Après avoir raconté les mésaventures de Corentin Moutet et de Pierre-Hugues Herbert, attaquons maintenant l'une des défaites les plus frustrantes dans la carrière de Gaël Monfils.

Demi-finale du tournoi de Dubai
Djokovic vs Monfils : 2-6/7-6/6-1

"Les voyants sont au vert pour Gaël avec cette série de victoires. Je le trouve autoritaire mais il s'attaque à ce qui se fait de mieux sur la planète tennis (…) Évidemment que le poids du passé risque de peser dans la tête de Gaël mais j'imagine Gaël capable de briser cette série. Il se retrouve dans une position et un état de forme où il n'a jamais été."

«  S'il parvient à mettre ses coups de lasso, servir super bien comme il le fait depuis un mois, s'il joue son meilleur tennis et qu'il monte au filet, il a une chance. Je pense que Gaël peut maintenir un très haut niveau sur un moment du match mais il faudra qu'il saisisse les occasions de break (...)On pourrait avoir un match serré. L'exploit est possible mais il faudra un très grand Gaël. » [1]

Peu de personnes croyaient en la victoire de Gael Monfils contre le n°1 mondial le 28 février dernier et il s'en est fallu de peu pour que les vœux de nos deux consultants, Rodolphe Gilbert et Florent Serra ne soient exaucés...

Ce fameux « poids du passé » relevé par le premier, ce sont les 16 défaites précédentes du Français en autant de duels contre le Serbe. Comment aborder une rencontre avec un tel passif, quelle stratégie aborder ? « Je n'en ai absolument aucune idée car les 16 premières fois, je n'ai pas choisie la bonne ! s'était exclamé Gael Monfils avant la confrontation, suscitant l'hilarité des journalistes présents. Bien heureusement, la 17ème sera la bonne. »

Le Frenchie avait bien un plan, travaillé rigoureusement avec son entraîneur Liam Smith et détaillé en conférence de presse (il avait alors demandé aux journalistes présents de ne pas l'écrire pour éviter que son adversaire ne la découvre[2]). « Liam décortique et me montre ce qu'il a envie de me montrer. Avant les matchs, il m'envoie les choses sur lesquelles je dois m'appuyer. Il va me montrer les zones au service de mon adversaire, on en discute. avait-il avoué dans une interview accordée à l'équipe le 25 février sur le travail de préparation mené avec son coach. Tactiquement, avec Liam ou Gilles (Simon) qui est un de mes meilleurs potes, on parle beaucoup. De part mon jeu, je suis obligé d'être bien tactiquement. Je travaille les points et j'essaie d'appuyer où je pense que ça fait mal. J'aime avoir un plan A, puis B ou C. Ce que je fais de bien ces derniers temps, c'est que j'arrive à bien appliquer les plans tactiques et les tenir. »

Avant d'affronter le Serbe, Gaël Monfils est sur une belle dynamique avec 12 victoires de suite, sa meilleure série en carrière, grâce notamment à ces deux tournois remportés à Marseille et Rotterdam. Un enchaînement autant précieux pour la confiance que éreintant physiquement. « J'essaie d'être bon chaque jour même si je sais que je n'ai pas joué mon meilleur tennis à chaque fois. Je contrôle juste que je me bats et j'essaie d'être très solide ».

Et pour battre Novak Djokovic, il faut en plus être prêt à courir longtemps...

Le Français ne se fait pas prier. L'objectif est de faire travailler le Serbe en fond de court. Monfils avale les kilomètres, varie bien le jeu, tient formidablement l'échange et distille aux bons moments ses coups de butoir en coup droit ou les contres en revers décroisés. Également souverain au service, Monfils est clairement dans un bon jour, ce qui n'est pas le cas de Djokovic, qui fait beaucoup de fautes inhabituelles. Le plan de jeu du n°1 mondial interpelle également, celui-ci s'entêtant à distiller des amorties, qui s’avèreront totalement inefficaces – on peut penser qu'il voulait épuiser le Français, qui avait enchaîné beaucoup de matchs.

Le Serbe, qui a tout faux sur le premier set, est mené 6-2 en 46 minutes même si le score ne reflète pas la vigueur de l'empoignade. Signe que même s'il est n'est pas dans son meilleur jour, il faut quand même trimer pour mettre deux breaks au Serbe...

Le second set démarre sous les mêmes auspices. Djokovic continue son plan de jeu incompréhensible en jouant au chat et à la souris avec Monfils qui sert le plomb sur son service et continue de dévoiler un superbe jeu de contre sur les engagements de son adversaire. Monfils réussit le break et mène 3-1. On s'enthousiasme tout en restant prudent.

Et pour cause, la mécanique s'enraye. Le Français connaît un moment de relâchement et le serbe parvient à débreaker dans la foulée et repasse devant, 4-3. Tout est à refaire !

Le problème est que Monfils commence à piocher physiquement et doit maintenant s'employer pour sauver ses mises en jeu. A 5/4, l'ambiance devient anxiogène et le Français doit sauver deux balles de set. Rebelotte à 6-5 où il en sauve 3 autres à l'issue d'un jeu qui aura duré plus de 10 minutes. La mécanique du Français ne tient plus qu'à un fil et ce dernier est bienheureux de pouvoir encore compter sur son service pour le maintenir à flot !

Le tie-break apparaît comme l'opération de la dernière chance. Monfils est complètement rincé et s'il doit gagner ce match, c'est maintenant ou jamais, au mental.

Le Français (33 ans) tient son miracle. A la suite d'un échange de 24 coups, Monfils lâche un contre monumental en coup droit qui lui permet de faire le mini break, 3-2. Plus tard, c'est un nouvel amorti non payant qui permet au français de se procurer 3 balles de matchs... « Je ne sais pas si c’est une bonne comparaison mais c’est comme être au bord d’une falaise, avouera après le match le Serbe. Vous savez qu’il n’y a pas de retour possible, alors vous devez sauter au-dessus et essayer de trouver un moyen de survivre, je pense, et prier pour le meilleur, croire que vous pouvez y arriver, qu’il y a quelque chose qui va aider (..) J’accepte la situation et j’essaie d’en tirer le meilleur parti. »

Au bord du précipice, le Serbe reste le meilleur joueur du monde. Par son mental mais également par la peur qu'il suscite chez l'adversaire. Le Français sera victime de cette peur et, incapable de conclure, il voit le serbe revenir à 6-6. Il s'inclinera sur ce tie-break sur une malheureuse double faute (10-8 pour le Djokovic).  « S'il avait pu acheter un ace sur Amazon, ça aurait été bien ! » avouera Liam Smith après son match.

Le 3ème set, sera comme on pouvait l'imaginer, une formalité pour le n°1 mondial. Diminué par une douleur au fessier, Monfils s'incline 6-1... Au moment de quitter le terrain, il recevra une ovation de la part d'un public qui n'a cessé de l'encourager bruyamment pendant le match.

Le déroulement de la rencontre fait mal, car il aura manqué si peu de choses à Gael Monfils pour réaliser l'exploit... Un peu de mental au moment de conclure. « Novak est un tel relanceur qu'il met du stress sur le serveur. Sur la première balle de match, Gael a servi une bonne 2eme balle mais Novak a bien retourné, détaille Liam Smith. C'est dur, quand on a 3 balles de match contre un tel joueur, il ne donne rien et vous demande tout le temps de vous surpasser. Il faut trouver la réponse à l'ultime question qu'il vous propose. [3]»

Le français ne dira pas mieux.. « On a fait un match de mutant, ça jouait bien au tennis. Je jouais bien, je servais bien mais qu’est-ce qu’il retourne ! Au moment critique, il retourne vraiment très bien, il n’y a plus du tout de point gratuit. Il te met tout le temps sous pression. Il faut être encore plus fort, il faut que je progresse dans tout : physiquement, mentalement pour être encore plus fort sur les balles de match ».

Pour notre consultant, Rodolphe Gilbert, "sans hésiter, si je dois retenir un seul match de ce mois de février, c’est cette rencontre entre Monfils et Djokovic. Tout le monde s’attendait à ce que Gaël prenne une raclée et pourtant il a dominé les deux premiers sets et dans un match où ça a très bien joué au tennis. La fin du 2ème set c’était du haut niveau. Je me suis régalé devant ce match. Et ce n’est pas de la frustration qui prédomine pour moi mais un peu de tristesse forcément d’être passé si près. Si Gaël avait gagné, il aurait battu un Djokovic à la régulière dans sa meilleure forme. Les qualités mentales de Djokovic ont encore une fois été incroyables. Djokovic n’a pas bronché et il a sorti des coups énormes sur les points importants. Il a plié, plié, plié mais n’a pas rompu et fini par renverser la situation. Pour le battre, Gaël savait qu’il devait faire un match parfait et il a été le seul avec Thiem depuis le début de saison à bousculer le Serbe de la sorte. A 6-3 dans le tie-break, je me suis dit que c’était bon, qu’il allait le faire. Mais il ne l’a pas fait. C’est aussi pour ça qu’on aime le tennis. Le match a finalement basculé sur rien."

Beaucoup de commentaires salueront une défaite encourageante du Français. Monfils, qui a souvent été critiqué (à raison) pour la gestion de certaines de ses rencontres couperets, s'est révélé cette fois irréprochable. Physiquement un peu court, il a été au bout de lui-même et ses efforts pour maintenir son jeu de service en fin de second set étaient en ce sens admirables. Son discours à la fin du match l'était tout autant. « Là, il sait que physiquement j’étais mort mais il sait que la prochaine fois, je vais être là. Ce n’est pas 2016, 2017, c’est 2020. Je vois que lors de nos deux derniers matches, je l’ai fait travailler et je veux continuer à le faire travailler pour me retrouver dans ces situations. J’espère arriver à prendre ma chance. » Et rappelons que Roger Federer lui-même a également manqué deux balles de match sur son service à Wimbledon en juillet dernier.

Un discours encourageant vers des lendemains de revanche, pourquoi voir le verre à moitié vide, alors ?

Parce que cette défaite sonne, hélas, comme beaucoup d'autres auparavant. L'histoire récente du tennis français donne l'impression de se résumer trop souvent à une affaire de mental. Le Français n'a jamais été aussi proche de casser sa dynamique contre le serbe. Mais si Bautista, Medvedev et Thiem (ils ont tous battu Djokovic à deux reprises en 2019) ont réussi à conclure le match, Monfils a une nouvelle fois cédé. Aura-t-il une aussi belle occasion à l'avenir ? Peut-il reproduire les conditions de cette empoignade au meilleur des 5 sets ? Il faudra que le Serbe cesse de donner cette impression, parfois désespérante pour ses adversaires, d'être insubmersible en toute occasion. Thiem n'a jamais été aussi proche de le détrôner à l'Open d'Australie mais a perdu un match qu'il contrôlait totalement. « Et à la fin du match, c'est Djokovic qui gagne », si on veut reprendre la célèbre maxime footballistique qui raillait à une certaine époque la domination lassante de l'Allemagne sur le monde du ballon rond. Assurément, ce Djokovic/Monfils, vecteur d'émotions et porteur d'espoirs, fait mal, très mal...


[1]https://tennisbreaknews.com/2020/02/28/dubai-monfils-face-au-chiffre-16/

[2]« Le plan était presque parfait », L'équipe, 29 février 2020

[3]« Le plan était presque parfait », L'équipe, 29 février 2020