Les lecteurs et abonnés de Tennis Break News ont placé Ugo Humbert en 14ème position du classement des révélations de la saison 2019.

Il est 57ème mondial mais on a l'impression de ne pas l'avoir vu entrer dans le top 100. Il faut dire qu'Ugo Humbert cultive une certaine discrétion dans la vie qui nous fait parfois presque oublier qu'il incarne aujourd'hui le relève du tennis français. C'est pourtant une autre image qu'il renvoie sur les courts de tennis, celle d'un tempérament offensif et d'une grande ténacité.

De la persévérance, il n'en manque pas. Véritable stakhanoviste du circuit challenger en 2018, il a enchaîné les tournois sur la fin de saison pour pouvoir se qualifier directement dans le tableau principal pour l’Open d’Australie. En effet, la nouvelle réforme du circuit ATP avait rayé ses points acquis dans les tournois Futures, mettant son classement dans une situation délicate. Il décrochera finalement de justesse son sésame pour le premier Grand Chelem de la saison avec une 102ème place mondiale.

Ce tempérament volontaire, Ugo l'a acquis de ses parents, propriétaires d'une boucherie réputée à Metz : “Mon père se levait tous les jours à 5 heures et revenait tous les soirs à 20 heures (...) De temps en temps, à Noël, je donnais un coup de main à mes parents. Quand ils me demandaient ce que je voulais faire, je disais, c’est le tennis ou rien ! Je n’ai jamais pensé reprendre le magasin familial”[1]. C'est sa sœur qui va reprendre la boucherie. Il quitte le giron familial à l'âge de 12 ans pour suivre le circuit fédéral dans son intégralité (Pole France de Poitiers, INSEEP, CNE). Ces entraîneurs peuvent compter alors sur sa qualité d'écoute et sa capacité de remise en question. L'adolescent veut apprendre et son investissement au quotidien est notable : « Dès mon plus jeune âge, dès que je suis parti à Poitiers, j'ai toujours essayé d'être très professionnel. Je ne sais pas vraiment à quel moment j'ai compris que j'allais faire carrière, c'est au fur et à mesure avec du travail, de l'envie et beaucoup de persévérance que ça s'est fait aujourd'hui ».

Son ancien entraîneur Rodolphe Gibert a beaucoup discuté avec lui sur ce passage à Poitiers : "Les 4 années passées à Poitiers ont été difficiles pour lui. C'est long pour un gamin de 12 ans de passer autant de temps loin de sa famille. C'est un déracinement de la maison. Ca a été douloureux comme pour beaucoup de gamins qui vivent la même situation. Mais il a été aussi forgé par cette expérience."

Malgré des difficultés liés à sa croissance, ses qualités d'attaquant ne passent pas inaperçues. « Quand il est arrivé de l’INSEP, il était tout feu tout flamme, indique son ex-entraineur Cédric Raynaud. Ce que j’ai aimé chez lui, c’est qu’il pouvait faire des points gagnants dans n’importe quel endroit du terrain. Mais on lui a fait comprendre que l’identité de jeu dans le tennis moderne passe par des fondamentaux solides »[2]

La France espère depuis plus de 30 ans une nouvelle victoire à Roland Garros mais la Fédération a cette capacité à ne sortir principalement que des jeunes joueurs taillés pour la surface dur indoor. Humbert ne fait pas exception à la règle. Comme il l'avoue lui-même, il a dû dompter sa nature d'attaquant, lui qui refusait les échanges et souhaitait conclure un point en quelques coups. « J'aime frapper fort et mettre mon adversaire loin de la balle, c'est une de mes qualités.[3]" De préférence avec son excellent revers à deux mains.

Sur cet aspect d'attaquant, Rodolphe Gilbert apporte un petit bémol : "Ce n'est pas un attaquant pur au sens propre du terme comme Edberg, Rafter, Sampras, Henman."

Le jeune gaucher s'appuie également sur une bonne première balle, efficace et variée mais elle est une arme qu'il souhaite encore parfaire, comme en témoigne le test scientifique qu'il a pratiqué en octobre dernier à Rennes pour modifier sa technique de service. « Cyril (ndlr : Cyril Brechbühl, son préparateur physique) m’a mis cela un peu dans la tête. J'ai trouvé cela tout de suite intéressant. J’ai dit : « Dès que l'on a une fenêtre, on y va ». J’y suis allé avant Le Mouilleron je crois. J'avais des pistes et des idées en tête, surtout sur mon lancer pour essayer de lancer plus haut, plus devant, plus sur moi, sur ma préparation de service et sur mon engagement. »[4]

Ce caractère perfectionniste, cette volonté de se soucier des moindres détails pour progresser est de bonne augure concernant les intentions futures d'Ugo Humbert sur le circuit ATP : «Mon idole de jeunesse, c'est Federer. Ça a toujours été le joueur pour lequel je vibrais. Mais je ne le regarde plus aujourd'hui. Maintenant, c'est moi, glisse-t-il avec malice. J'essaie surtout de créer mon propre style de jeu."

Plus que quiconque, Cédric Raynaud, son mentor, symbolise l’éclosion du jeune espoir. Celui-ci commence à entraîner Ugo Humbert en 2014, pendant 2 ans dans un groupe à l’INSEP. Convaincu par le potentiel de son poulain malgré les charges d’entraînements que son corps fluet a du mal à encaisser, il menace Jean-Luc Cotard, le DTN de l’époque, de quitter son poste si des moyens ne sont pas mis en place pour initier un projet individualisé autour de lui. « Je croyais beaucoup en lui, même s’il a été blessé sept mois lors sa deuxième année à l’INSEP. Tout le monde était sur Geoffrey Blancaneaux parce qu’il venait de gagner Roland-Garros en 2016.  Ugo était dans l’ombre, cela lui a permis de travailler tranquillement [5]» avoue-t-il en 2018.

C’est avec lui et Rodolphe Gilbert (qui lui apportera notamment son expertise de joueur gaucher) qu’Humbert cherchera à parfaire son fameux style de jeu à l’entraînement. Mais son plus gros chantier reste d’ordre mental. « Jeune, j’étais trop gentil et ça me jouait des tours, avoue-t-il aujourd’hui. Je n’étais pas très à l’aise avec l’adversité et la compétition. J’ai fait beaucoup de travail mental. Avec mon entraîneur, on a beaucoup parlé et ça fait plus d’un an que je me sens beaucoup mieux en compétition».

Le Français s’entoure d’une psychologue, qui l’apprend à mieux se connaître et fait le dur apprentissage de la vie de compétition. Il gagne ses premiers gallons sur le circuit Future en y remportant 3 tournois à Bagnères de Bigorre (septembre 2017), Bellevue (février 2018) et Gatineau (mars 2018). Cette dernière victoire acquise contre la future révélation de l’US Open 2019, Dominik Koepfer (alors 230ème joueur mondial), lui permet de tutoyer la 300ème place mondiale. La FFT lui adresse alors une wild card pour les qualifications de Roland Garros 2018. Il perd au premier tour contre Ruben Bemelmans à l’issue d’un match disputé et se fait remonter les bretelles par ses deux entraîneurs. "On peut parler d’ultimatum, indique Cédric Raynaud en septembre 2018. Cette discussion, c’est un déclic. Il avait besoin de ne pas être tiède, mielleux. Il a cru en lui et il s’est lâché.[6]"

"Ça a été un déclic pour lui, confirme Rodolphe Gilbert. On lui a dit qu'il devait choisir : soit être un joueur de tennis, soit faire du brandouillage de mouche. C'était inadmissible d'avoir eu ce comportement et d'aborder ce premier Roland Garros comme ça. C'est quelque chose de particulier de jouer son premier match à Paris pour un Français. Et il a perdu ce match qu'il devait gagner tous les jours (4-6/7-6/3-6). Et quand on voit que Bemelmans a fini au 2ème tour, on se dit que ça aurait pu être Ugo à sa place. Ca a été un moment difficile. Il n'a pas eu de bons résultats tout de suite après cet épisode. Mais il a su écouter et repartir de l'avant tout de suite."

C'est à partir de ce moment que sa carrière va prendre une autre tournure.
"Ugo voulait jouer les qualifications de Wimbledon, nous raconte Rodolphe Gilbert. Malheureusement il ne va pas réussir sa tournée au Mexique sur dur en avril qui aurait pu lui permettre de prendre des points. Moi je voulais qu’il joue sur herbe pour essayer. A mes yeux, il n’y avait aucune raison qu’il ne réussisse pas sur cette surface mais ça va mal se goupiller. On l’envoie à Ilkley pendant la 2ème semaine de Roland Garros mais il ne va pas être pris dans les qualifications. Ça se jouait à une seule place. Il revient donc en France. On avait prévu de l’envoyer ensuite à Antalya mais là aussi il n’a pas pu être inscrit aux qualifications pour quelques places. On va donc changer tout le programme et revenir sur terre sur le circuit ITF. Il va perdre en demi-finale la première semaine. Il était triste mais je lui ai dit que ce n’était pas sa semaine, qu’il fallait l’accepter et aller de l’avant pour faire mieux la semaine d’après. Il était frustré parce qu’il avait de bonnes sensations. La semaine d’après, il remporte le tournoi sans perdre un set en battant notamment Maxime Hamou. Sur terre battue, pas vraiment sa meilleure surface. C’est d’ailleurs son seul titre sur terre battue encore à ce jour. Derrière, il va prendre confiance et ça va le lancer. Il va partir au Canada en challenger où il va enchaîner deux finales. Je déjeune avec lui le lundi à son retour en France et il décide de repartir l’après-midi en Espagne à Segovia. Et il va réussir à enchaîner une troisième semaine et remporter le titre, son premier en challenger ! Et il va m’envoyer une photo sympa devant le mur des vainqueurs puisque c’est un tournoi que j’avais remporté à deux reprises en 1994 et 1995."

Ugo arrive donc aux qualifications de l’US Open 2018 avec une série de 13 victoires en 15 matches, un titre et beaucoup de confiance engrangée. Le jeune français y signe sa première victoire en Grand Chelem avant de rencontrer Stan Wawrinka au second tour. Il parvient à mener la vie dure au Suisse et perd en 4 manches serrées, quittant le tournoi new-yorkais avec quelques certitudes. « J’étais bien préparé, mais je n’avais pas pensé que le court était aussi grand, avoue le jeune homme. Les premiers jeux, j’étais un peu surpris, puis j’ai réussi un revers croisé qui l’a mis à trois mètres de la balle. J’ai regardé mon coach et j’ai rigolé. Là, je me suis dit que j’étais à ma place. »

Il termine ensuite l'année en trombe, avec deux titres en challenger en indoor (Ortisei et Andria) qui lui permettront de jouer le grand tableau de l'Open d'Australie.

L'année 2019 s'annonce sous de bons auspices. Le jeune français est parvenu à s'affirmer comme un des meilleurs joueurs du circuit challenger et s'est amélioré dans son approche mentale de la compétition de haut niveau. « Je me prends moins la tête sur le terrain. J’ai réussi à être constant et à enchaîner les matchs sans surjouer. Je suis plus à l’aise avec la compétition et la vie de tennisman. Je me focalise sur le jeu et suis plus libéré. » Fort de cette progression, cette nouvelle année devait lui permettre de franchir un nouveau cap et de s'immiscer régulièrement sur le circuit principal. A la vision de son classement en fin d'année, on pourrait penser a priori que la tâche a été menée à bien. Cependant, celle-ci laisse un léger goût d'inachevé.

On peut considérer de prime abord que le jeune homme a bien géré sa saison en gardant un équilibre entre ses apparitions en challenger (26 matchs joués au total) et les tournois de l'ATP Tour. Il totalise un total excellent de 80% de victoires sur le circuit secondaire et y gagne 3 tournois à Cherbourg, Brest et Istanbul. Le terme « saison de transition » n’est pas galvaudé en la matière. Cette orientation lui a permis de garder un pied sur le circuit challenger qu'il maîtrise et aborder les tournois du circuit principal avec plus de sérénité. Cependant, ne peut-on pas regretter un manque d’audace dans sa programmation ? Un sentiment partagé par Rodolphe Gilbert : "En effet, pour moi, c'est une saison moyenne par rapport à ses objectifs et ses capacités. Il aurait pu faire mieux et intégrer le top 30 mondial. Il a manqué d'ambitions je trouve dans sa programmation. Il a disputé 8 tournois challenger. C'est trop selon moi. Il aurait pu gagner un tournoi 250. Il perd en demi-finale à Marseille, à Newport et à Anvers. Il avait la place pour au moins aller en finale cette saison."

Par ailleurs, Ugo Humbert a pu également faire preuve de fébrilité mentale sur certains rencontres. Ainsi, il a perdu 18 matches face à des joueurs moins bien classés que lui. Un bilan à améliorer en 2020 pour poursuivre sa progression. Lorsque l'on restreint ses statistiques sur le circuit ATP, on constate qu'il n'est que 76ème au classement en terme de pourcentage de matchs gagnés (42,5%), cette donnée étant très largement imputable à la fébrilité dont il peut faire preuve sur certaines rencontres accrochées. De l'aveu de Cédric Raynaud, son ancien élève a progressé sur cet aspect depuis ses débuts en tant que professionnel. Mais avec seulement 21 % de victoires sur les matchs avec une manche décisive (3 victoires/11 défaites), on ne peut que constater que beaucoup de chemin lui reste à accomplir en la matière.

Son match en demi-finale à Anvers contre un Andy Murray est en cela révélateur. Sur une rencontre où il faisait jeu égal avec son adversaire, il a mal géré mal les moments importants dans le second set et s'incline encore une fois à l'issue d'une manche décisive. Plusieurs de ces matchs perdus auraient dû tourner en faveur du Français et aurait pu lui permettre de grappiller 1 ou 2 tours supplémentaires lors de ces tournois. Il ne s'en formalise pas, avec la pondération qu'on lui connaît : « Je n'ai pas de grosses déception, sincèrement, tous les matchs que j'ai pu rater cette année c'est forcément à cause de quelque chose ».

Dans le rang des satisfactions, le français a montré de belles promesses notamment en indoor, comme en témoigne sa demi-finale au tournoi ATP Marseille en février, où il bat son premier TOP 15 (Borna Coric). Il réussit également à apprivoiser de manière très satisfaisante une surface jusqu'alors inconnue en compétition, le gazon. « Je trouve que mon jeu correspond bien à cette surface, concède-t-il. J'arrive à prendre la balle tôt, à jouer long de ligne, mon revers à plat fonctionne bien et j'aime bien venir au filet terminer les points. [8]». Pour sa première participation, il a ainsi réussi à se qualifier en deuxième semaine à Wimbledon en ayant notamment éliminé avec beaucoup d'autorité le jeune espoir Felix Auger-Aliassime, qui avait montré également d'excellentes dispositions sur cette surface. Pour clore sa saison sur herbe, il enchaîne également avec une demi-finale à Newport, s'inclinant en 3 manches contre le réalisme froid de John Isner, futur vainqueur du tournoi.

2020 sera une année charnière pour la carrière de Ugo Humbert, celle probablement de l'émancipation du circuit challenger. Mais celle-ci se fera sans son mentor Cédric Raynaud. Soucieux d'entendre un autre discours, le Français s'est séparé de son entraîneur en octobre dernier. Il n’oublie pas pour autant ce qu’il lui doit : « Ca faisait cinq ans qu'on travaillait ensemble. Quand j'ai commencé avec Cédric, j'étais -2/6. Il m'a amené jusqu'à la 46ème place mondiale (en juillet 2019) donc je ne peux que le remercier pour ce qu'il a fait pour moi, pour tous les bons moments qu'on a passés ensemble [9]». C'est pour l'instant Cyril Brechbühl, son préparateur physique, qui fait office de coach intérimaire. Même si Éric Winogradsky a pu être entraperçu dans son box à Paris Bercy, le Français n'a pas souhaité faire de commentaires sur l'entraîneur qui l'accompagnera l'année prochaine.

Quel que soit le nom de ce dernier, le jeune français devra confirmer sur le circuit ces bonnes dispositions entraperçues cette année. «J'ai découvert pas mal de choses, le nouveau circuit, des grands joueurs, des grands cours, je me sens prêt à faire mieux l'année prochaine[10]”.. Pour l'avenir du tennis français, espérons une promesse tenue !

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Quelques chiffres à retenir :
- 4 victoires pour 2 défaites face au top 20 mondial en 2019
- 2 victoires pour 6 défaites sur terre battue (sa plus mauvaise surface)
- 12 éliminations au 1er tour sur 21 tournois ATP disputés

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Classement des révélations de la saison 2019
15ème ex-aequo : Londero / O'Connell
14ème : Humbert
A suivre...


[1]http://sport24.lefigaro.fr/tennis/atp/actualites/hugo-humbert-la-belle-surprise-du-tennis-francais-931111

[2]Ibidem

[3] https://video.eurosport.fr/tennis/atp-nest-gen-finals-ugo-humbert-avant-mon-idole-c-etait-federer-maintenant-c-est-moi_vid1258884/video.shtml

[4]https://tennisbreaknews.com/2019/10/29/faire-mon-maximum-a-milan/

[5] https://sportricolore.fr/ugo-humbert-en-sauveur-du-tennis-francais/

[6] http://sport24.lefigaro.fr/tennis/atp/actualites/hugo-humbert-la-belle-surprise-du-tennis-francais-931111

[7]https://www.eurosport.fr/tennis/wimbledon/2019/wimbledon-ugo-humbert-je-vais-imposer-mon-style-et-on-verra-bien_sto7357414/story.shtml

[8] https://www.lequipe.fr/Tennis/Actualites/Ugo-humbert-se-separe-de-son-entraineur-cedric-raynaud/1068056

[9]https://video.eurosport.fr/tennis/masters-next-gen-ugo-humbert-je-me-sens-pret-a-faire-mieux-l-annee-prochaine_vid1259584/video.shtml