Ancien DTN et capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis, Jean-Paul Loth fait le point sur les conséquences de la crise sanitaire dans le monde du tennis. Aujourd’hui consultant pour Eurosport, il veut voir cette pause imposée comme une opportunité pour les joueurs. Entretien.

Jean-Paul Loth, d'abord quel est votre regard sur l’annonce du report du tournoi de Roland-Garros qui se tiendra donc du 20 septembre au 4 octobre prochain ?
Je trouve qu’il y a eu certaines choses assez contradictoires de la part de l’organisation qui s’est voulu rassurante début février concernant l'avancée des travaux en mettant en avant que la construction du toit s'était finalisée avec un mois d'avance. Bien sûr, la suspension des travaux pendant les deux semaines de confinement empêche de poursuivre l'aménagement des salons, des allées, des sous-sols. Mais forcément, on peut comprendre un certain étonnement quand on justifie ce report par une incapacité à finaliser la dernière phase des travaux. Peut-être que la FFT préfère anticiper une possible prolongation du confinement qui aurait en effet compliqué la tenue des délais. Attention ! Je précise que je trouve très bien sur le principe de reporter le tournoi. La prudence est évidemment le plus important à ce stade. Mais il aurait été intéressant d’avoir une concertation avec tous les acteurs du calendrier pour trouver une date adéquate. C’est une décision très cavalière sur la forme de la part de l’organisation du tournoi. On ne peut pas se permettre d’imposer une date comme ça de façon unilatérale. Si tout le monde fait de même, ça sera rapidement l’anarchie dans le calendrier. Avant d'annoncer cette décision, il aurait fallu des discussions.

Car cela aura un impact sur d’autres tournois par exemple ?
Oui car ce genre de comportement pourrait mettre en péril certains tournois. Notamment des ATP 250 très intéressants à cette période de la saison. Et des tournois qui en plus sont extrêmement importants pour les villes voire même les pays hôtes. Des tournois qui n’ont pas la capacité financière pour annuler une édition et être toujours présent au calendrier la saison suivante. Certains d’entre eux pourraient ne pas s’en remettre [même si Julien Boutter, directeur du tournoi de Metz annulé en raison du report de Roland Garros, a déclaré qu'il comprenait et défendait la position de la FFT]. Il faut prendre conscience que peut être, à l’image du football, la saison de tennis 2020 ne pourra pas se jouer totalement.

On a pu sentir une grogne de la part des joueurs et joueuses qui n’ont pas été concertés. Leur avis aurait-il dû être pris en compte ?
Je n’ai aucun problème à dire ce que je pense de l’organisation ou de la FFT. Mais sur ce cas je suis beaucoup plus mesuré. Prenons un exemple plus global de la situation actuelle : le gouvernement n’a pas pu prévenir tout le monde du confinement qui nous attendait. Les chefs d’entreprise, salariés etc… n’ont pas été prévenus individuellement. Le gouvernement a fait des annonces globales que tout le monde doit suivre et appliquer. Pour le report de Roland-Garros c’est un peu la même chose. Mais l’annonce vient d’une Fédération. En l’occurrence la FFT. Disons qu’une certaine forme de courtoisie aurait pu s’appliquer. Faire en sorte que certains joueurs soient consultés. Notamment les représentants des joueurs. On peut critiquer le fait d’imposer une date. Mais le fait de ne pas avoir consulter les joueurs ne me choque pas. Même si je le répète, par courtoisie, certains auraient pu être consultés.

Dans la période actuelle, quelle doit être l’attitude des joueurs vis-à-vis de leur entrainement, de leur forme physique ?
Il faut savoir que beaucoup de bons joueurs habitent dans des lieux qui peuvent leur permettre de continuer à s’entretenir physiquement. Ce qui est important pour eux est de maintenir un état physique digne d’un sportif de haut niveau. Le niveau technique reviendra rapidement. Mais surtout il faut que les joueurs et joueuses profitent de cette période pour faire autre chose car il est évident que leurs habitudes sont bouleversées. Il faut surtout chasser l’oisiveté ou l’inactivité. Il faut s’occuper en dehors du maintien physique. Cela peut se faire par le biais de beaucoup de choses : apprendre une nouvelle langue, lire des livres, s’instruire. Voire même débuter une formation dans d’autres domaines. Je pense qu’à l’issue de cette période certains joueurs se seront peut-être découvert de nouvelles passions. Mais il est crucial pour eux de se faire un planning, une organisation.

Au-delà de l’aspect strictement physique, l’aspect mental a aussi son importance durant cette période ?
C’est capital ! Les moins costauds physiquement mais aussi mentalement risquent gros. Je parle du tennis mais aussi de tout les autres sports de haut niveau. Se maintenir en forme c’est une histoire physique mais aussi mentale. Il faut garder le contact avec ses proches, faire des activités qui occupent le cerveau. Il est crucial que le cerveau ait un temps d’avance sur le physique. Au moment de la reprise des tournois, nous verrons qui saura être costaud physiquement et mentalement. Je dois avouer que ça sera assez intéressant de voir qui aura eu ces capacités. Et il ne serait pas impossible d’assister à certaines surprises, bonnes ou mauvaises, lors des tournois de reprise.

Justement, quel sera le delta entre la fin du confinement et la reprise des tournois ?
Ça va aller très vite. Tout le monde imagine que les joueurs se seront entretenus durant la période de confinement. J’imagine que c’est le cas d’ailleurs en ce moment. Les joueurs et joueuses devront être prêts. Supposons que la fin du pic de contamination arrive au 15 juin. Le 1er juillet, ça jouera. La période de latence sera courte. Une quinzaine de jours j’imagine.

D’un point de vue financier, les joueurs les plus modestes pourront-ils compter sur un soutien de l’ATP ?
Je l’ignore ! Je ne connais pas précisément l’état des finances de l’ATP. Après il existe des mécanismes qui peuvent permettre d’aider les joueurs moins bien classés qui vont être durement impactés par cette période. L’ATP pourrait très bien emprunter de l’argent pour le redistribuer, dans un système qui reste à définir. Un autre système d’entre-aide pourrait être mis en place. J’ai du mal à imaginer les joueurs les mieux classés faire un don pour aider les autres. En revanche, ils pourraient s’accorder sur le principe de faire quelques exhibitions dont les revenus pourraient servir justement à aider les joueurs dont nous parlons. La solidarité pourrait se jouer sur ce plan-là : accepter de se produire en faveur d’un fond destiné aux joueurs en difficulté financière. Mais quelle place pour une exhibition dans un calendrier aussi bouleversé et resserré ?

Propos recueillis par téléphone par Alban Lepoivre le 18 mars 2020