’a jamais aussi bien porté son nom. L’ITF a en effet vendu l’organisation de la Coupe Davis à la société d’investissement espagnole Kosmos pour 3 milliards de dollars sur 25 ans. Un pactole pour les joueurs et les fédérations qui vont toucher respectivement 20 et 21,5 millions de dollars par an. Une opération financière aussi pour l’entreprise présidée par le joueur de football du FC Barcelone, Gerard Piqué, à condition d’attirer le public, ce qui pour le moment est loin d’être garanti. En tout cas, Kosmos voit la Coupe Davis comme un show, et non pas seulement comme une épreuve de tennis, puisque des cérémonies d’ouverture et de clôture ainsi que des concerts sont prévus pour assurer un spectacle en continu.

La Coupe Davis a t-elle vendu son âme ? La question mérite d’être posée. Pour certains joueurs, la réponse est évidente. « C’est un événement historique et centenaire, je ne peux pas concevoir la Coupe Davis sans ses rencontres traditionnelles. J’espère que les gens vont se rendre compte que la Coupe Davis vaut bien plus que l’argent qu’ils nous proposent. C’est l’histoire de notre sport ». Ces propos sont signés Alexander Zverev, opposé à la nouvelle formule depuis l’annonce de la réforme et qui ne sera donc pas présent à Madrid. Une ligne de conduite qui se tient, même si le joueur allemand va jouer cette semaine en Amérique du sud des exhibitions sans doute grassement payées en compagnie de Roger Federer. Pour d’autres joueurs, la Coupe Davis, même profondément chamboulée, reste l’occasion de représenter son drapeau, une opportunité rarissime dans le tennis (à part lors des Jeux Olympiques). Ainsi, Sergi Bruguera, le capitaine de l’équipe d’Espagne, a déclaré hier : « Rafael Nadal est enchanté de disputer la Coupe Davis, il a très envie de jouer. »

Un plateau assez garni

Face à toutes ces critiques liées au nouveau format et aux questions financières, la Coupe Davis tente de rester debout. Pas facile, d’autant que le calendrier proposera pas moins de trois compétitions par équipes à partir de 2020 : l’ATP Cup, la Laver Cup et la Coupe Davis. Une concurrence féroce qui pourrait nuire à chacune de ces épreuves et au tennis en général. Il n’empêche, la 108ème édition de la Coupe Davis peut se targuer d’avoir su attirer deux des membres du « Big 3 », Rafael Nadal et Novak Djokovic, respectivement numéro 1 et numéro 2 mondiaux. Si Daniil Medvedev et Marin Cilic ont finalement déclaré forfait, des absences qui s’ajoutent à celles déjà prévues de Roger Federer (pas qualifié et pas intéressé), Alexander Zverev (pas intéressé), Stefanos Tsitsipas (pas qualifié), Dominic Thiem (pas qualifié) et Kei Nishikori (blessé), le plateau est plutôt bien garni avec cinq TOP 10 (Rafael Nadal, Novak Djokovic, Matteo Berrettini, Roberto Bautista-Agut et Gaël Monfils) et six TOP 20 (David Goffin, Fabio Fognini, Diego Schwartzman, Denis Shapovalov, Karen Khachanov et Alex de Minaur).

Le tableau est assez ouvert et c’est aussi un gage d’intérêt. Un grand favori se dégage, mais pas moins de neuf équipes ont les moyens de faire basculer la hiérarchie. L’Espagne, qui joue à domicile, avec le numéro 1 mondial, un autre membre du TOP 10 (Roberto Bautista-Agut) et des joueurs de qualité en double (Marcel Granollers et Feliciano Lopez), est l’équipe à battre. Mais juste derrière, il y a du beau monde. L’Italie, avec un TOP 10 (Matteo Berrettini), un TOP 20 (Fabio Fognini) et même un bon joueur de double (Simone Bolelli). La France, avec un TOP 10 (Gaël Monfils), deux TOP 30 (Benoit Paire et Jo-Wilfried Tsonga) et la paire victorieuse du Masters hier (Pierre-Hugues Herbert et Nicolas Mahut). La Serbie, emmenée par le numéro 2 mondial (Novak Djokovic) et deux joueurs du TOP 40 (Dusan Lajovic et Filip Krajinovic).

Les Etats-Unis, qui disposent d’une armada puissante, surtout sur surface dure, simple et double réunis avec Taylor Fritz, Frances Tiafoe, Jack Sock, Sam Querrey et Reilly Opelka. Même topo pour l’Australie, équipe ultra complète avec Alex de Minaur (N°18) et Nick Kyrgios (N°30) en simple, et John Peers en double. La Russie aussi peut faire parler la poudre, malgré l’absence de Daniil Medvedev : Karen Khachanov (N°17) et Andrey Rublev (N°23) sont des valeurs sûres en simple mais aussi en double (finalistes au Masters 1000 de Paris-Bercy). Le Canada, nation emmenée elle aussi par deux jeunes joueurs d’exception, Denis Shapovalov (N°15) et Felix Auger-Aliassime (N°21), accompagnés par un bon joueur de double (Vasek Pospisil). N’oublions pas non plus l’Argentine, avec son TOP 20 (Diego Schwartzman), son TOP 30 (Guido Pella) et son gros joueur de double (Horacio Zeballos, vainqueur cette année de deux Masters 1000, Indian Wells et Montréal). Enfin la Grande-Bretagne, avec les frères Murray, qui pourraient bien créer la surprise.      

Présentation des groupes

GROUPE A : Serbie, France, Japon
Avec Novak Djokovic comme tête d’affiche, la Serbie est quasiment assurée de remporter au moins un simple à chaque rencontre. Dans ce groupe, c’est le double qui pourrait faire la différence. Avantage alors à la France, grâce au duo titré au Masters, Pierre-Hugues Herbert et Nicolas Mahut. Le Japon, privé de Kei Nishikori, est de loin la plus faible équipe du groupe. La victoire dans ce groupe se jouera entre le numéro 2 français et le numéro 2 serbe.

GROUPE B : Espagne, Russie, Croatie
Devant son public, avec Rafael Nadal et Roberto Bautista-Agut, l’Espagne peut tout casser. D’autant que leur double a aussi fière allure, avec de multiples combinaisons possibles (Granollers, Lopez, Carreno-Busta et même Nadal). Mais méfiance tout de même, la Russie possède deux cogneurs d’exception, capables de coups, en simple comme en double, Karen Khachanov et Andrey Rublev. La Croatie, sans Marin Cilic, a peu de chances de se qualifier, même si la nation tenante du titre présente un effectif équilibré (Borna Coric et Ivo Karlovic en simple, Mate Pavic, Nikola Mektic et Ivan Dodig en double). Tout reposera sur les épaules de Coric capable de battre les Russes en simple. Le double Croate est rodé.

GROUPE C : Argentine, Allemagne, Chili
L’Argentine part peut-être avec un léger avantage. Ses deux joueurs de simple, Diego Schwartzman et Guido Pella, ont réalisé une belle saison et le premier a largement progressé sur dur (un titre à Los Cabos et une finale à Vienne). Horacio Zeballos, N°4 mondial en double, représente un parfait complément. Mais l’Allemagne est toute proche. D’abord parce que Jan-Lennard Struff (N°35) a réussi sa meilleure saison et que les conditions sur dur et en indoor mettent en lumière sa puissance de frappe au service et en coup droit. Ensuite car l’équipe germanique peut compter sur une des meilleures paires de double du monde, Andreas Mies et Kevin Krawietz, vainqueur à Roland Garros et présent au Masters. Le Chili est un cran en dessous, Cristian Garin et Nicolas Jarry étant plus performants sur terre et ne possédant pas d’équipe de double de référence.  

GROUPE D : Australie, Belgique, Colombie
C’est un groupe a priori déséquilibré. Avec deux joueurs de la qualité d’Alex de Minaur et de Nick Kyrgios, l’Australie fait figure d’épouvantail. Et si l’un des deux flanche, il reste encore Jordan Thompson en simple et John Peers (ancien N°2 de la discipline) en double. La Belgique comptera surtout sur son joueur vedette, David Goffin (N°11 mondial). La Colombie misera elle sur son double avec Juan-Sebastian Cabal et Robert Farah, vainqueurs cette saison de Wimbledon et de l’US Open mais pourra difficilement rivaliser en simple. Giraldo pourrait créer la surprise face à Darcis mais ça ne sera pas suffisant pour se qualifier.

GROUPE E : Grande-Bretagne, Kazakhstan, Pays-Bas
C’est un tout petit peu plus ouvert dans ce groupe, même si les Pays-Bas, avec aucun TOP 100 dans l’effectif, auront bien du mal à en sortir. La qualification devrait se jouer entre la Grande-Bretagne, favori du groupe grâce aux frères Murray – Andy pouvant assurer en simple et en double, son frère Jamie étant un ancien N°1 mondial du double – et à Daniel Evans (42ème joueur mondial) et le Kazakhstan, outsider de la poule, pas bien loti en double mais capable de surprendre en simple avec le fantasque Alexander Bublik (N°57) et le solide Mikhaïl Kukushkin (N°67).

GROUPE F : Italie, Canada, Etats-Unis
C’est sans doute le groupe le plus excitant (avec le groupe B). Car les trois équipes sont des nations fortes du tennis mondial. L’Italie d’abord, avec deux joueurs dans le TOP 12, Matteo Berretini (demi-finaliste à l’US Open) et Fabio Fognini (titré au Masters 1000 de Monte-Carlo), capables de battre beaucoup de monde, même sur dur. En double, les transalpins peuvent compter sur Simone Bolelli, vainqueur de l’Open d’Australie en 2015 avec Fabio Fognini. Ensuite, le Canada, emmené par deux des meilleurs joueurs de la Next Gen, Denis Shapovalov (N°15) et Felix Auger-Aliassime (N°21). Le premier vient de prouver sa capacité à s’épanouir sur dur et en intérieur (finale au Rolex Paris Masters et titre à Stockholm), le second, de retour de blessure (cheville), a réalisé une première moitié de saison très intéressante (3 finales et une demie au Masters 1000 de Miami). Vasek Pospisil, au style très offensif et vainqueur de Wimbledon en double en 2014, complète l’effectif. Enfin, les Etats-Unis, toujours très motivés lorsqu’il s’agit de jouer les compétitions internationales, représentés eux aussi par une jeune garde, Taylor Fritz (N°32) et Frances Tiafoe (N°47), à l’aise sur surface dure. L’équipe américaine est riche puisqu’il faut ajouter en simple les serveurs surpuissants Reilly Opelka (N°36) et Sam Querrey (N°44), et en double Jack Sock, sacré dans 3 Majeurs et au Masters.