Alors que le tournoi ATP 250 de Pune débute ce lundi, Tennis Break News vous propose une enquête en trois parties sur le développement du tennis indien. La première partie qui nous intéresse aujourd'hui dresse un panorama de ce sport populaire dans ce pays depuis ces origines et des joueurs qui l'ont composé.

44%, c'est le pourcentage d'Indiens qui suivraient le tennis, que ce soit à la télé ou dans les médias au moins une fois par semaine, selon une étude réalisée en 2012 par l'institut de recherche SMG Insight/YouGov (“Sports India: Popularity and Participation of Sports”). Deuxième sport le plus suivi dans un pays où le cricket est indétrônable, voilà qui n'est pas négligeable. Pourtant l'Inde ne compte aujourd'hui aucun joueur dans le top 100 - Prajnesh Gunneswaran a bien réussi en 2019 à s'y immiscer pendant plus de 8 mois mais en est sorti à cause d'une fin de saison où il n'est pas parvenu à défendre les points qu'il avait acquis en 2018[1].

Si le tennis indien est à la peine aujourd'hui en simple,  il a fait office d'éclaircie pendant plusieurs décennies dans le paysage sportif indien alors que celui-ci parvenait difficilement se hisser à un niveau international.

Le tennis a été introduit en Inde dans les années 1880 par l'armée britannique qui a commencé à y organiser des tournois locaux. Ce divertissement était réservé dans un premier temps à une certaine élite anglaise mais les Indiens ont fini par se familiariser avec ce nouveau sport et gagner leurs premiers tournois à partir de 1915. Le All India Lawn Tennis Association (ALTA)  a ensuite été créé en 1920, afin de réguler l'organisation de ce sport dans le pays, en suivant les règles de la Lawn Tennis Association, la Fédération britannique de tennis[2].

Juste après la fin de la guerre, l'AILTA décida d'organiser des tournois sur gazon et dur, en les ouvrant aux joueurs étrangers, ce qui permit ensuite à Ramanathan Krishnan de devenir la tête de proue du tennis indien dans les années 50 et 60. Parvenant en demi-finale à Wimbledon en 1960 et 1961, il sera une source d'inspiration pour la génération suivante emmenée par Vijay Amritraj. Ce dernier n'était pourtant pas prédestiné à se servir d'une raquette. Issu de la petite bourgeoisie de Madras,  Vijay Amritraj a passé une grande partie de son enfance à l’hôpital à cause d'une maladie aux poumons. Ces médecins ont conseillé à ses parents de lui faire pratiquer une activité sportive en plein air pour améliorer sa santé. Le tennis a fait bien plus que le soigner, il lui a permis de devenir le plus grand joueur indien à ce jour en simple et une star très populaire dans son pays.
« Quand j’ai commencé à jouer, la proportion de joueurs de couleur sur le circuit se limitait à Arthur Ashe et moi, se souvient-il. Du coup, où que je joue, il y avait souvent des gens pour venir me glisser un petit mot à la fin des matchs. Des Indiens qui étaient partis tenter leur chance ailleurs, des docteurs, des ingénieurs… Quand je leur demandais pourquoi ils me remerciaient, ils me répondaient que leurs employeurs, après m’avoir vu jouer, étaient fiers de compter un Indien dans l’entreprise ! »[3]

Malgré des conditions d'entrainements limitées, il parviendra à atteindre à 4 reprises les quarts de finaleà Wimbledon (1974,1981) et l'US Open (1973,1974). Avec son frère Anand (74eme joueur mondial en simple au plus haut), il formera également une belle paire de double qui contribuera à hisser l'Inde en finale de la coupe Davis en 1974 (qu'elle perdra par forfait en ne se rendant pas en Afrique du Sud, son adversaire, pour protester contre l'apartheid). « Vijay était le plus doué de nous tous, détaille Anand.(..) Il était le talentueux, j’étais le travailleur. Il a battu les plus grands mais pouvait perdre contre moins bien classé que lui. Tout l’inverse de moi. Je pense que la raison pour laquelle il n’a pas gagné de Grand Chelem est qu’il était incapable d’être constant sur une période de plus d’une semaine. Mais en talent pur, il était aussi bon que Borg ou Connors.”

Vijay Amritraj atteindra son plus haut classement à la 16eme place mondiale en 1980 et deviendra ensuite capitaine/joueur de Coupe Davis, parvenant à amener une nouvelle fois l'Inde en finale de la compétition en 1987 (perdu contre la Suède de Mats Wilander)[4]

Chez les Krishnan, le tennis est une affaire de famille (comme souvent dans le tennis indien). Après le père qui a survolé le tennis indien dans les années 50 et 60, le fils Ramesh a pointé le bout de son nez dans les années 80. 23eme joueur mondial en 1985 et quart de finaliste à 3 reprises en Grand Chelem (US Open 1981 et 1987, Wimbledon 1986), il fait partie d'un des hommes fort de cette Coupe Davis 1987. Auteur d'une des plus belles victoires de sa carrière contre Mats Wilander, alors n°1 mondial au 2ème tour de l'Open d'Australie 1989, il clôture avec la manière la décennie des années 80, véritable apogée du tennis indien en simple.

Dans les années 90, l'Inde libéralise son économie en réaction à une crise monétaire et à un déficit commercial important. Les réformes effectuées par le gouvernement permettent un taux de croissance plus élevé et contribuent à une augmentation du PIB par habitant. Le tennis, considéré auparavant comme un sport réservé aux populations aisées, devient plus accessible pour une classe moyenne en plein essor. Le tennis reste malgré tout un investissement onéreux, par rapport à d’autres sports comme le cricket et le football dont le prix des équipements reste minime en comparaison. Il existe encore assez peu de courts ouverts au public et l’inscription à un club représente un certain coût. En 2012, il était estimé que près d'un quart de la population indienne pratiquait le tennis, ce qui en fait le 6ème sport du pays en matière de participation[5] (à titre de comparaison, 62% de la population jouerait au cricket).

Ce développement économique notable a également permis aux sociétés indiennes de devenir plus rentable et d'investir plus d'argent dans le sponsoring et les infrastructures sportives. Cette croissance s'accompagne également d'un boom au niveau de la télévision par câble. “Dans les années 1980, les Indiens devaient compter sur le diffuseur national peu fiable Dooordarshan pour voir le tennis en direct quatre fois par an - pendant les phases de clôture des tournois du Grand Chelem, indique Haresh Ramchandani, contributeur à TennisSpace. Aujourd'hui, l'Inde compte dix chaînes sportives, ce qui signifie beaucoup de temps d'antenne pour que les chaînes diffusent du tennis en direct. Les Indiens regardent maintenant les tournois du Grand Chelem à partir du premier tour et les événements hebdomadaires ATP et WTA apparaissent également souvent à la télévision.

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Les années 90 ont amené une autre évolution notable, avec une nouvelle génération de joueurs qui a décidé de délaisser le simple pour se spécialiser dans le double, avec succès. Leandor Paes est l'un d'entre eux. Véritable icône du tennis dans son pays de part son palmarès et sa longévité – il entame aujourd'hui à 46 ans sa dernière année sur le circuit-  il est le 5e joueur de l'histoire à remporter les quatre tournois du Grand Chelem en double et en double mixte. Ayant mené parallèlement une honnête carrière en simple (avec une 73eme place atteinte en 1998), il est également le premier indien en 44 ans à remporter une médaille olympique dans une discipline individuelle lors des jeux d'Atlanta en 1996.

Cette page de l'histoire du tennis indien, Leandor Paes l'a écrite avec son partenaire Mahesh Bhupathi. Les deux joueurs ont marqué le double de leur sceau, que ce soit ensemble (23 titres, 3 grands chelem) ou séparément (15 grands chelems pour le premier et 9 pour le second). La volée de Leandor Paes et le revers de Mahesh Bhupathi ont longtemps fait merveille sur le circuit mais depuis deux décennies, leur relation n'est plus qu'une série sans fin de clashs qui alimentent la presse indienne. Ces rapports tumultueux ne font qu'illustrer un peu plus les tensions qui secouent le microcosme du tennis indien ces dernières années.

« Ce que nous avons réussi entre 1996 et 2002 comme équipe, je pense que ce ne sera jamais reproduit dans le tennis », avoue Mahesh Bhupathi (avec une certaine exagération) en 2017 lors d’un rare moment d’accalmie entre les deux joueurs. Malgré la fin de leur collaboration en tournoi, « l’Indian express », comme ils étaient surnommés ensemble, a continué à représenter l’Inde en Coupe Davis, avec un record de 23 victoires consécutives dans la compétition.

Dans la continuité de Leandor Paes et de Mahesh Bhupathi, Rohan Bopanna est aujourd’hui l’un des excellents joueurs de doubles œuvrant encore sur le circuit. Vainqueur de Roland Garros en double mixte en 2017 avec Gabriela Dabrowski, il a également eu pour partenaire le joueur pakistanais Aisam-ul-Haq Qureshi, avec qui il est arrivé en finale du double à l’US Open 2010. Tous les deux membres de l’organisation « Champions for Peace », un groupe de 54 athlètes impliqués dans la promotion de la paix à travers le sport, ils ont ainsi servi un beau message d’apaisement entre les deux pays.

Sania Mirza celebrates

Chez les femmes, Sania Mirza restera à bien des égards comme la plus importante joueuse indienne à ce jour. Première indienne à remporter un titre simple en WTA (Hyderâbâd en 2005), elle s’est hissée jusqu’à la 27eme place mondiale en simple. Elle a également remporté 6 tournois du Grand Chelem, dont 1 avec Mahesh Bhupathi à Roland Garros en 2012. En retrait de la vie sportive depuis 2017 à cause d’une blessure au genou et de la naissance de son premier enfant, Sania Mirza a fait son retour en double en ce début d’année avec Nadiia Kichenok. « Une des raisons pour lesquelles j’ai fait mon comeback était de dire aux femmes de suivre leurs rêves. Le fait que vous ayez eu un enfant ne signifie pas que vous devez sacrifier votre vie tout entière. Vous pouvez être une bonne mère pour votre enfant pendant que vous travaillez, a-t-elle avouée récemment pour le Telegraph.  Nous sommes dans une position privilégiée pour être capable de faire cela. Beaucoup de gens ne peuvent pas en faire autant parce qu’on leur dit qu’elles ne le devraient pas. Et c’est encore plus prononcé dans la partie du monde d’où je viens (…) Je ne pense pas que cela a quelque chose à voir avec la religion. C’est plutôt culturel. Il y a 25 ans, quand j’ai commencé le tennis à Hyderabad, les gens pensaient que mes parents étaient fous de penser que je pourrais jouer Wimbledon un jour. C’est quelque chose que j’ai essayé de changer. Ecoutez, j’ai envie de dire, il y a deux poids 2 mesures lorsque l’on parle de garçons et de filles qui jouent au sport. L’Inde a remporté 2 médailles olympiques grâce aux femmes. En dehors des joueurs de cricket, les plus grandes stars sont des femmes. Cela montre que les temps changent. Mais il y a encore du chemin à parcourir.[6] »

Musulmane pratiquante dans le collimateur de la frange radicale de son pays et des milieux sunnites, Sania Mirza s’affirme aujourd’hui comme une voix importante et engagée dans le combat pour l’égalité des hommes et des femmes.


[1]https://yougov.co.uk/topics/lifestyle/articles-reports/2012/03/21/indias-favourite-sports

[2]https://www.iloveindia.com/sports/tennis/history.html

[3]https://wearetennis.bnpparibas/fr_FR/articles/2013/10/11/de-wimbledon-a-hollywood-une-dynastie-de-tennis-les-amritraj

[4]https://www.olympicchannel.com/en/stories/news/detail/indian-tennis-players-past-present/

[5]https://yougov.co.uk/topics/lifestyle/articles-reports/2012/03/21/indias-favourite-sports

[6] https://www.telegraph.co.uk/tennis/2020/01/20/sania-mirza-interview-made-comeback-tell-women-motherhood-does/