Juan Ignacio Londero n'a pas réussi à défendre son titre à Cordoba la semaine dernière, un an après sa victoire surprise sur le tournoi argentin. Porté par son public argentin, sa route a été stoppée en quart de finale après un combat acharné contre Laslo Djere dans des conditions de jeu particulièrement difficiles (6-7/6-3/7-6). Néanmoins, tout n'a pas été négatif. Même s’il affirme ne pas avoir beaucoup changé en un an, il est apparu cette semaine à notre sens plus mature dans son jeu qu'il ne l'était au moment de soulever le trophée en février 2019. Il a surtout montré qu'il faudra compter sur lui sur cette « Golden Swing »... en premier lieu, lors du tournoi de Buenos Aires, qu'il n'avait pas réussi à préparer convenablement l'année dernière (défaite au premier tour contre Joao Sousa). Il aura cette année un premier tour plus abordable puisqu'il rencontrera ce soir le qualifié Filip Horansky, issu des qualifications et 182ème joueur mondial, avant de rencontrer peut-être sur son chemin une nouvelle fois Laslo Djere au 2ème tour.

En attendant son premier match, nous vous proposons aujourd'hui la traduction d'une interview parue fin décembre 2019 qu’il avait réalisé pour le quotidien argentin « La Nacion ». Celle-ci vient prolonger le portrait que nous avions fait de lui au mois de décembre. Gageons ainsi que le joueur n'aura plus de secrets pour vous...

Il paraît que vous étiez un enfant difficile..
Oui, j'étais un enfant hyperactif (ndlr : c'est d'ailleurs pour cette raison que sa mère lui a fait prendre des cours de tennis à la Hurricane Athletic Association, à Jesús María, sa ville natale). Maintenant, je suis plus calme et timide qu'auparavant. Avec mes copains, on a fait pas mal de bêtises. Mon club de tennis avait une terrasse, on s'amusait à lancer des ballons d'eau sur les gens. A côté, il y avait une église et on lançait des balles sur les cloches. J'ai beaucoup aimé la vie en club. L'été, j'y passais mon temps de 9h le matin jusqu'à minuit le soir.

Lors de ma première année de moins de 16 ans, je suis venu à Buenos Aires. J'étais heureux de déménager dans une grande ville, je ne voulais pas retourner à Cordoue. Dès le premier jour, je me suis bien débrouillé, j'ai pris le métro, le train, j'ai marché partout; C'était comme si j'avais vécu toute ma vie ici. Je vivais un mois dans une pension à côté du Planétarium, avec laquelle Fabian Blengino avait un accord et où il y avait beaucoup de joueurs. On s'entraînait ensemble et le week-end, c'était la gloire: on allait partout.

Fabian Blengino

Vous n'êtes pas prêt d'oublier cette année: vous avez remporté votre premier tournoi ATP, en étant le premier joueur depuis 2007 à remporter un titre sans aucune victoire sur le circuit. Vous avez ajouté à cela 22 victoires, vous avez fait vos débuts en Grand Chelem et vous avez même atteint les 8èmes de finale à Roland Garros.
Je n'en espérais pas tant. Le 31 décembre 2018, ma résolution était d'entrer dans le Top 100, c'était mon premier objectif. J'étais 112ème en février lorsque j'ai commencé le tournoi de Cordoue et je ne savais pas si j'allais terminer l'année parmi les 100 meilleurs, car je devais défendre environ 500 points en 2018 et le maximum que j'avais fait  jusqu'à présent, c'était de 250, 280 points. De toute façon, j’ai toujours dû lutter. Pendant 3 ans, je naviguais entre la 180ème  et la 250ème place mondiale.  En 2017, je suis même passé 350eme – 400ème. En 2015,  j'ai eu les oreillons alors que j’avais fait la meilleure préparation de ma vie. C'était très dur, j'étais au lit pendant un mois, avec une forte fièvre, j’avais la lèvre ouverte comme une fleur, je ne pouvais même pas voir la lumière de mon téléphone. C’est également difficile pour moi de maintenir mon poids de forme. Avec la pré-saison que j’avais effectué (ndlr : en 2019) , c'était la première fois que j'atteignais 70 kilos et avec les oreillons, je suis descendu à 64, 63 et demi. J’avais envie de mourir! Pour autant, ce qui m'est arrivé cette année est inoubliable.

Comment avez-vous vécu l'Open de Cordoue? Comment vos attentes ont-elles évolué lorsque vous avez gagné des matchs?
J’avais tellement envie d’y jouer. Mon entraîneur [Andrés Schneiter] me disait que j’avais le niveau ATP, que je pouvais gagner des matches. J'ai disputé mon premier match contre Nicolás Jarry, ce n'était pas facile car lors de notre dernière confrontation,  il m’avait battu 6-1/6-2, un an auparavant à Montevideo. Mais j'attendais ce match avec impatience. Je l’ai gagné et au fil des rencontres, je suis resté encore plus concentré. Je n'avais jamais imaginé pouvoir gagner ce tournoi jusqu'au dernier point que j’ai joué.

Pendant votre finale contre Guido Pella à Cordoba, vous étiez  mené 6-3/4-2.  Et vous avez fini par remporter le match.
Oui, 6-3 et 4-2 ..., c'est incroyable ! Je voulais vraiment jouer ce genre de tournois, je n'avais jamais fait de tournée ATP comme ça, avec Cordoue, Buenos Aires, Rio etc. En 2018, j’avais bien joué et j’avais remporté des challengers au Mexique et à Marburg. Mais je craignais un peu de passer à l'étape supérieure sur le circuit, mais avec un peu d’insouciance, j'ai réussi. A Cordoba, je n'ai pas eu le temps d’apprécier. Tout était si rapide que je n'ai pas pris conscience de ce qui m’arrivait.

Vous n’êtes pas arrivé à célébrer ce titre comme vous l’auriez souhaité ?
Après la finale, on est allé avec ma famille dans un espace réservée du tournoi, on a discuté mais mes vieux (sic) et ma sœur [Milagros] devaient partir en vacances ce soir-là au Brésil. On est allés au club avec leurs bagages et ils devaient partir vers une heure du matin. On s’est dit au revoir à onze heures et demie du soir et mon entraîneur, Agustín Caceras, mon manager, et moi, on était à midi le lendemain au volant d'une voiture en direction de la capitale parce que je devais jouer le tournoi de Buenos Aires. On s’est juste arrêté à une station essence et on a continué notre chemin sous la pluie. Quelques heures plus tard, j'ai fait mes débuts à Buenos Aires, j'ai coulé contre Joao Sousa... Là-bas, un changement soudain m'avait marqué: tout le monde me regardait différemment, je me suis retrouvé à faire plus d’interviews que Dominic Thiem. J’aurais voulu bien jouer à Buenos Aires…

Avez-vous revu votre finale à Cordoba?
Pas plus que ça, deux ou trois fois. Mais je l’ai fait à la fin de cette année. Je voulais regarder comment j’étais en février, voir de plus prêt s’il y avait des différences car beaucoup de choses se sont  produites depuis. Je n'ai pas remarqué beaucoup de changements car à Cordoba, je me comportais déjà bien. J'ai peut-être remarqué quelques détails. Je pense que j’ai pris la dimension de ce que le titre à Cordoue signifiait après l'US Open, quand toute la lassitude de l'année est retombée. J'avais l'habitude d'aller, encore et encore, d'avancer. Dans ma tête, c’est comme tout était  normal et cela m'a aidé à jouer, à enchaîner.

Quelles différences avez-vous remarqué entre les tournois challenger et ATP?
L'intensité est bien plus élevée en ATP, évidemment. Et j'ai remarqué des différences en matière de professionnalisme que ce soit aux entraînements, par rapport à la nourriture et au reste. Les joueurs top 10 sont meilleurs parce qu'ils sont forts mais également parce qu'ils gèrent les moindres détails. Je ne vois pas beaucoup de tennis, je ne suis pas un grand fan. Quand j’arrive chez moi, je ne vais pas regarder des vidéos de Federer à 15 ans pour voir comment il frappait la balle, mais je reste attentif. Cette année a été riche en apprentissage. J'ai regardé le comportement de tout le monde.

En seulement un an, vous avez joué contre le "Fantastic 4", quelque chose que beaucoup ne réalisent pas dans toute une carrière. Comment avez-vous vécu cette expérience?
J'ai adoré. Contre Nadal, [huitième de finale à Roland Garros qu’il a perdu 6-2/6-3/6-3] j'étais très nerveux avant le match car c'était ma première expérience contre un grand joueur. J'ai fait un bon échauffement et quand j'ai mis le pied sur le court,  je me suis dit «c’est parti, je suis prêt». Mais je craignais un peu de passer un sale moment, car je voyais que Nadal avait battu tout le monde 6-1/6-2/6-1. Je voulais juste bien jouer et, au final, j'ai fait mon match.

Contre Federer, vous avez perdu 6-3/6-4 au 2eme tour du Master 1000 de Cincinnati. Comment l'avez-vous vécu?
J'ai bien aimé, mais c'était différent. Comme je l’ai dit dans une interview: "Je sais quand je vais gagner et quand je vais perdre." Je n’ai rien vu venir, c’est passé trop vite. Les effets de son service, c’est ce qui m’a le plus surpris (…) Le match, je ne l’ai pas joué,  je n'ai pas pu profiter du moment car je le voyais lui pendant le match. Je m’asseyais pendant le changement de côté et je le regardais. Pendant l'échauffement, alors qu’on s’échangeait des balles, je ne faisais que penser « Je suis sur le point de jouer avec Federer ». C’est comme si j’avais joué Superman. 

Contre Djokovic, à l'US Open [défaite au 2ème tour 6-4/7-6/7-3/6-1], c'était bien car j'ai pu m'échauffer au stade Arthur Ashe trois heures avant le match. J'ai pu me familiariser avec le terrain et je me suis assis en regardant le stade. J'étais plus calme pendant le match, mais le murmure sur ce terrain est incroyable, il peut vous rendre fou. Djokovic avait des douleurs au niveau de son épaule, mais ce qui m'a le plus frappé, c'est que j'ai à peine baissé de niveau que le score s’est envolé. Voilà ce que font les grands joueurs. Et concernant mon match contre Andy Murray [défaite au 1er tour de Shanghai 2-6/6-2/6-3], j’avais un peu plus d’attentes par rapport aux incertitudes qu’il y avait autour de son niveau. J'ai joué le premier set avec beaucoup d’intensité puis j'ai baissé physiquement. Je dois mieux contrôler mon énergie, car il m'est arrivé de démarrer fort puis de me dégonfler. 

Quel est votre problème avec votre poids et votre alimentation?
J'ai du mal à manger. J'ai même été un peu en retard  sur ce point-là par le passé parce que je n’arrivais pas à avaler de la nourriture. J'ai fait des analyses, tout va bien, mais apparemment, c'est à cause de l'anxiété. Mon estomac a tendance à se fermer. Je pouvais m’entraîner trois heures et ensuite, ne pas pouvoir manger une assiette de pâtes, quand les autres enfants en mangent trois. Aujourd'hui, je pèse environ 70 kilos. Je dois être à 72. J’ai toujours un mixeur sur moi, que je charge avec un port USB et je me prépare deux milkshakes vitaminés par jour. C'est une bombe, 1400 calories par  boisson. Cette année, je me suis stabilisé. Les pâtes aux fruits de mers sont les seules qui me rendent fou, c'est le plat que je demande toujours.

Qu'est-ce que le yoga et le travail avec un psychologue vous apportent ?
J'ai incorporé le yoga dans mon programme il y a un an et demi, et ça me fait du bien. Je le pratique une ou deux fois par semaine, avec de la méditation. J'aime bien. Je suis un psychologue depuis quatre ans. Ça m'aide car on parle de tennis, mais aussi de ma vie.

Comment qualifiez-vous votre état d’esprit? Fragile, solide?
Je ressens toujours des sentiments d’abattement. Lorsque je perds contre un adversaire de mon niveau, c’est comme si inconsciemment, ma tête allait moins bien (…) Mais en 2018 et 2019, je me suis beaucoup renforcé mentalement. Maintenant, je sais beaucoup mieux comment je dois entrer sur un terrain et les mauvaises pensées s'en vont naturellement. Quand je commence à jouer, je me concentre. On travaille pas mal avec mon équipe et j'ai trouvé un équilibre. Le tennis est un sport très mental. Je veux continuer à en profiter. J'adorerais rester à ce niveau-là, en jouant les grands tournois. Je ne veux pas rentrer dans le rang.

Vous n'avez pas été sélectionné par le capitaine Gastón Gaudio pour la finale de la Coupe Davis à Madrid. Comment l’avez-vous  digéré ?
C’est une décision du capitaine, c'était ma première année en ATP et il y avait des champions et des joueurs plus expérimentés que moi. Évidemment j'aurais aimé y être. Mais aussi ça m'a aidé à me reposer un peu car c’était une année très difficile. J'étais en contact avec Gastón, il m’a tenu au courant à temps, donc tout va bien. À l'avenir, j'adorerais jouer la Coupe Davis, c’est certain."

Propos recueillis par Sebastián Torok pour le quotidien « la Nacion », le 19 décembre 2019

Lien de l’interview en espagnol
https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/juan-ignacio-londero-su-temporada-sonada-se-nid2317008