Anastasia Pavlyuchenkova, 30ème joueuse mondiale et membre du conseil des joueuses de la WTA a livré ce samedi une interview intéressante à nos confrères russes Kommersant. Représentante des joueuses (WTA), elle y évoque avec beaucoup de franchise le tâtonnement autour de l'organisation des tournois du Grand Chelem pendant cette période de pandémie et la fin de sa collaboration avec Sam Sumyk, qui l'entraînait depuis l'année dernière.

Après avoir atteint les quarts de finale de l'Open d'Australie, vous vous êtes blessée. Comment vous sentez-vous physiquement actuellement?
Concernant ma blessure à la hanche, mon ancien entraîneur Sam Sumyk ainsi que mon préparateur physique sont un peu à blâmer. Au cours de ma carrière, je n'ai jamais eu que des blessures à l'épaule. Je pense que tout le processus d'entraînement et mon programme de tournois ont été mal planifiés. Quelques semaines après mon retour de Melbourne, j'ai battu la n°4 mondiale Belinda Bencic mais je ne pouvais pas jouer à 100% le match d'après contre Kontaveit. Je me suis retirée des tournois de Doha et de Lyon pour bien me préparer à Indian Wells, mais la situation a commencé à se dégrader avec le coronavirus. Maintenant, je suis remise et je me sens beaucoup mieux.

La déclaration d'hier de Sumyk sur la fin de votre collaboration  a-t-elle été une surprise pour vous?
Non, ce n'est pas le cas. Je pense que Sam a besoin d'un emploi en ce moment. Il voulait signifier qu'il était libre, car je ne l'avais pas officialisé la chose en premier. Je pense, au contraire, que c'est lui qui a été surpris par ma décision de cesser de coopérer. Je ne pense pas qu'il était prêt pour cela.

Pourquoi avez-vous gardé le silence?
La WTA m'a dit que ce n'était pas le moment de parler d'une rupture avec un entraîneur, la situation globale étant trop compliquée. Mais puisque Sam lui-même a décidé d'annoncer cela de lui-même, il me semblait préférable de clarifier la chose. C'est ma décision, donc je n'en garde aucune rancune. Au contraire, j'ai maintenant des ailes dans mon dos.

Pouvez-vous dire que c'est le spécialiste le plus respecté avec qui vous avez travaillé?
Probablement oui, Sam est un coach faisant autorité. Mais je ne juge pas les entraîneurs par leur nom ou leur mérite. Pour moi, la chose la plus importante est l'osmose qui se produit entre les gens, non seulement dans le sport, mais aussi dans la vie. Hélas, de nombreux entraîneurs ont un énorme ego et répètent trop souvent le mot «je». Pour cette raison, les problèmes surgissent souvent. Dans une collaboration, l'élément principal est le joueur lui-même, et tout le monde devrait l'aider à atteindre ses objectifs. Malheureusement, à cet égard, il n'est pas toujours possible de parvenir à une compréhension mutuelle.

Revenons un peu en arrière. Pouvez-vous nous dire comment vous êtes arrivée à travailler avec Sumik?
L'année dernière, après Wimbledon, Sam a fini de travailler avec Garbine Muguruza, avec qui il avait travaillé pendant quatre ans, et je cherchais justement un coach. Ce que faisait Sam m’intéressait. Il avait toujours eu de bons résultats avec ses joueuses, j'ai donc demandé à mon agent de le contacter. Fin juillet, alors que je participais à un tournoi à Washington, j'ai eu un échange téléphonique avec Sam et nous avons négocié directement un projet de collaboration. Après l'US Open, nous avons commencé notre coopération. Sam s'est envolé avec moi dans le sud de la France, où nous avons passé une semaine d'essai d’entraînement, puis nous sommes allés au Japon. Lors du tournoi d'Osaka, j'ai eu de bons résultats, j'ai été jusqu'en finale, même si je ne peux pas dire que mon travail avec Sam ait eu un grand impact - cependant, à ce moment-là, nous avons décidé de continuer à travailler ensemble, et ce, plus d'une semaine cette fois.

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Anastasia Pavlyuchenkova et Sam Sumik

Êtes vous satisfaite globalement de votre collaboration avec lui ?
Il est important de garder à l'esprit que je traversais une phase difficile dans ma carrière avant de commencer à travailler avec Sam. Je ne savais pas ce que j'allais faire ni où j'allais aller. Je n'avais pas de stratégie d'entraînement en place, il me semblait donc qu'un entraîneur coriace qui aime la discipline me conviendrait. Ensuite, il y a eu de bons résultats - la finale à Moscou, le quarts de finale à l'Open d'Australie. Nous avons accompli de bonnes choses ensemble, mais l'initiative de terminer notre coopération, comme je l'ai dit, est venue de moi. Je l'ai officialisé juste après mon retour d'IndianWells.

Atteindre les quarts de finale de l'Open d'Australie pour la deuxième année consécutive ne vous a pas convaincu de continuer?
J'ai senti que quelque chose n'allait pas, à l'Open d'Australie. Je n'aimais pas l'ambiance dans l'équipe, je ne pouvais pas m'ouvrir sur le court ou au-delà. Oui, en Australie, j'ai eu des bons résultats, mais il ne faut pas oublier une chose ;  c'est  le joueur de tennis qui est sur le terrain, pas l'entraîneur. Il est important pour moi d'avoir la meilleure relation possible avec l'entraîneur, avec l'équipe - c'est la clé du succès, sans laquelle il ne peut y avoir de progrès. Le fait de ne pas me sentir à ma place m'a tué, mais j'ai quand même pris une longue décision. Et maintenant, le moment est venu de mettre le point sur le "i". Sur ces sujets là, je reste guidé par mes sentiments. Aujourd'hui, j'ai une énorme volonté et la motivation pour gagner et réussir. Je me mets la barre la plus haute possible, je suis prête à travailler dur. Tout le reste - le nom, l'âge, l'origine du coach, qui il a coaché ​​avant moi et le nombre de titres qu'il a remportés - n'a pas d'importance. Je n'ai commencé à comprendre cela qu'avec l'âge et l'expérience.

Vous avez déjà en tête un nouvel entraîneur?
Il y a des réflexions en cours, mais je ne divulguerai rien avant la conclusion des négociations. A l'approche des tournois qui, je l'espère, débuteront bientôt, vous saurez tout.

Que faites-vous maintenant ?
Je suis à Moscou. Je voulais rester en Californie, où j'ai beaucoup d'amis, et j'ai même pensé aller à Hawaï pour une semaine. Mais la panique a éclaté et on m'a dit de rentrer chez moi parce que les pays fermaient leurs frontières. En Californie, à ma connaissance, les choses empirent maintenant. C'est pour cela que j'ai pris l'avion non pas pour la France, où je m'entraîne, mais pour Moscou où j'ai de la famille qui vit en dehors de la ville.

Vous êtes-vous isolée depuis votre retour d'Amérique ?
Bien sûr, depuis deux semaines. Au début, beaucoup de gens riaient et abordaient le confinement de façon irresponsable, mais maintenant, je pense qu'il est clair que la situation est suffisamment grave et qu'il vaut mieux rester à la maison.

Pouvez-vous vous entraîner ?
Heureusement, on peut passer du temps en dehors de la ville, il y a un court de tennis à proximité, et je peux me maintenir en forme. En plus, il y a une petite salle de sport où je m'entraîne tous les jours. Je ne joue pas au tennis avec beaucoup d'intensité, car on est à deux mois de la reprise des tournois, dans le meilleur des cas.

Est- ce que ça ressemble un peu à une intersaison?
Pas vraiment. Il n'y a aucun accord sur la date de la reprise de la saison. Celle-ci semble être provisoirement prévue pour juin, mais tout peut encore changer. Pendant l'intersaison, on peut sortir, faire nos propres affaires, loisirs, rencontrer des amis. Maintenant, je n'ai plus que le tennis et l'entraînement physique, et certains joueurs de tennis n'ont même pas la possibilité de rester en forme. Je suis en contact avec beaucoup de joueurs, on communique sur les réseaux sociaux, on essaye de garder un état d'esprit positif. Maintenant, nous devons tous et pas seulement les athlètes, nous soutenir mutuellement, car nous sommes dans une situation très difficile et inhabituelle.

Vous faites partie du conseil des joueuses de la WTA. Que pouvez-vous nous dire concernant la décision des organisateurs de Roland Garros de reporter le tournoi à l'automne, qui a provoqué une grosse secousse?
Jusqu'à présent, rien n'est clair. Pas plus tard qu'hier, j'ai appelé le bureau de la WTA en Floride et j'ai évoqué le sujet jusqu'à minuit. En plus de moi, le conseil d'administration comprend l'Américaine Sloane Stephens, Madison Keys, Kristie Ahn, Joanna Konta, Aleksandra Krunić et Donna Vekic. Je communique séparément avec l'Autrichien Jürgen Meltzer du conseil des joueurs de l'ATP. Nous correspondons périodiquement les uns avec les autres sur les décisions qu'ils prennent. Étant donné que de nombreux tournois WTA et ATP se déroulent simultanément, les questions doivent également être discutées ensemble. Demain, nous devons appeler Natalie Dechy, qui travaille avec Guy Forget, le directeur de Roland Garros. Pour autant que je sache, ils pourraient avoir des problèmes avec l'assurance du tournoi, mais ce n'est qu'une supposition. Les Français insistent pour organiser le tournoi à partir du 20 septembre, il n'est pas possible de choisir une autre date. Cependant, les organisateurs de l'US Open ne veulent pas non plus déplacer l’événement, le tournoi devant s'achever la semaine avant. De toute façon, les fenêtres sont généralement difficiles à trouver pendant cette période. Il me semble qu'à la fin du mois de septembre, il sera compliqué de jouer à Paris à cause du froid - on ne sait pas dans quel état seront les cours... Au conseil des joueurs, nous ne sommes pas encore capable de voir comment la situation sera résolue. Malheureusement, il y a beaucoup de choses qu'on ne peut pas contrôler.

Le 19 mars dernier, Sofia Shapatava (371ème joueuse mondiale) a interpellé sur son blog l'ITF afin d'indiquer que certains joueurs ou joueuses situés au delà de la 250ème place ne pourraient même plus s'acheter à manger d'ici deux à trois semaines.[1] Que pensez-vous de la pétition récente de la Géorgienne qui a donc demandé aux instance du circuit ATP et WTA de soutenir les joueurs plus modestes?
Bien évidemment, nous voulons aider ces joueurs. Bien qu'ils ne soient pas les seuls à perdre de l'argent. Personne ne veut nous payer alors que nous sommes assis à la maison. Aujourd'hui, tout le monde est dans la même situation. C'est difficile pour les athlètes et les autres personnes liées à l'industrie du tennis - par exemple, les entraîneurs, les médecins, les employés de bureau, avec lesquels on communique également beaucoup. On doit attendre un peu, être patient et savoir quand on pourra vraiment recommencer à jouer. Si les tournois recommencent en juin, c'est une chose. Si, dans le pire des cas, tout est reporté à l'année suivante – c'est encore différent.

Combien de temps vous faudra-t-il pour vous préparer au mieux à une reprise éventuelle ?
Je n'ai pas perdu ma forme. D'abord, depuis la suspension des tournois, trois semaines se sont écoulées. Ensuite, je le répète, je ne me repose pas mais je m'entraîne quotidiennement. Il est clair que ces exercices ne sont pas complets, mais l'entraînement physique peut être pratiqué au maximum. Donc pour moi ce n'est pas un problème.

Avez-vous le sentiment que la saison est presque complètement perdue?
Non. Si nous commençons à jouer en juin, ce sera tout à fait normal. Bon, le calendrier risque de s'étaler, et on ne jouera pas jusqu'à début novembre, mais un peu plus longtemps probablement. Il est temps de changer les horaires du tennis, car c'est dingue de jouer de janvier à novembre sans s'arrêter. Cela n'arrive dans aucun autre sport. Je suis prête à jouer en décembre s'il le faut.

Source : https://www.kommersant.ru/doc/4307839


[1]Pour plus d'informations: https://tenniswithsofia.blog/2020/03/21/unheard/