«Je devais juste analyser ce qui s'était passé et m'assurer que cela ne se reproduise plus. Aujourd'hui je menais 7-6/4-0, et la première chose qui m'est venue à l'esprit était le match contre Barrère. Je menais 4-0 contre Barrère et j'ai perdu. Je me disais: «Je dois m'assurer que cela n'arrive pas aujourd'hui».

Il a fallu à Mohamed Safwat (29 ans) beaucoup de travail sur lui pour oublier sa défaite contre Grégoire Barrère au premier tour de l'Open d'Australie et ainsi devenir le premier égyptien en 24 ans à remporter un titre en challenger. C'était à Launceston, en Australie, le 9 février dernier.

«J'étais très frustré après l'Open d'Australie, parce que je menais d'1 set et un double break à 4-0. J'ai servi pour le set deux fois, j'ai eu des balles de set dans le quatrième. C'était une frustration, mais j'ai dû lâcher prise. Je savais que je ne serais pas en mesure de gagner le tournoi si mon esprit était toujours bloqué sur l'Open d'Australie et le match que j'y ai perdu ».

Ce cheminement réalisé démontre tout le chemin parcouru par Mohamed Safwat ces deux dernières années. Avant cela, aurait-il réagit avec autant d’aplomb après une telle désillusion ? Certainement pas.  « Safwat est un bon joueur sur les circuits Futures/Challenger depuis quelques années déjà. C'est un joueur qui a beaucoup de mérite car il a progressé au fil des années et c'est grâce aux titres Futures gagnés (en majorité en Afrique, dans des conditions difficiles) qu'il a réussi à passer un cap et atteindre le niveau que l'on connaît de lui aujourd'hui, indique Falou, suiveur aguerri du circuit challenger et spécialisé dans les paris sportifs. Globalement ça a toujours été un joueur plutôt correct mais qui avait beaucoup de lacunes, notamment mentalement. Pour moi, son premier déclic a été son match en 2018 contre Dimitrov où il a pu produire un bon tennis contre un joueur de niveau mondial (après 3 matchs de qualifications de très haut niveau). Suite à cela, il a commencé à engranger beaucoup de confiance et enchaîner des victoires références contre des joueurs mieux classés. En interview, il dit avoir beaucoup travaillé l'aspect mental et c'est, je pense, ce qui lui a permis d'atteindre ce niveau aujourd'hui. »

En effet, Mohamed Safwat s'est beaucoup appuyé sur sa psychologue Hend Eissa qui l'accompagne régulièrement sur les tournois. « Lorsque je ne travaillais pas sur mon tennis et ma forme physique, j'essayais d'améliorer le côté mental. Je pense que c'était la clé, c'était ce dont j'avais besoin à un moment donné »[1].

Manquant de régularité, faisant preuve de fragilité pendant les matchs, l'Egyptien a dû longtemps se battre pour progresser dans les bas fonds du circuit, lui qui vient d'un pays qui aide peu les joueurs de tennis. "Quand j'ai commencé ma carrière, la culture du tennis en Égypte n'était pas très bonne. Aujourd'hui, c'est beaucoup mieux. Mais j'ai eu des difficultés tout au long de ma carrière.  (..) J'ai pris un chemin différent de la génération avant moi. Je m'implique dans ce que je fais, je n'abandonne pas mes rêves. J'ai eu des moments très durs toutes ces années, des hauts et des bas, de la frustration et de la tristesse, mais heureusement je suis toujours entouré par les bonnes personnes »[2].

Ce chemin, c'est celui que n'a pas su prendre les frères Hossam qui ont été deux des plus grands espoirs du tennis africain de ces dernières années. Le cadet, champion d'Afrique Junior entre 2014 et 2016, s'est longtemps battu pour chercher des sponsors et obtenir un soutien financier (la fédération égyptienne de tennis ne lui donnait que l'équivalent de 300 euros à l'année pour soutenir sa carrière). Il a finalement été suspendu par la Tennis Integrity Unit en 2019 pour des prétendus faits de corruption. Son frère ainé, ancien n°11 mondial chez les juniors, a lui été confondu en tant que chef d'un réseau de paris truqués, celui-ci jouant régulièrement le rôle de l'intermédiaire entre les joueurs et les parieurs. Il a été suspendu à vie par la Tennis Integrity Unit en 2018. « Je voulais réaliser des gros tournois et j'avais besoin de cette argent », avait-il avoué aux enquêteurs qui l'ont interrogé - Son histoire tragique a fait l'objet d'un article saisissant de la BBC que l'on peut lire ici [3].

Cette histoire est symptomatique des difficultés que peuvent rencontrer les sportifs de ce pays pour supporter les nombreux frais (déplacements, staff)  qui interviennent dans leur carrière et subvenir à leurs besoins. Délestée des 2 joueurs précités, l'Egypte ne peut plus compter que sur  Karim-Mohamed Maamoun (389eme mondial) pour épauler Safwat en Coupe Davis.

Cependant, au rayon des bonnes nouvelles, l'Egypte pourra compter pour la première fois de son histoire sur la présence d'un de ces joueur de tennis aux prochain JO de Tokyo, grâce à la victoire de Mohamed Safwat aux Jeux africains de 2019.

« Me qualifier pour les jeux Olympiques m'a donné un gros coup de boost l'année dernière, a-t-il avoué récemment. Gagner les jeux africains m'a permis d'engranger beaucoup de confiance, cela a déverrouillé quelque chose en moi et cela a été un élément déclencheur dans ma carrière[4]. Elle a également permis à l’Egyptien d'obtenir des fonds supplémentaires pour financer sa carrière.

Depuis cet événement, il a enclenché une belle dynamique de victoires qui l'a mené jusqu'à la 130ème place mondiale : finale au challenger d'Helsinki perdue contre le grand espoir Emil Ruusuvuori en fin d'année dernière, qualification pour le grand tableau de l'Open d'Australie acquise avec beaucoup d'autorité et donc ce titre en challenger à Launceston, acquis contre Alex Bolt, 10 ans (et 133 tournois disputés) après ces débuts sur le circuit.

« Je ne sais pas combien de points il me faut pour atteindre le top 100 mais 30 places, ce n'est pas comme s’il fallait encore 100 places pour y arriver. Cela me donne l'impression d'être proche et cela me motive à continuer à me battre, a-t-il indiqué après son titre. En tout cas, beaucoup de choses sont en train de changer pour moi et c'est un sentiment vraiment spécial. C'est difficile d' exprimer ce que je ressens et je n'arrive pas à trouver les bons mots pour décrire tout cela. [5]. C'est quelque chose que je poursuivais depuis longtemps. A plusieurs reprises, j'ai été parfois proche du but. Mais cette fois là, jamais j'aurai pensé gagner ce tournoi.[6]»

Ce lundi, il abordera son premier tour à Dubai, en tant que WC, contre Philipp Kohlschreiber. Il sera sans nul doute très motivé à l'idée de bien jouer dans un pays arabe et abordera cette rencontre avec un moral au beau fixe. « Je me sens bien et c'est plutôt une bonne chose que tout cela me soit arrivé au tout début de l'année car ça va me donner beaucoup de confiance pour la fin  de l'année. Je n'ai disputé que 4 tournois et il s'est déjà passé tant de choses...». 

Espérons pour lui une victoire qui pourrait lui permettre de disputer, sauf cataclysme, un match de gala contre Novak Djokovic !


[1]https://nilefm.com/digest/article/4738/with-mental-strength-mohamed-safwat-battles-for-top-100-in-the-tennis-world

[2]https://www.deccanherald.com/sports/tennis/safwat-egypts-flag-brearer-in-tennis-804073.html

[3]https://www.bbc.com/news/stories-47121681

[4]https://nilefm.com/digest/article/4738/with-mental-strength-mohamed-safwat-battles-for-top-100-in-the-tennis-world

[5]https://www.tennisworldfr.com/tennis/news/Articles_de_tennis/5559/mohamed-safwat-la-victoire-a-ce-challenger-me-donne-de-la-motivation-pour-le-top-100/

[6]https://www.atptour.com/en/news/safwat-2020-launceston-challenger