Ce mardi, l'Australien Christopher O'Connell sera opposé à l'un des meilleurs joueurs du monde sur ces 5 derniers mois, Andrey Rublev. Si le Russe (16ème mondial) est désormais connu du grand public, l'Australien lui vit dans l'anonymat avec ses deux petits matches sur le circuit principal à 25 ans. Néanmoins, en 2019, il a enchaîné les bonnes performances sur le circuit secondaire, loin des paillettes du circuit ATP.

Le voilà maintenant aux portes du top 100 mondial mais désormais, il doit confirmer. Evidemment, il se présente comme un outsider sur ce premier tour de l'Open d'Australie. Avec 82 victoires sur 108 matchs joués, 1000 places gagnés en moins d'un an, cela méritait bien une interview en bonne et due forme. Vous l'avez classé parmi les révélations de la saison 2019 et nous avons réalisé un portrait de lui en décembre.

Nous sommes donc partis à la rencontre de Chris O'Connell à son retour de Noumea où il disputait un tournoi challenger. Invité par les organisateurs du tournoi, il n'a donc pas dû à passer par la phase de qualification, ce qui lui a permis de peaufiner sa préparation en disputant la première édition du challenger de Bendigo, à 150 km de Melbourne. La qualité de l'air étant catastrophique à Canberra, une des villes les plus touchées par les terribles incendies qui touchent le pays, le challenger qui devait s'y dérouler avait été délocalisé en urgence quelques jours avant le début du tournoi à Bendigo. Dans l'anonymat des promesses de dons faites par les grandes stars du tennis ces dernières semaines, le challenger s'était engagé à donner 100 dollars par ace frappé pendant le tournoi à la Croix Rouge australienne. Avec un total de 997 aces, ce sont 99 700 dollars qui ont été levé cette semaine là. Chris O'Connell sera, lui, éliminé par Stefano Travaglia , futur finaliste du tournoi, en quart de finale.

Lorsque nous avons pris contact avec Chris O'Connell, celui-ci ne savait pas encore quel serait son adversaire pour le 1er tour de l'Open d'Australie. Durant cette interview, il a beaucoup été question de l'Open d'Australie mais surtout de sa saison 2019 et de son rapport avec le tennis au quotidien. Une interview où la rencontre de l'accent français et de l'accent australien a parfois donné lieu à des scènes cocasses. Une interview sans langue de bois, en toute simplicité.

Tout d'abord, étant donné les incendies qui ravagent votre pays, j'espère que votre entourage est en sécurité et que tout va pour le mieux de votre côté.
Oui les incendies ne sont pas très loin de chez moi, mais tout va bien heureusement. C'est une situation difficile pour nous, les gens sont obligés de rester enfermés la journée et on voit à peine le soleil depuis un mois.

Parlez-nous de votre jeunesse ? Comment vous êtes arrivé au tennis ?
J'ai commencé le tennis très jeune, à l'age de 4 ans. Ma mère était joueuse de tennis professionnelle, c'est elle qui m'a incité à jouer, d'abord en me plaçant dans un centre puis en me payant des leçons. A l'âge de 8 ans, elle m'a confié à un coach argentin, Fernando Ibarrola, dans un club de tennis pas très loin de chez moi. Celui-ci a été mon coach toute ma vie, il travaille toujours avec moi. J'ai gagné ensuite le championnat australien des moins de 12 ans, qui comprenait pas mal jeunes joueurs comme Kokkinakis. J'ai également gagné celui des moins de 14 ans ensuite. A 15 ans, mon père voulait me faire jouer plus de tournois et a décidé de me faire voyager à travers le monde pour que je puisse participer à des compétitions ITF en Junior.

Lorsque vous étiez jeune, qui étaient les joueurs qui vous inspiraient ?
Je dirais Patrick Rafter et Gaston Gaudio.

Qu'est-ce que vous aimiez dans leur jeu ?
A l'origine, j'aimais beaucoup Pat Rafter à cause de son revers à une main, avec lequel il frappait des coups tonitruants. Quand j'étais jeune, j'avais même une raquette Prince comme lui et c'est aussi à cause de Pat Rafter que j'ai un revers à une main. Et Gaudio, j'adorais également son revers.

Vous êtes un joueur élégant aussi. Lorsque vous avez commencé à construire votre jeu, est-ce que vous considériez qu'il était important de jouer un tennis agréable à regarder ? Ou alors, est-ce que c'est quelque chose qui est venu naturellement ?
Fernando, mon coach  a eu beaucoup d'influence, il avait un excellent revers à une main et c'est un excellent entraîneur d'un point de vue purement technique. C'est lui qui m'a vraiment appris à jouer, à me construire toute cette panoplie de coups.

Il était joueur professionnel avant de devenir entraîneur ?
Non, il n'a jamais joué de tournois ATP. Il a juste joué des tournois de circuits nationaux en France.

Il paraît que faire partie de l'équipe d’Australie est un rêve pour vous, vous confirmez ? Et est-ce que vous vous souvenez d'un match de Coupe Davis en particulier qui vous a fait vibrer lorsque vous étiez enfant ?
Oui, c'est vrai, c'est un objectif pour moi. Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de match en revanche. Il y a bien le match de Lleyton Hewitt contre Guillermo Coria à Sydney sur gazon, ça c'est un match dont je me souviens. (ndlr : en 2005, le premier simple du ¼ de finale de Coupe Davis avait été particulièrement tendu entre les deux hommes, entre allumage au filet de l'Argentin, encouragements exacerbés de l'Australien sur les fautes directes de son adversaire et échanges de quelques aimabilités... Hewitt a remporté le seul point de l'Australie qui s'inclinera lors de cette confrontation)

Que pensez vous de la nouvelle version de la Coupe Davis, ou plutôt de ces deux émanations, la compétition version Kosmos et l'ATP Cup ?
Je ne sais pas, je n'ai pas vraiment d'opinions tranchées à ce sujet, j'ai suivi ça de loin à vrai dire. Mais c'est assez étrange cela dit d'avoir une compétition par équipe qui a clôturé la saison de tennis et d'en avoir une autre qui ouvre la saison d'après, en back to back.

Parlons un peu de l'Open d'Australie que vous allez disputer grâce à une wildcard comme il y a 3 ans, lorsque vous êtes tombé sur Grigor Dimitrov. Quels souvenirs vous gardez de ce match (7-6/6-3/6-3) ?
Dimitrov était en bonne forme à ce moment-là, il avait fait demi-finaliste sur ce tournoi. J'ai joué sur le Margaret Court Arena, le 2ème plus grand stade du Melbourne Park. J'ai été capable de jouer un bon tennis face à lui, c'était vraiment une très belle expérience.

Qu'est ce vous préféreriez ; rencontrer un top player sur le Rod Laver Arena par exemple, ou alors avoir un premier tour plus abordable pour vous donner une meilleure chance de vous qualifier au tour d'après et aller le plus loin possible ?
La dernière fois que j'ai joué l'Open d'Australie, je suis tombé sur un top player, donc cette année, je préférerai peut-être avoir un meilleur tirage pour tracer ma route dans le tournoi. Mais si je devais tomber sur Federer ou Nadal, ce serait une super expérience car ça signifierai jouer sur le Rod Laver Arena en night session. Au final, entre ces deux scénarios, je ne sais pas trop lequel je préférerais. Peut-être avoir un de ces 2 joueurs au tirage [rires].

Faisons un petit retour à votre situation il y a 3 ans. Après votre rencontre face à Dimitrov, vous étiez 237ème au classement ATP et vous ambitionniez d'accéder au top 100. Mais une pneumonie et une blessure au genou vous ont écarté de la compétition pendant de long mois. A cause de la réforme de points de l'ATP, vous vous êtes retrouvé au delà de la 1000ème place mondiale et vous avez du reprendre le fil de votre carrière à zéro. Qu'est-ce qui vous a convaincu de vous donner, peut-être, une dernière chance de réussir en tant que joueur de tennis professionnel ?
Ce qui m'a convaincu ? Tout simplement le fait que je considérais que j'étais encore jeune à l'époque en tant que joueur de tennis donc j'ai repris la compétition, en jouant un maximum de matches pour récupérer le plus rapidement possible mon classement. J'ai quasiment joué toutes les semaines, les 6 premiers mois, beaucoup de tournois Futures.

Mais justement, n'avez vous pas eu peur de vous blesser à nouveau, en jouant autant ?
Non pas vraiment, en fait, mes blessures n'étaient pas dues à des problèmes physiques sur le court mais plutôt en dehors des terrains, en faisant des exercices à la salle de sport. Ayant eu ces pépins, j'ai décidé de jouer plus souvent sur terre battue, ce qui était beaucoup mieux pour mon corps.

Après avoir gagné plusieurs tournois en Australie, vous avez décidé de vous établir à Belgrade en Serbie sur les conseils de Danilo Petrovic.
Oui, c'est un de mes bons amis. Il m'a proposé de m’entraîner avec lui à Belgrade. C'était une ville abordable financièrement pour moi et je n'étais pas autorisé à rester plus de 90 jours dans un pays de l'Union Européenne. La Serbie n'en faisant pas partie, je pouvais y rester aussi longtemps que je voulais.

Vous avez pu ainsi disputer pas mal de tournois challenger en Europe. Qu'est ce que vous avez noté comme différences par rapport aux tournois que vous avez disputé en Australie et aux Etats Unis ?
Il y a pas mal de différences. J'ai adoré jouer les challengers en Italie parce qu'il y avait pas mal de spectateurs en tribune. Je ne dis pas que ce n'était pas le cas aux Etats Unis mais j'ai cette impression que le tennis est plus populaire en Europe, donc c'était plutôt sympa de jouer là bas.

Je vais vous lire à présent une déclaration que Thai Son Kwiatowski (Ndlr : jeune joueur américain 267ème mondial) a fait la semaine dernière sur Twitter : « Il faut vraiment aimer ce sport pour jouer en challenger. J'ai pris un vol seul pour la Nouvelle Calédonie, joué 3 matchs, été sur le court pendant 6 heures pour récolter 780 dollars. J'ai fini à 9h30 totalement seul, retournant à l'hôtel, la seule chose que j'ai reçu sur mon téléphone étant ce parieur débile qui a perdu de l'argent et m'a dit qu'il allait me tuer moi et ma famille. Tout ça pour perdre 1500 dollars sur la semaine. Pour être honnête, j'adore ce sport. J'ai de la chance de jouer en étant en forme alors que des choses horribles arrivent dans le monde. Mais ce sport est abîmé. ». Quel regard portez-vous sur la vie d'un joueur de tennis en challenger ?
C'est dur mais en ce qui me concerne, j'ai connu plus compliqué. Je n'ai pas trop à me plaindre parce que j'ai joué beaucoup de tournois Futures et c'est plus dur à vivre en tant que joueur. Pas mal de tournois challenger étaient plutôt sympa à jouer. Mais globalement, on y gagne pas beaucoup d'argent et c'est difficile d'y vivre correctement. Il y a environ 80 joueurs à ce niveau qui ont les moyens d'entrer dans un Grand Chelem ou dans un tournoi ATP donc la concurrence est rude.

Vous avez remporté votre premier tournoi challenger en août à Cordenons en Italie contre Jeremy Jahn. Qu'est ce que vous avez ressenti après la balle de match ?
C'était incroyable, on pense à tout le travail qui a été accompli entre janvier et ce moment là, tous les matchs qui ont été joués et on se dit que tout cela a été payant. Tout est arrivé au bon moment et j'ai joué un excellent tennis toute la semaine. Les gens ont définitivement cru en moi lorsqu'il m'ont vu gagner mon premier tournoi challenger et ça m'a vraiment aidé à finir l'année en étant solide dans tous les autres tournois que j'ai joués.

Vous avez remporté 82 matchs la saison dernière, c'est plus que n'importe quel joueur du circuit. Quel regard portez vous aujourd'hui sur cette performance ?
Aujourd'hui, ça me surprend d'avoir été capable de jouer autant de matchs tout en restant en forme et à l'écart des blessures. Quand je regarde en arrière, je me dis que c'est un incroyable accomplissement.

Et si vous deviez prendre juste un de ces 82 matchs, lequel choisiriez vous ?
Certainement ma finale au challenger de Fairfield en Californie contre Steve Johnson où j'ai joué mon meilleur tennis.

Vous indiquiez que la terre battue était la plus adaptée aujourd'hui à votre jeu compte tenu des blessures que vous avez eu. Mais au final, quelle est votre surface préférée ? Le dur, l'ocre, le gazon ?
Non certainement pas le gazon [rires] ! Je ne sais pas vraiment pour être honnête. J'ai grandi sur des terrains en dur. Et je pense que je produis mon meilleur tennis sur cette surface. Mais mon jeu convient bien à la terre battue en effet.

Depuis votre retour sur les terrains, dans quel domaine considérez vous avoir le plus progressé ?
Je dirais mon service et mon slice de revers.

Et quel domaine considérez-vous avoir besoin de progresser encore ?
Je pense que je dois encore progresser au niveau de mon revers long de ligne.

Vous évoquiez tout à l'heure Fernande Ibarolla votre coach, comment travaillez-vous avec lui? Est-il avec vous en tournoi ?
Non quand je suis en déplacement, je suis toujours seul. Je suis uniquement en capacité de travailler avec Fernando quand je suis en Australie. Avec son académie, il coache pas mal de gens, d'enfants, donc il ne peut pas partir et je ne peux pas me le permettre non plus. Mais on se contacte beaucoup pendant les tournois.

Quels sont vos objectifs pour cette année 2020 ?
Mon objectif c'est d'atteindre le top 100 le plus vite possible pour jouer dans les grands tableaux de Roland Garros, Wimbledon et US Open.

Quel est votre programme après l'Open d'Australie ? Vous avez prévu de continuer à jouer des challengers ou peut-être de tenter des qualifications sur des tournois ATP ?
Principalement des challengers dans un premier temps, aux Etats Unis mais j'ai également prévu de faire les qualifications pour les Masters 1000 d'Indian Wells et Miami.

Interview réalisée le 12 janvier 2020 par Stephen Griffaud
Pour le suivre sur twitter : https://twitter.com/SG_Lockwood

Pour suivre Chris O'Connell : https://twitter.com/chrisoconnelll