Une fois n’est pas coutume, nous allons parler Formule 1. A l’image des essais qui précèdent la grande course du dimanche, le Challenger d’Indian Wells s’apparente à une gigantesque répétition avant le premier Masters 1000 de l’année. Mieux encore, l’épreuve californienne qui débute ce lundi offre une belle carotte aux joueurs américains, qui s’ajoute à des gains financiers non négligeables (environ 145 000 euros à partager). En effet, la compétition s’inscrit dans le cadre de l’Oracle Challenger Series, qui regroupe quatre tournois (New Haven, Houston, Newport Beach et Indian Wells) entre septembre 2019 et mars 2020. Le principe est simple : les deux joueurs US qui engrangent le plus de points à l’issue de ce carré de tournois obtiennent leur ticket d’entrée pour aller se frotter la semaine d’après aux meilleurs tennismen de la planète. Avant le début de la compétition, Marcos Giron (104e et vainqueur à Houston), Thai-Son Kwiatkowski (185e joueur mondial et vainqueur à Newport Beach), et Mitchell Krueger (220e et demi-finaliste à Houston et Newport Beach) sont les mieux placés dans cette course.  

Une promotion du tennis américain

Forcément, le jeu en vaut - doublement - la chandelle. C’est la troisième fois que le concours est organisé et les lauréats précédents ne sont pas des inconnus : Reilly Opelka et Bradley Kahn en 2018, Opelka encore (!) et Donald Young en 2019. Le challenge est identique sur le circuit WTA et les joueuses récompensées jusqu’alors se nomment Danielle Collins, Amanda Anisimova, Lauren Davis et Jessica Pegula. Cette opération destinée à promouvoir le tennis américain fonctionne à merveille, puisque cette année pas moins de 20 « yankees » se présentent sur la ligne de départ, soit presque la moitié des candidats (48 au total, les 16 têtes de série étant exemptées de premier tour). Parmi les plus célèbres, Steve Johnson et Frances Tiafoe.

Le cadre - ensoleillé et sec -, le fait de pouvoir s’acclimater et s’entrainer plusieurs jours avant le coup d’envoi du Masters 1000, ainsi que le prize money font du Challenger d’Indian Wells l’un des tournois de cette catégorie le plus relevé de la saison. Ainsi, les vainqueurs des deux éditions précédentes ont de sacrés références, Martin Klizan (6 titres dans l’élite) en 2018 et Kyle Edmund (2 trophées sur le circuit principal et une demie en Grand Chelem) en 2019 (contre un certain Andrey Rublev en finale). De même, le plateau 2020 dispose de 10 athlètes du TOP 100, rien que ça ! Dans l’ordre, Ugo Humbert (N°42), Lucas Pouille (N°58), Radu Albot (N°66), Jannik Sinner (N°71), Steve Johnson (N°75), Cameron Norrie (N°77), Frances Tiafoe (N°81), Yuichi Sugita (N°87), Grégoire Barrère (N°97) et Salvatore Caruso (N°100).

Entre reconstructions et découvertes

Il existe (au minimum) deux autres intérêts à suivre le tournoi situé au coeur de la vallée de Coachella. C’est d’abord l’occasion de jauger l’état de forme de certains joueurs qui se trouvent en phase de reprise. Ces derniers ont besoin de matchs, de points aussi, et ont le couteau entre les dents. C’est le cas de Lucas Pouille, de retour d’une blessure au coude et qui n’a pas encore joué en 2020. Même topo pour Jack Sock, qui bénéficie d’un classement protégé. Touché depuis un an et demi au doigt puis au dos, l’Américain a déjà commencé son come-back il y a trois semaines à New York puis il y a quinze jours à Delray Beach. L’année dernière, c’est Kyle Edmund qui avait lancé sa saison lors du Challenger d’Indian Wells. Accablé par les pépins physiques et vierge de victoire, le Britannique avait du patienter jusqu’au mois de mars 2019 pour goûter enfin au succès : 5 au total avec le titre au bout (avant d’enchainer avec deux autres victoires lors du Masters 1000 californien).

Ce tournoi Challenger est aussi l’occasion de découvrir un peu plus en profondeur quelques-unes des pépites que le circuit fait naître. On pense évidemment en premier lieu à Jannik Sinner, même si le jeune italien (18 ans) a déjà tellement montré depuis quasiment un an qu’il faut davantage parler de confirmation. Dans le tableau, il y a deux autres jeunes pousses, moins en vue pour le moment mais qui pourraient rapidement changer la donne. Le premier se nomme Brandon Nakashima et n’a que 18 ans. Originaire de San Diego, le prometteur américain chapeauté par Pat Cash a fait un bond de plus de 100 places en deux mois - il est aujourd’hui N°255 - grâce à un titre en Future et surtout un quart de finale lors de l’ATP 250 de Delray Beach. Le second est également américain et possède un patronyme réputé, celui de son père, (Petr) Korda. Lui se prénomme Sebastian et s’est fait connaître en 2018 en remportant l’Open d’Australie junior. A seulement 19 ans, il est déjà 225ème mondial et a déjà atteint deux finales en Challenger.    

Quelques statistiques à retenir :
En 2018, il y avait eu 35% d'outsiders (10 sur 29)
En 2019, il y avait eu 31% d'outsiders (14 sur 31)

Concernant les têtes de série, il n'y en avait eu que 8 en 2018 : 5 s'étaient imposés au 1er tour et 4 s'étaient qualifiés pour les quarts. Mais deux non-têtes de série s'étaient retrouvées en finale (Klizan et King). En 2019, le tableau s'était agrandi avec 16 têtes de série exemptées de premier tour. 5 s'étaient inclinés dès leur entrée en lice et il en restait 6 en quarts de finale. Edmund (tête de série N°1) avait remporté le titre au dépend de Rublev (tête de série numéro 7).

1er quart du tableau
Le premier quart du tableau a fière allure. Les quatre têtes de série qui le composent ont toutes déjà marqué le circuit professionnel d’une manière ou d’une autre. Ugo Humbert (N°1 et invité par les organisateurs) a glané son premier trophée cette année (Auckland), Jannik Sinner (N°6) a remporté le Masters Next Gen en 2019, Denis Kudla (N°11) s’est hissé en seconde semaine dans un tournoi du Grand Chelem (Wimbledon 2015) et Evgeny Donskoy a déjà battu Roger Federer (à Dubaï, en 2017). Au cas par cas, le contexte actuel permet d’affiner l’analyse. Parmi ces quatre favoris, le Russe semble être le moins en mesure d’aller loin dans l’épreuve. Le 115ème mondial reste sur un bilan de 3 défaites en 4 matchs (à Pune, Bengaluru et Dubaï) et son unique succès résulte d’un abandon (Mikael Ymer). Les trois autres sont des prétendants bien plus sérieux. A commencer par le Français qui connait cette semaine son meilleur classement (N°42). Après son titre à Auckland, le tricolore a confirmé à Delray Beach (une demie après deux succès secs contre Frances Tiafoe et Miomir Kecnmanovic). A Acapulco, il perd dès le 2ème tour, mais face au futur finaliste de l’épreuve, Taylor Fritz. Bref, Humbert, 21 ans, a les armes (offensives) pour s’imposer. Seul bémol, à surveiller, son état physique, puisqu’il a beaucoup joué (15 rencontres) et voyagé depuis le début de l’année. 

Méfiance également lors de son entrée en lice où il pourrait affronter Jack Sock, un joueur affamé. L’Américain, N°768 (!), a enfin remporté un match (face à Radu Albot à Delray Beach) après un an et demie de disette (et de blessures). Tout proche de son meilleur classement (N°71), Jannik Sinner poursuit, lui, son apprentissage du haut-niveau. Il y a des hauts et des bas, mais à 18 ans, rien de plus normal. On retiendra surtout son succès maitrisé contre David Goffin à Rotterdam et la manche survolée à Marseille face à Danill Medvedev (avant de s’incliner en 3 sets). L’Italien devra néanmoins faire attention car son premier adversaire pourrait être l’Américain d’origine française Maxime Cressy, déjà victorieux d’un Challenger cette année (à Drummondville) et finaliste d’un autre tournoi de deuxième division (à Calgary). Enfin, Denis Kudla tient son rang depuis le début de la saison. Une finale, une demie et un quart, le tout en Challenger et il affrontera Maxime Janvier, un Français de 23 ans qui s'est défait au premier tour ce lundi de Bradley Klahn. Avec un quart à Vancouver, une demie à Orléans et une finale à Quimper sur ces derniers mois, il est à surveiller.

2ème quart du tableau
Deux joueurs dominent le deuxième quart du tableau. Bien sûr, elles sont têtes de série. D’abord, Cameron Norrie (N°3). Il y a encore quelques semaines, le Britannique aurait fait partie de la liste des favoris « sécurisants » (pour les parieurs). Mais il y a un hic, un gros : en 2020, Norrie ne rit pas, pas du tout ! Seulement 4 succès pour 7 défaites et une petite chute au classement (N°77). Ses derniers résultats ? Un 2ème tour à New York avec un revers subi face au 131ème mondial (Jason Jung), un autre 2ème tour à Delray Beach et une défaite cuisante contre le jeune Brandon Nakashima (seulement classé 294ème) et un 1er tour à Acapulco, dominé par Adrian Mannarino. Bref, le joueur anglais pourrait bien dégager rapidement, d’autant qu’il pourrait croiser sur sa route l’étonnant italien Roberto Marcora, quart de finaliste à Pune et finaliste au Challenger de Cherbourg, puis l’Américain Marcos Giron, tout proche du TOP 100 après son 8ème de finale à l’ATP 500 d’Acapulco. 

Ensuite, Yuichi Sugita. Ancien 36ème mondial mais souvent blessé depuis 3 ans, le Japonais a bien du mal à recouvrer son meilleur niveau. Cette saison, il a certes atteint la finale du Challenger de Nouméa mais sans confirmer par la suite. Néanmoins, il a souvent perdu de peu - à Pune contre Ricardas Berankis, à Bengaluru face à Benjamin Bonzi et en qualification à Dubaï contre son compatriote Yasatuka Uchiyama. Avec son expérience et sa science du jeu, le Challenger d’Indian Wells coïncide peut-être avec un nouveau départ. Evidemment, il faudra éventuellement se débarrasser du jeune et impétueux Nakashima et cela ne sera pas facile. Autre concurrent potentiel, Salvatore Caruso, tête de série N°10. Mais comme l’Italien revient de la tournée sud-américaine sur terre battue, il serait étonnant de le voir performer.

3ème quart du tableau
Dans le troisième quart du tableau, plusieurs joueurs sont en reconquête. A la recherche de victoires et de confiance. A commencer par les deux têtes de série principales : Radu Albot (N°4) et Frances Tiafoe (N°8). Après une superbe année 2019 (titre à Delray Beach, demie à Montpellier, Genève et Los Cabos, 8ème de finale au Masters 1000 de Paris et 3ème tour au Masters 1000 d’Indian Wells), le Moldave marque le pas en 2020. En raison d'une blessure, son bilan est tout simplement catastrophique : aucune victoire pour 5 défaites ! Va t-il enfin débloquer son compteur ? Face à Dudi Sela ou Mitchell Krueger, c’est bien possible, mais après… Après, ce sera plus compliqué contre l’Australien Christopher O’Connell [nous l'avions interviewé en janvier juste avant l'Open d'Australie] sans classement il y a encore un an et 116ème mondial aujourd’hui, après notamment 2 titres et 2 finales en Challenger ! 

Pour Frances Tiafoe, le scénario actuel de sa carrière ressemble étrangement au parcours récent du Moldave. 29ème mondial il y a pile un an, le joueur américain n’a plus atteint de finale depuis 2018 (un titre à Delray Beach - comme Albot, tiens tiens - et une finale à Estoril). Il a ensuite traversé la seconde partie de saison 2019 dans l’anonymat en alternant victoires et défaites, avant de s’écrouler en 2020 : 2 petits succès pour 5 revers sur le circuit principal (sa défaite 6/1-6/2 à Delray Beach contre Ugo Humbert, un joueur de sa génération, en dit long sur sa stagnation au regard de la progression du Français). Le 81ème mondial a néanmoins accroché Stan Wawrinka au 1er tour à Acapulco (défaite au jeu décisif de la 3ème manche), peut-être de quoi espérer du mieux lors de ce Challenger d’Indian Wells. Son adversaire principal dans sa partie de tableau ? Grégoire Barrère. Le tricolore a beaucoup mûri en 2019 et a montré des choses intéressantes en 2020 : des victoires contre Jaume Munar à Adelaide et surtout face à Grigor Dimitrov à Montpellier et des défaites honorables et sur le fil contre Sam Querrey à Adélaide et face à Alexander Bublik à Rotterdam. Mais cela ne se traduit pas encore dans son classement. Il doit gagner en régularité et ce tournoi est l'occasion de prendre de la confiance et des points précieux.

4ème quart du tableau
C’est la vraie inconnue de ce tournoi : comment va Lucas Pouille ? Touché au coude depuis le mois d’octobre 2019, le Français n’a pas joué en compétition officielle depuis quatre mois et demi. Une blessure qu’il pensait moins grave au départ, puisqu’il a du repousser au fur et à mesure son retour. Peut-être inquiétant sur son état athlétique ou physique, mais peut-être aussi rassurant sur la capacité du tricolore et de son staff très expérimenté (Amélie Mauresmo et Loïc Courteau) de ne pas se précipiter et donc de s’entraîner assez pour revenir sur les courts à un niveau déjà satisfaisant. Tête de série N°2 et 58ème mondial, on imagine bien le Nordiste assurer d’entrée face à Noah Rubin ou Danilo Petrovic et même au tour suivant contre Marius Copil, Raymond Sarmiento ou Peter Gojowczyk. L’Allemand, redescendu au 125ème rang, est en panne de résultats, voilà sans doute de quoi assurer à Lucas Pouille un retour en douceur. 

Le plus gros morceau dans cette partie de tableau est américain. Il s’agit de Steve Johnson, qui semble retrouver un niveau intéressant. Classé à la 21ème place en 2016, le Californien a depuis connu beaucoup de déboires personnels et professionnels. Mais en 2020, il semble de nouveau prendre du plaisir à jouer, et ça se voit : déjà 19 matchs à son actif ! Et quelques prestations à retenir : un trophée au Challenger de Bendigo, une demie à celui de Newport Beach, un succès contre Tennys Sandgren au 1er tour à New York, une autre victoire au 2ème tour à Delray Beach face à Jack Sock, et enfin 2 défaites encourageantes contre Milos Raonic à Delray Beach et face à Dusan Lajovic à Acapulco. Connaissant l’appétit de Johnson lorsqu’il joue à domicile - rappelons qu’il a remporté le championnat universitaire en 2011 et a enchaîné 72 victoires consécutives dans cette catégorie, un record ! - on peut s’attendre à le voir briller ! Un autre joueur à suivre, Taro Daniel. Classé 111ème à l’ATP et tête de série N°12, le Japonais a remporté un titre cette année en Challenger, à Burnie (en Australie), mais n’a pas montré grand chose sur le circuit principal. Alors pourquoi ne pas voir un autre revenant en profiter, un Américain qui plus est, Mackenzie McDonald, blessé à la jambe durant toute la seconde moitié de l’année 2019 et ainsi redescendu au 272ème rang, mais jamais aussi à l’aise que sur le dur américain.