« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! »
Ce vers bien connu, extrait d’un poème d’Alphonse de Lamartine, est peut-être venu à l’esprit de Salah Tahlak en apprenant il y a quelques jours le forfait de Roger Federer. Comme chaque année, le directeur du tournoi se réjouissait de pouvoir compter sur la présence du Suisse, star numéro un du tennis mondial et détenteur du record de titres (8) dans le tournoi. Mais une arthroscopie du genou droit de celui qui possède un appartement dans la grande tour Le Rêve à Dubai en a décidé autrement. La Bâlois ne participera pas cette saison pour la 15ème fois au prestigieux tournoi organisé dans la plus grande ville des Emirats Arabes Unis. D’ailleurs, il n’ira pas non plus à Indian Wells, à Miami et à Roland Garros, puisque son retour est prévu sur gazon en juin. Au mieux.

Que les fans se rassurent (un peu), la 28ème édition accueille néanmoins du beau monde. Pas moins de trois TOP 10 et quatre TOP 20, soit plus d’un tiers des vingt meilleurs joueurs de la planète. Tête d’affiche principale, tout simplement le meilleur joueur de la dernière décennie, Novak Djokovic. Derrière lui, deux des hommes en forme du moment, Stefanos Tsitsipas et Gaël Monfils. Le premier vient de remporter le tournoi de Marseille, le second vient d’enchainer le doublé Montpellier-Rotterdam. Les suivants au classement ont aussi des arguments à faire valoir, Andrey Rublev en priorité car lui aussi a déjà été titré à deux reprises cette année, puis Fabio Fognini, Roberto Bautista-Agut et Karen Khachanov.

Un tournoi, deux émirs

Créé en 1993, le tournoi émirati est devenu saison après saison un rendez-vous incontournable du calendrier. Après dix années de gouvernance tournante, cet ATP 500 – le troisième/quatrième de l’année avec Acapulco, après Rotterdam et Rio – a viré au partage entre deux des plus grands joueurs de l’histoire : Roger Federer et Novak Djokovic. Depuis 2003, le Suisse et le Serbe se sont appropriés 12 trophées sur 17 possibles, soit 70 %. Le Bâlois s’est imposé 8 fois (2003, 2004, 2005, 2007, 2012, 2014, 2015 et 2019) et y a disputé 2 finales supplémentaires. C’est aussi à Dubai, l’année dernière, qu’il a remporté son 100ème titre en carrière. « Djoko » a lui glané 4 titres (2009, 2010, 2011 et 2013) et atteint la finale en 2015. A Dubai, la surface (dur) est assez rapide (sauf en soirée) – moins que Washington et Tokyo, mais davantage que Pékin et Acapulco –, pas étonnant alors que Federer et Djokovic se soient partagés le gâteau.

Vous avez fait le calcul, seulement cinq joueurs sont donc parvenus à renverser la hiérarchie, trois anciens numéros un mondiaux – Rafael Nadal (2006), Andy Roddick (2008) et Andy Murray (2017) –, un triple vainqueur en Grand Chelem – Stan Wawrinka (2016) – et Roberto Bautista-Agut (2018). Si les meilleurs joueurs du monde aiment se rendre à Dubai, c’est aussi parce que l’épreuve est richement dotée. Cette année, le vainqueur empochera un peu plus de 520 000 euros, soit à peu près 200 000 de plus qu’à Acapulco ou Rio, qui sont pourtant des tournois de la même catégorie. C’est enfin l’occasion pour les cracks du circuit de se préparer, à des milliers de kilomètres des Etats-Unis, avant les deux premiers Masters 1000 de la saison, à Indian Wells puis à Miami.

Des surprises limitées mais gonflées

Evidemment, la suprématie de Roger Federer et Novak Djokovic ne laisse que peu de places aux surprises. Lors des éditions les plus récentes, un seul exploit – mais de taille ! – est à signaler, celui réalisé par Malek Jaziri. Alors 180ème mondial et bénéficiant d’une wild card, le Tunisien réussit à se hisser jusqu’en demie après des succès face à Grigor Dimitrov (N°4), Robin Haase (N°43) et Stefanos Tsitsipas (N°82). Il ne cède que contre Roberto Bautista-Agut, futur vainqueur de l’épreuve. Plus en amont, en 1999, c’est le regretté Jérôme Golmard qui avait vécu l’une des plus belles semaines de sa carrière. Seulement classé 61ème à l’ATP, le Français avait gagné le trophée en dominant deux TOP 10 (Tim Henman et Carlos Moya), un TOP 20 (Karol Kucera) et Nicolas Kiefer en finale.

Dubaï a beau être le 100ème titre remporté par Roger Federer, il coïncide aussi avec deux moments déplaisants de la carrière du Suisse. Il y a trois ans, c’est en effet lors du tournoi émirati que le Bâlois subissait l’une des défaites les plus cuisantes de sa vie professionnelle. Alors qu’il venait de glaner l’Open d’Australie, il était éliminé dès le 2ème tour par Evgeny Donskoy, modeste 116ème mondial. Le Russe se payait même le luxe de s’imposer (3/6 7/6 7/6) après avoir sauvé des balles de match. Le deuxième souvenir se déroula en finale, lors de l’édition 2006. « Roger », triple tenant du titre, étrillait tous ses adversaires lors de son parcours. Mais lors du dernier round, après avoir remporté la première manche (6/2), le Suisse se prenait une droite (4/6) puis un uppercut (4/6 encore) par un jeune puncheur nommé Rafael Nadal. L’Espagnol dominait déjà Federer à l'époque pour la troisième fois en quatre confrontations, c’était le début d’une saga qui tournera le plus souvent à l’avantage du Majorquin.

1er quart du tableau

Dans chaque quart de tableau de cette édition 2020, la hiérarchie semble être clairement établie. C’est évidemment le cas dans la partie la plus haute, largement dominée par Novak Djokovic. Certes, le numéro un mondial n’a plus joué depuis sa victoire à l’Open d’Australie, mais en 2011 et en 2013 il s’était retrouvé dans le même cas de figure et était parvenu à s’imposer. Son premier adversaire, Malek Jaziri, bien que souvent en réussite à Dubai (un quart et une demie), ne devrait pas faire le poids. Du reste, leur unique confrontation précédente s’est déroulée lors du tournoi émirati en 2016, et le Serbe avait écrasé le Tunisien (6/1-6/2).

La réelle interrogation de ce quart de tableau concerne Karen Khachanov, tête de série N°7. Depuis un gros mois, le 17ème mondial ne met plus un pied devant l’autre : deux éliminations dès son entrée en lice à Auckland (contre John Millman) et à Marseille (face à Aljaz Bedene), une sortie de route au 2ème tour à Rotterdam (contre Daniel Evans) et une défaite au 3ème tour à l’Open d’Australie (certes face à un très bon Nick Kyrgios). Et comme son bilan à Dubai n’est pas fameux – une seule victoire pour trois défaites –, rien ne prête à l’optimisme. Quitte à imaginer une surprise, pourquoi ne pas voir son adversaire du 1er tour, Mikhaïl Kukushkin, réussir une percée dans le tableau, le Kazakh ayant d’ailleurs disputé toutes ses finales (4) sur dur. A moins que cela ne soit Dennis Novak qui sorte du lot. L’Autrichien, N°95, est plutôt en forme, puisqu’il est sorti des qualifications à Melbourne, Marseille et Dubai. 

2ème quart du tableau

La parole est aux Français dans le deuxième quart du tableau. On y trouve d’abord Gaël Monfils, tête de série N°3 et 3ème mondial à la Race en 2020. Le Parisien revient d’une semaine de pause après le premier « double double » de sa carrière (2 titres à la suite – Montpellier et Rotterdam – et le même tournoi – Rotterdam – gagné deux années d’affilée). Si son bilan en 2020 est presque parfait, la question est de savoir si le tricolore est capable d’enchainer. On serait tenté de répondre par l’affirmative, puisqu’après avoir remporté le tournoi néerlandais la saison dernière, il s’était hissé dans le dernier carré à Dubai, ne butant que de très peu sur Stefanos Tsitispas (4/6-7/6-7/6). Raison supplémentaire, son adversaire au 1er tour a beau avoir performé à l’Open d’Australie (en atteignant les 8èmes de finale), Marton Fucsovics a ralenti le rythme depuis (1er tour à Rotterdam et à Marseille).

Les deux autres « Bleus » en lice connaissent une période délicate. Benoit Paire, N°21 mondial et tête de série N°8, avait pourtant parfaitement débuté son année avec une finale à Auckland. Mais depuis, rien ne va plus ! Il a été battu au 2ème tour à l’Open d’Australie et à Marseille et dès son entrée en lice à Pune et à Rotterdam. Comme sa motivation semble en ce moment chancelante, il ne serait pas étonnant de voir Marin Cilic le battre au 1er tour, d’autant que le Croate a déjà dominé l’Avignonais à Melbourne. S’il s’impose, Cilic pourrait ensuite retrouver Richard Gasquet au 2ème tour. Encore faut-il que le Biterrois se débarrasse de Lloyd Harris au tour précédent. Pas évident car le Français a sans doute encore besoin de temps pour retrouver son meilleur niveau, après une blessure au genou. Du reste, il a été battu d’entrée à Marseille par Mikael Ymer, N°75. Le Sud-Africain lui est sorti des qualifications et avait bien débuté la saison avec une finale à Adélaïde.       

3ème quart du tableau

C’est dans ce quart de tableau que se situe la grosse cote du plateau 2020, Andrey Rublev. Auteur d’un début de saison canon avec 2 trophées (à Doha et à Adélaïde) et un 8ème de finale à l’Open d’Australie, le Russe a ensuite calé en quart à Rotterdam contre un joueur moins bien classé que lui, Filip Krajinovic. Mais cette défaite est sans doute trompeuse tant le niveau du Serbe ce jour-là avait été hallucinant ! Après une semaine de pause, le 14ème mondial a sans doute retrouvé la fraicheur nécessaire pour lui permettre de frapper un nouveau grand coup sur le circuit. Il devra néanmoins se méfier d’entrée car son premier adversaire, Lorenzo Musetti, est annoncé comme une petite pépite. A 17 ans, le vainqueur de l’Open d’Australie junior en 2019 est sorti des qualifications en dominant Alexei Popyrin et Evgeny Donskoy, excusez du peu ! Et comme les jeunes pousses du circuit (Carlos Alcaraz, Thiago Seyboth Wild, Emil Ruusuvuori) ne cessent de grandir, méfiance ! S’il parvient à s’imposer, Rublev pourrait ensuite retrouver son bourreau de Rotterdam, Filip Krajinovic, qui part favori de son 1er tour face à Joao Sousa.

Joli choc en perspective dans ce quart de tableau entre la tête de série N°4, Fabio Fognini, et Daniel Evans. Comme l’Italien n’a pas réussi un bon début de saison (défaite dès son entrée en lice à Auckland et à Rotterdam) et que le Britannique a montré de belles choses lors de l’ATP Cup (des succès contre David Goffin et Alex de Minaur) et à Rotterdam (des victoires contre Philip Kohlschreiber et Karen Khachanov et une défaite honorable face à Gaël Monfils), le moins bien classé des deux (N°31) a une carte à jouer. Juste au-dessus dans le tableau, Pierre-Hugues Herbert est censé affronter Yoshihito Nishioka, mais comme ce dernier a joué la finale de Delray Beach ce dimanche, il ne serait pas si étonnant de le voir déclarer forfait.  

4ème quart du tableau

C’est bien sûr Stefanos Tsitsipas qui part favori dans le dernier quart du tableau. Après un début d’année contrarié – battu au 3ème tour à Melbourne par Milos Raonic et au 2ème tour à Rotterdam par Aljaz Bedene –, le Grec a retrouvé des couleurs et son jeu à Marseille. Vainqueur de son 5ème titre et pour la deuxième fois d’affilée dans la cité phocéenne, le 6ème joueur mondial n’a pas perdu une seule manche lors de son parcours. Des victoires nettes et encourageantes face à Mikael Ymer, Vasek Pospisil, Alexander Bublik et Felix Auger-Aliassime. Bonne nouvelle supplémentaire, la tête de série N°2 a ses repères à Dubai, puisqu’il a atteint la finale en 2019, seulement dominé par Roger Federer. S’il passe logiquement l’obstacle Pablo Carreno-Busta au 1er tour, il pourrait être opposé de nouveau à Alexander Bublik au 2ème tour. En forme, le Kazakh a toutes ses chances de s’imposer face à Hubert Hurkacz, pourtant mieux classé que lui. Le Polonais n’a en effet pas dépassé le 2ème tour que deux fois sur ses 9 derniers tournois depuis son titre à Winston Salem.

L’adversaire principal de Stefanos Tsitsipas dans cette partie de tableau se nomme Roberto Bautista-Agut, tête de série N°5. L’un des deux anciens vainqueurs du tournoi présents cette année – avec Novak Djokovic – est un vrai client sur dur et en extérieur. Sur ses 9 titres, 6 ont été glanés dans ces conditions. Et même si l’Espagnol a rapidement calé à Melbourne (3ème tour) et à Rotterdam (2ème tour), le tournoi de Dubai tombe à pic pour lui redonner confiance. Sa science du jeu et sa combativité devrait lui permettre de dominer Jan-Lennard Struff au 1er tour, d’autant que l’Allemand n’a jamais vraiment été bon dans le tournoi émirati (deux victoires pour trois défaites). Au 2ème tour, Bautista-Agut pourrait ensuite affronter soit Nikoloz Basilashvili, soit Ricardas Berankis. Comme le Géorgien, 29ème mondial, est actuellement en perte de vitesse – un maigre bilan de 2 victoires pour 4 défaites en 2020 –, le Lituanien, récent demi-finaliste à Pune, possède toutes ses chances. Pour rappel, il avait frappé les esprits à Dubai la saison dernière en se hissant jusqu’en quart de finale, après être sorti des qualifications puis avoir dominé Daniil Medvedev au 1er tour !