Beaucoup de voix se sont élevées pour critiquer la décision de la Fédération Française de Tennis, propriétaire du tournoi de Roland Garros, de reporter la quinzaine parisienne en septembre, seulement une semaine après l'US Open. Sur la forme, il est indéniable que les reproches sont justifiés et se mettre à dos l'ATP, la WTA, les joueurs et joueuses ainsi que les autres tournois du circuit ne laisse rien présager de bon. Certains y voient même une volonté des dirigeants du tennis français de sauver leur peau coûte que coûte au détriment de tout respect des autres acteurs du tennis mondial. Certes, l'aspect financier et l'important des enjeux économiques n'y est pas pour rien dans cette décision mais ce report bénéficie aussi à tout le tennis français dans son ensemble. S'il est légitime de parler d'égoïsme, on peut aussi souligner que la FFT a défendu aussi le modèle français qui repose quasiment exclusivement sur Roland Garros.

La Porte d'Auteuil est le poumon de la petite balle jaune dans l'hexagone. Tous les bénéfices du tournoi sont reversés chaque année aux Ligues, aux comités et aux clubs afin de soutenir le développement du tennis et la formation. La Fédération tire 85% de ses revenus du tournoi de Roland Garros, ce qui ne la rend pas dépendante financièrement des subventions publiques. Cela a notamment permis à la FFT de financer à hauteur de 400 millions d'euros (et sans argent public) les travaux de rénovation du tournoi parisien et notamment l'installation d'un toit sur le court Philippe Chatrier. A l'inverse, Wimbledon est la propriété d'un club privé qui ne finance pas le tennis britannique.

"Nous ne sommes pas une société commerciale. Nous redéployons les marges du tournoi sur le développement du tennis en France. Nous ne distribuons aucun dividende. Nous allons distribuer 45 millions d'euros de prize money aux joueurs et joueuses, nous avons investi massivement dans la rénovation de ce tournoi. C'est ça les valeurs de la FFT, nous ne sommes pas une organisation commerciale. Ce report va nous coûter beaucoup. On saura exactement dans quelle mesure à la fin du tournoi en octobre mais il y aura des conséquences par rapport aux droits de diffusion. Quand on décale les dates, cela importe directement sur les contrats signés avec nos diffuseurs. On aura aussi des surcoûts dans les relations publiques et dans l'organisation du tournoi avec nos prestataires. Il y aura un surcoût dans les contrats signés avec nos partenaires puisque nous n'avons pas respecté les dates. Mais ce report permet de préserver deux choses : le prize money (45 millions d'euros) et tous les bénéfices redéployés dans le développement du tennis en France."
Jean-François Vilotte, Directeur Général de la FFT

Seule la billetterie ne devrait pas être impactée par ce report mais elle ne représente que 15% du budget du tournoi. La plus grande part revenant aux droits TV (40%) et aux partenariats de sponsoring (25%). Une annulation du tournoi aurait eu des conséquences dramatiques, non seulement pour la FFT mais surtout pour tous les partenaires, les petites PME, les artisans, les intermittents et autres salariés dont les revenus, la visibilité et le chiffre d'affaires dépendent de Roland Garros. Maintenir le tournoi, c'est aussi assurer le financement de tout le tennis en France à l'échelle local et le microcosme économique autour de Roland Garros.

"Le tournoi est un acteur économique très important. Je pense aux hôtels, aux brasseries, aux restaurants des alentours dont une partie du chiffre d'affaires dépend de Roland Garros. Il faut savoir aussi qu'environ 3500 personnes travaillent directement au quotidien sur le site (sécurité, accueil, organisation, etc...). Roland Garros est un rendez-vous important mais pas uniquement sur le plan sportif."
Jean-Paul Loth, ancien DTN et capitaine de Coupe Davis

Ce sont au total environ 14.000 personnes qui sont présents sur Roland Garros en prenant en compte les salariés des partenaires, les médias et tous les staffs sportifs. Le partenaire de la Fédération, Adecco, embauche pour la quinzaine environ 1500 intérimaires à l'accueil ou à des postes logistiques et commerciaux. Au-delà de l'organisation même du tournoi, ce sont chaque année entre 40 et 50 millions d'euros qui sont réinjectés dans le développement du tennis en France ainsi que pour la formation des jeunes, les compétitions nationales et toutes les structures éducatives et sociales. C'est un luxe pour une Fédération d'être indépendante financièrement. Et cette indépendance financière porte un nom : Roland Garros.

"On touche peu de subventions directement de la part de la FFT. C’est plutôt indirectement, par effet domino puisque la Fédération irrigue les comités départementaux et les Ligues qui ensuite redistribue aux clubs. Cela prend la forme de subventions et d’emplois salariés qui font vivre le tennis dans les régions et ça nous bénéficie à nous directement, les Présidents de clubs. De ce point de vue-là, Roland Garros fait vivre en effet toutes les structures fédérales. Si les structures sont fortes, les clubs le sont. Plus il y a de l’animation au niveau des comités départementaux, plus les clubs s’y retrouvent. Je suis donc personnellement rassuré par ce report. C'est une bonne chose que le tournoi ne soit pas annulé. Même d’un point de vue sportif, Roland Garros est une locomotive qui a un impact sur notre nombre de licenciés et donc sur nos recettes."
Joël Gourmaud, co-Président du Tennis Club Aizenay (Vendée) jusqu’en février dernier

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"C'était essentiel de préserver Roland Garros et de tout faire pour assurer un report sans risquer une annulation. Ce tournoi est le poumon économique du tennis français. Les bénéfices du tournoi sont reversés aux régions qui elles-mêmes alimentent les clubs mais comme la Fédération ne bénéficie quasiment d'aucun fonds publics, Roland Garros sert aussi à payer les 370 salariés à temps plein à la Fédération. De plus, les travaux de modernisation du site ont été très importants et financés entièrement par la FFT. Une annulation du tournoi aurait eu des conséquences économiques mais aussi sociales."
Arnaud Di Pasquale, ancien DTN et aujourd'hui consultant pour Eurosport

On peut donc comprendre aisément pourquoi la FFT a pris la décision en urgence d'anticiper un report plutôt que de risquer l'annulation. On peut reprocher la forme mais en lançant un débat national et international sur la possibilité de décaler le tournoi une semaine après l'US Open, seul créneau possible, le risque existait de voir les Américains pousser en faveur d'un report des tournois d'Indian Wells et Miami sur ce même créneau. En prenant de court tous les acteurs, les dirigeants du tennis français ont certes manqué de tact et crispé la planète tennis mais ils ont peut-être sauvé l'avenir du tennis français qui aurait difficilement survécu à une annulation du tournoi. A condition que le tournoi puisse vraiment se tenir du 20 septembre au 4 octobre.