Ils sont 7 joueurs cette saison à avoir intégré le top 100 pour la première fois après leur 25ème anniversaire (Koepfer, Dellien, Londero, Gerasimov, Travaglia, Caruso et Barrère). Une éclosion tardive qui n'émeut pas Grégoire Barrère. Avec beaucoup d'humilité, il s'est confié à Tennis Break News notamment sur les difficultés à vivre sur le circuit ITF. Désormais, il savoure ce nouveau statut et se projette avec ambition sur la saison 2020 qui arrive.

Comment vous êtes arrivé dans le tennis ?
Tout simplement mes deux parents jouaient au tennis. Mon père était classé 15/2 et ma mère 15/5. On habitait à St-Maur, j'ai commencé par les accompagner et puis quand j'ai eu 5 ans, j'ai pris une raquette et je jouais contre le mur. Et puis j'ai pris des courts et ça m'a plu. Et comme je gagnais mes matches, j'ai continué. Physiquement, je n'étais pas trop au-dessus de la moyenne, j'étais même un petit peu potelé, pas rondouillard mais presque. Mais je frappais assez fort, j'avais un bon bras et j'étais assez agressif.

Vous faites quoi en dehors du tennis ?
Ma première passion c'est le PSG mais sinon je ne suis pas très casanier. J'aime bien sortir, faire du shopping et aller au ciné. Ce soir par exemple, je ne raterai pas Le Mans-PSG ! [interview réalisée le 18 décembre]

Comment vit-on pendant 6 saisons sur le circuit ITF/Challenger ? De plus en plus de voix s'élèvent pour remonter les difficultés des joueurs et joueuses pour vivre du tennis lorsqu'on n'est pas dans le top 200 mondial.
J'ai fait 3 saisons en ITF. J'ai galéré, je ne gagnais pas beaucoup de matches mais j'étais encore jeune. On se raccroche à l'idée que de plus en plus de joueurs arrivent sur le circuit ATP plus tard qu'avant. Je ne perdais pas espoir. De temps en temps, j'arrivais à faire des coups face à des joueurs tout proche du top 100, ce qui me rassurait un petit peu. J'ai réussi à intégrer le top 200 à 22 ans, ce qui m'a permis de jouer les qualifications des Grands Chelems en 2016 et d'avoir une wildcard à Roland Garros. Mais en 2017, je ne gagnais plus un match, même en Futures. Là j'ai commencé à me décourager. J'ai rechuté au-delà de la 600ème place. Je me posais des questions pour savoir si j'allais continuer le tennis. Je ne sais pas si j'avais envie d'arrêter mais je ne voulais plus rejouer en Futures où c'est impossible de gagner de l'argent, où les conditions de jeu sont pourries, les balles molles à l'entraînement, des courts vraiment pas terribles. Parfois même, il n'y avait pas d'arbitre... C'était galère en fait ! Je ne voulais plus trop voyager, j'avais perdu l'envie. Donc j'ai fait une pause d'un mois sans toucher la raquette [entre le 2 août et le 12 septembre 2017]. J'ai changé ma structure et je suis reparti à fond en me donnant 2 ou 3 ans pour voir ce que ça allait donner. Et tout de suite, mon état d'esprit a fait la différence. Je suis remonté assez vite au classement. En 8 mois, j'étais déjà 150ème grâce notamment à mon titre en challenger à Lille [en mars 2018]. Au final, j'ai assez peu rejoué en Futures et ça m'a fait beaucoup de bien. Depuis, je ne fais que progresser dans mon jeu et au classement.

Maintenant, vous êtes sur le circuit ATP et ça change tout on imagine ?
Oui c'est beaucoup simple pour voyager. Forcément, l'envie est décuplée aussi. Mais déjà, jouer en challenger c'est différent des Futures où on joue à perte. Je découvre le vrai circuit depuis plusieurs mois. On est toujours très bien reçu sur les tournois, ça donne beaucoup d'envie pour se battre et y rester.

https://twitter.com/Open13/status/1098200686981009410?s=20

En février dernier, vous avez remporté votre premier match sur le circuit ATP à Marseille. Vous restiez sur 7 défaites en 7 matches sur le circuit principal. Et par chance, vous êtes repêché en tant que lucky loser pour disputer ce premier tour face à Vesely. Comment vous avez abordé ce match ?
Les statistiques, je n'y prête pas attention. C'est un truc de journalistes [rires]. Je ne restais pas sur 7 défaites d'affilée, j'avais gagné entre temps en challenger. A mon niveau, je ne fais pas la différence entre les matches. Mon quotidien, c'était le challenger à l'époque. Je ne jouais pas toutes les semaines sur le circuit ATP. Je ne me suis jamais focalisé sur ces 7 défaites en me disant que je n'arriverai jamais à gagner un match sur le circuit ATP. J'étais évidemment très content de gagner ce match mais elle n'était pas symbolique. En tout cas pas autant pour moi que pour d'autres joueurs pour qui ça compte ce genre de stats. Cette victoire n'était pas un aboutissement. C'était simplement un match que j'avais gagné. Même les matches d'entraînement, j'ai envie de les gagner. Je ne fais pas de distinction.

Comment vous expliquez avoir éclaté sur le circuit à seulement 25 ans ? Vous aviez déclaré être trop gentil, trop respectueux. Le déclic a-t-il été d'évacuer ce complexe d'infériorité ?
J'ai quand même beaucoup bossé d'une point de vue technique et forcément ça a eu un impact sur mes résultats. C'est un ensemble je dirais. J'ai progressé physiquement aussi. J'étais en dessous des autres, j'avais peu confiance en mon physique et j'ai fini par combler mon retard. Avec le temps, j'ai commencé à prendre confiance en moi et arriver plus relâché et libéré sur les courts. Je suis un meilleur joueur de tennis qu'il y a quelques années et mentalement, j'ai beaucoup bossé pour m'améliorer. Je devais monter tous les curseurs en même temps pour arriver à ce niveau. Si on s'attaque qu'au mental en mettant moins d'intensité dans le reste, ça ne peut pas fonctionner.

Savoir bien s'entourer est aussi une des clés de la réussite pour atteindre le plus haut niveau sur le circuit. On voit beaucoup de joueurs changer de staff en ce moment.
Il faut d'abord voir l'envie qu'on a envie de mettre tous les jours pour atteindre nos objectifs. Mais en effet, c'est hyper important, peut-être même le plus important de savoir bien s'entourer de gens qui nous comprennent et qui travaillent dans le même sens. Même si on n'est pas tous les jours en accord, il faut aller dans la même direction sur la façon de jouer et les axes de progression dans le style de jeu. Il faut un entourage propice pour être le plus performant dans les tournois.

Rodolphe Gilbert nous racontait pendant l'US Open son expérience des victoires au tie-break du 5ème set et comment ça avait marqué sa carrière. Votre succès face à Norrie est-il le plus beau de votre carrière pour l'instant ?
C'est clair qu'il y en a peu des victoires comme celles-là et forcément ça marque. Surtout que je n'avais pas confiance en mon physique, on m'a souvent rappelé que physiquement je n'étais pas bon. Quand j'étais plus jeune, on disait que j'étais mou et que je pouvais lâcher dans la tête sur les fins de match. Là, je menais 2 sets à 0 avec un break dans le 3ème set et je me fais remonter. Dans le 4ème, j'ai à nouveau un break d'avance, je rate deux balles de match sur mon service et je perds le set. Au 5ème set, c'est lui qui sert deux fois pour le match mais je n'ai pas lâché. Ni mentalement, ni physiquement. J'étais vraiment heureux et de temps en temps j'y repense. J'espère qu'il y en aura d'autres. Ça m'a permis de montrer à moi-même que j'étais capable de gagner en 4 heures et de montrer aux autres que je n'étais pas une truffe et qu'il fallait compter sur moi dans les grands matches. Il y a eu aussi cette victoire au dernier tour de qualifs à Wimbledon face à Broady où je suis mené 2 sets à 0. Même si l'adversaire n'était pas un top 100, cette victoire a été importante pour moi.

"Montrer que je ne suis pas une truffe", ce sont des mots assez rares pour un joueur du top 100. Vous avez encore des choses à prouver, une part de doute à dompter ?
Non plus trop maintenant mais j'ai toujours douté de mes capacités. On m'a souvent dit que je n'étais pas bon physiquement, que je ne travaillais pas assez. Et ça m'a forcément marqué. Donc gagner ce match face à Norrie était aussi une réponse à ça. Je bosse bien, peut-être pas aussi rapidement que d'autres, pas aussi rapidement que certains l'auraient voulu mais j'y arrive. Ne vous inquiétez pas. [rires]

Quels joueurs vous ont inspiré quand vous étiez jeunes ou encore aujourd'hui ?
Quand j'étais jeune, j'étais fan de Paul-Henri Mathieu et de Marat Safin. Et par la suite Roger Federer. J'aimerais affronter Roger avant qu'il arrête. Il y aurait forcément de la tension et de l'appréhension avant de rentrer sur le court en marchant dans le couloir à côté de lui. Mais ça reste un match de tennis et puis maintenant que je suis entré dans le top 100, c'est forcément un peu moins une idole qu'avant. Je suis potentiellement amener à jouer Roger, Rafa ou Djoko maintenant. Il faut faire abstraction de leur palmarès et ne plus les regarder avec des grands yeux comme je pouvais le faire lorsque je jouais en Futures et que je me levais à 4h du matin pour les regarder jouer.

Comment vous préparez cette nouvelle saison ?
Actuellement je suis à Marrakech pendant une semaine dans mon académie pour pouvoir jouer en extérieur. Il fait environ 20 degrés à l'ombre. Les conditions sont parfaites. Sinon j'étais à Paris avant et je pars le 30 décembre à Doha pour jouer les qualifs avant de partir en Australie pour les qualifs d'Adélaïde et ensuite l'Open d'Australie. Après, je n'ai rien de programmé encore.

Il y a un coup spécifique que vous avez travaillé durant l'intersaison ? Pas le revers on imagine...
[rires] Mon service et mon décalage coup droit. Je n'en fais pas beaucoup et j'aimerais bien en faire un peu plus la saison prochaine, être un peu plus performant.

Vous êtes 82ème mondial, est-ce que dans un an vous vous voyez dans le top 50 ? Est-ce que c'est un cap qui signifie quelque chose pour vous ?
Oui l'objectif est toujours de progresser au classement et aller chercher le top 50 est un objectif de la saison. Si j'y arrive, la saison sera réussie. J'aimerais aussi aller jouer un dernier carré pour faire mieux que mon quart de finale à Metz, ma meilleure perf pour l'instant. Et pourquoi pas une finale ou un titre ! Et en Grand Chelem, je vise un 3ème tour ou une deuxième semaine. On verra ce que ça donne.

Sur quelle surface vous avez les meilleures sensations ? C'est sur dur en indoor que vous avez obtenu tous vos titres challenger.
Je me sens bien mieux sur dur en indoor c'est vrai mais je ne me mets pas de pression en me disant que je dois absolument performer dessus parce que je suis moins bon sur les autres surfaces. J'ai toujours pris des points sur toutes les surfaces, j'aime aussi beaucoup le gazon parce qu'on y joue très peu. Mais j'y prends du plaisir, j'arrive à bien retourner, mon revers est assez rasant et j'arrive à bien me déplacer sur herbe donc j'aime bien y jouer. Voilà les deux surfaces que j'aime le plus mais j'aime bien aussi la terre battue, pas trop longtemps quand même [rires]. Je n'ai plus de surface que je déteste. Quand j'étais plus jeune, c'était difficile de jouer sur terre mais j'ai appris à l'apprivoiser et mon jeu s'y prête bien maintenant.

Vous avez prévu de retourner un petit peu en challenger en 2020 ou plutôt vous consacrer entièrement aux tournois ATP ?
Pour l'instant, non je vais faire un maximum de tournois ATP. Mais si je ne gagne pas et que je chute au classement, j'irai faire quelques challengers. On a la chance en France d'en avoir énormément et de grande qualité au niveau de l'organisation. Ce sont des mini tournois ATP donc s'il faut que je repasse par la case challenger, je le ferais mais ce n'est pas l'objectif du tout !

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Racontez-nous votre relation avec Marc Gicquel. Qu’est-ce qu’il vous apporte ? Il a été 37ème mondial, ce n’est pas rien. Sur la gestion des émotions, la programmation des tournois, l’analyse tactique des adversaires, on imagine que son discours doit vous enrichir beaucoup non ?
Il m'apporte énormément parce qu'il a déjà vécu tout ce que je suis entrain de vivre. Lui aussi est arrivé sur le tard donc nous avons un parcours similaire même s'il a été beaucoup plus haut que moi au classement. Il m'aide sur les Grands Chelems pour aborder les matches sereinement. Il connaît beaucoup de joueurs du circuit parce qu'il y a encore beaucoup de trentenaires contre qui il a joué. Il sait comment les affronter et quelles tactiques élaborer contre eux. C'était un guerrier sur le court, un battant. Il m'inculque ça au quotidien. Avec Nicolas Copin, ils arrivent à me faire progresser techniquement et tactiquement. C'est un duo qui fonctionne bien avec moi. Je vais continuer avec eux pour 2020. Tout se passe bien.

Comment on réagit face aux insultes à chaque match sur les réseaux sociaux ? Vous avez récemment répondu à certains qui avaient pris à partie votre copine. Vous êtes affecté ou vous arrivez à prendre du recul ?
Ce n'est pas pesant. Parfois même on en rigole. Si on lit les messages tout de suite en sortant du court, on peut avoir un petit coup de sang et répondre mais généralement je ne réponds jamais, je trouve ça juste débile. Une seule fois, je me suis énervé parce que ma copine n'a rien à voir dans mes défaites donc je ne vois pas pourquoi ils sont allés lui écrire et la mêler à ça. Quand je perds c'est de ma faute donc si les gens ont envie d'insulter quelqu'un, c'est moi et pas ma copine.

Le mieux serait de ne pas vous insulter tout court non ?
Ou ne pas m'insulter oui mais même moi quand je regarde un match de foot, je m'énerve devant mon écran et j'insulte aussi.

Oui mais vous ne le faites pas publiquement ou en interpellant directement les joueurs sur les réseaux sociaux...
Oui je ne vais pas lui écrire c'est certain mais maintenant, avec les réseaux sociaux, les gens ont l'impression d'être proche de tout le monde. Ce qui est complètement faux. C'est une illusion. Après ça ne me fait rien. J'ai tellement l'habitude que ça me passe au dessus. C'est comme ça. On ne peut rien y faire à part quitter les réseaux sociaux mais aujourd'hui, ce n'est pas possible parce qu'on a grandi dedans et pour nos sponsors, on est obligé d'être visible sur les réseaux.

Pour la première fois de votre carrière, vous allez jouer un premier tour de Grand Chelem grâce à votre classement sans wildcard ni qualifications. Est-ce un soulagement ou un accomplissement ? Comment vous abordez cet Open d'Australie ?
C'est un soulagement parce que les qualifications, ça reste très compliqué. J'en sais quelque chose puisque j'ai perdu à Melbourne dès le premier tour de qualifs et à Wimbledon, j'ai failli sortir au 3ème tour face à un Anglais qui avait bénéficié d'une wildcard. Je m'en suis sorti par miracle. Et à l'US Open au premier tour, j'ai gagné 7-6/6-7/7-6. En qualifications, on y laisse des plumes parce que tous les joueurs sont ultra-motivés aussi par le prize money qui n'a rien à voir avec les tournois challenger. On est tous à 100%, c'est l'objectif de la saison pour tous les joueurs d'accéder au premier tour d'un Grand Chelem. C'est un mini tournoi dans le tournoi. Je suis très soulagé et très heureux de ne pas avoir à rejouer les qualifications cette saison à Melbourne. Bon après, j'aimerais bien éviter une tête de série au premier tour [rires]. Si je peux la jouer le plus tard possible, c'est souvent bon signe. Je prendrais le match qui me vient sans me poser aucune question. C'est sûr qu'il vaut mieux un 60ème mondial que Djokovic au premier tour de Melbourne.

Il y a un joueur que vous aimeriez certainement éviter. C'est Lucas Pouille. Vous êtes très amis dans la vie. On imagine qu'il doit être affecté par tous les pépins physiques qu'il a connus depuis sa demi-finale à Melbourne il y a un an. Il a déclaré forfait en exhibition en Arabie Saoudite la semaine dernière pour des douleurs au coude. Vous avez de ses nouvelles ? Comment il aborde cette saison ?
Il est au taquet. Il fait tout pour être prêt et en bonne santé pour attaquer la saison. Il a vécu une saison 2019 compliquée. Il a été malade, il a perdu beaucoup de poids. C'était galère. Il a été blessé ensuite. Il a bien rejoué sur la fin de saison mais il a été stoppé par son coude. C'était une saison avec des hauts et des bas mais Lucas c'est un grand joueur, un grand bosseur. Il a eu des énormes résultats dans sa carrière. On a le même âge mais lui ça fait un moment qu'il est sur le circuit. Il a fait une demie et plusieurs quarts en Grand Chelem, il a gagné la Coupe Davis. Je n'ai aucun doute sur le fait qu'il va revenir au taquet et en pleine forme pour faire une meilleure saison. Il est super bien entouré, il bosse bien, tout se passe bien. Je sais qu'il met tout en place pour que sa saison se passe du mieux possible.

Interview réalisée par téléphone le 18 décembre 2019.