Il immortalise les matches de légende, il transcende les émotions, il sublime l'esthétisme. Bien que le sport professionnel soit désormais entièrement dépendant de la télévision, la photographie reste encore un maillon essentiel de la chaîne. Lorsqu'on retient plus facilement une image, un cliché, une ombre ou un reflet que le résultat lui-même, alors on comprend en quoi la photo permet de rendre éternel nos souvenirs. Antoine Couvercelle fait partie de ces artistes, dont le talent est reconnu dans le monde entier, qui illumine nos regards et nos mémoires. Il nous a accordé une interview exclusive en insistant pour que le tutoiement soit de mise. Portrait d'un photographe passionné et inspiré...

Tu pourrais te présenter à nos lecteurs Antoine ? Quel est ton parcours, comment es-tu devenu l'un des photographes les plus reconnus sur le circuit ?
J’ai baigné dans le tennis depuis le plus jeune âge. J’ai fait partie de la Ligue de Paris, en sport-études entre 9 et 13 ans. J’adorais ça, en grande partie grâce à mon père qui avait fondé Tennis Magazine en 1976. Je ne jouais pas trop mal, mais j’ai arrêté car la compétition n'était pas mon truc. Vers 15 ans, je me suis pris de passion pour la photo. C’est venu grâce à une amie de la famille qui avait un appareil. J’ai tout de suite apprécié avoir cet objet entre les mains, et entendre le bruit des clichés. Ensuite mon père s’est acheté un appareil, un semi reflex, et je l’ai tout de suite récupéré. Le pauvre, il ne l’a pas beaucoup touché. C’est à cet âge que j’ai commencé à faire des photos, mes premières photos concernaient des courses hippiques. Puis je me suis intéressé au tennis. Grâce à mon père, j’avais des places assez privilégiées à Roland Garros, et donc je faisais des photos de ces places-là. Dès la première année, une ou deux de mes photos ont été publiées dans le magazine. J’ai pris tout de suite beaucoup de plaisir à voir mes photos dans Tennis Mag. Je suis revenu chaque année suivante à Roland pour faire des photos. Encore aujourd’hui, le plaisir est le même de voir un de mes clichés publiés.

Comment devient-on accrédité sur les Grands Chelems ? Combien y-a-t-il de journalistes comme toi sur un tournoi comme celui de Roland Garros ?
On est beaucoup. Honnêtement, c’est dur de savoir le nombre précis, mais je pense qu’on est une petite centaine. Comment avoir ce sésame ? Il faut montrer patte blanche, être supporté par un média ou une agence par exemple. Puis c’est la commission de presse qui décide ou non si tu es apte à être accrédité. Après il y a des tournois qui sont plus stricts que d’autres. Pour les Grands Chelems, c’est là où c’est le plus dur d’être accrédité.

Comment trouves-tu l’inspiration pendant un match ? Y-a-t-il des éléments déclencheurs d’une photographie ?
Le court joue beaucoup. Ici ou là, c’est très différent. Le central de Wimbledon ou le Lenglen, ce n'est pas la même chose ! Chaque court a ses atouts pour un photographe. En fonction du court où le joueur joue, tu sais que tu vas pouvoir faire ceci ou cela et anticiper un peu.

On a en tête ton compte Instagram, avec à la fois l’ocre rouge de Roland, l'herbe de Wimbledon mais aussi le bleu de Melbourne. Tu ne prépares pas ça de la même façon, les caractéristiques sont différentes ?
Exactement. Après il y a la lumière qui joue un rôle très important pour tous les photographes. Si on prend l’Open d’Australie, tous les photographes savent qu’à partir de 17h, les ombres apparaissent sur le court. A ce moment-là, les photographes cherchent à être sur des places en hauteur, pour faire des photos des joueurs en action avec les ombres. C’est le côté artistique qui revient.

Crédits : Antoine Couvercelle / 18 janvier 2019 - Rod Laver Arena (Melbourne)

J’avais en tête une photo que tu as fait à Melbourne avec Nadal. Tu pourrais nous en parler ?
Oui ! C’était l’année dernière. En Australie, on attend tous les couchers de soleil, car on sait que certains peuvent être magnifiques. C’est une photo « classique » de Melbourne. Mais d’avoir une telle disposition vis-à-vis des nuages, ce n'est pas possible chaque année. Il y en a un tous les dix ans un coucher comme celui-ci.

Qu'est-ce qui diffère d’un shooting « classique » ?
En fait, ça dépend beaucoup du match en lui-même. Quand je photographie, j’ai beaucoup en tête l’histoire du jeu. Si par exemple il y a un match Federer contre Nadal ou une grosse confrontation, je vais toujours faire en sorte d’avoir les deux joueurs sur la photo. Les photos que je fais dépendent des joueurs sur le court. C’est grâce à Tennis Magazine que j’ai appris à travailler comme ça, enfin l’ancienne version de Tennis Mag, puisque c’était destiné aux amoureux du tennis et pour l’Histoire du Tennis. C’est avec eux et Serge Philippot qui était le numéro 1 des photographes de tennis à l’époque que j’ai beaucoup appris.

On dit souvent qu’internet a modifié de nombreuses professions. La photo est en première ligne. Est-ce le cas pour toi ? Comment ton métier a évolué depuis 10 ans ? En termes de photo pure, comment as-tu vécu le passage de l’argentique au numérique ?
J’ai commencé en fin 1999. Il n'y avait pas encore de numérique. J’ai fait toute l’année 2000 en argentique. J’aimais bien. J’adorais même recevoir les diapos une fois développées. A Tennis Magazine, on avait une grande table lumineuse pour regarder les photos une par une, si les joueurs n’avaient pas les yeux fermés, si les photos étaient nettes et jolies. Ça prenait un temps fou, je n'imaginerais pas revenir en arrière aujourd’hui. Mais c’était agréable, on regardait les détails à la loupe. Ça avait un charme certes, mais le temps que ça prenait… Internet, les nouvelles technologies, ça a été vraiment une révolution dans la photo.

Raconte nous une journée type pour toi sur un tournoi majeur
Une journée type, ça commence la veille au soir. Je prends le programme, pour voir où est ce que je vais aller le lendemain. J’établis un peu un plan de bataille. Sur les premiers tours de Grand Chelem, ça va dans tous les sens, donc il faut être prêt physiquement et organisé ! Puis ensuite, tu cours toute la journée, tout en essayant de faire de bonnes photos sur chaque court. Une fois que la première partie de journée est passée, tu déposes les clichés sur ton ordi. A ce moment-là, la deuxième journée commence. Le tri, la sélection des photos et l’envoi à chaque client. Ça fait des journées très longues, et des nuits très courtes.

Là tu nous parles de clients, tu fonctionnes à la commande ?
J’ai plusieurs de contrats à l’année, en fonction des tournois. Comme ça je sais quels joueurs je dois photographier et pour quel client etc.

Quel est ton tournoi préféré ? 
Wimbledon ! Car c’est le temple du tennis, ça respire l’Histoire du jeu, et surtout c’est un magnifique jardin pour les photographes. Il y a un coté campagne qui est très agréable avec le gazon. Et pour les photographes, l’absence de pub évite aux photographes de se poser des questions au sujets des publicités, car le fond des photos est très important.

Quel est ton meilleur souvenir tennistique sur le tour ?
Mon meilleur souvenir, c’est la finale de 2008 de Wimbledon. C’est ce qui m’a le plus marqué. Ce match, cette intensité…

Comment se passe le contact avec les joueurs et joueuses ?
La plupart des joueurs sont sympas avec les photographes, contrairement avec les journalistes avec qui les rapports peuvent être plus en dent de scie. J’ai un assez bon contact avec tous les joueurs français, quelques internationaux. On est assez bien accueilli, mais après voilà ça ne va pas beaucoup plus loin. Je ne suis pas intime avec les joueurs.

Si tu ne pouvais faire qu'une seule photo, quel joueur ou joueuse tu choisirais ?
C’est dur... mais après en photo pur, avec un mec comme Gaël Monfils, un peu moins maintenant, il s’est un peu calmé, mais sinon tu sais qu’il va toujours se passer quelque chose. Monfils, c’est la star des photographes, c’est un showman. Il allie autant les réactions que les actions. C’est un très bon client.

Comment vis-tu cette période creuse pour ton domaine, et cet arrêt total du sport ?
Bah… On se fait chier (rires). En fait, j’étais dans le taxi pour prendre l’avion à Mérignac [Toulouse] en direction de Paris et ensuite prendre un vol pour Los Angeles. Et je reçois un message à 5h du matin de quelqu'un sur place pour me dire que le tournoi d'Indian Wells était annulé. J’ai dit au chauffeur de taxi de faire demi-tour et j’ai vite compris que la situation allait être délicate. Je suis en Freelance, je n’ai pas de salaire fixe, donc la situation n’est pas évidente du tout. Le tennis, la photo, ça me manque. Quand on a l’habitude d’être sur le circuit, on ressent un vide pendant cette période de confinement. Après ça a de bons côtés, on est avec la famille et les enfants.

Au final, c'est un peu comme si tu étais en décembre pendant l'intersaison ? Comment tu abordes cette trêve imprévue ?
Je suis basé à Bordeaux, depuis trois ans. Ça sert à faire un peu de tri dans ce qu’on a fait, de m'occuper du club de Padel que j'ai monté avec mon frère et aussi de m'avancer sur le livre que je sors à chaque fin de saison. Je passe plus de temps en famille aussi...

Pour conclure cette interview, as-tu en mémoire une photo que tu as prise qui t’a marqué plus que les autres ? Si tu devais en retenir une qui t’a rendu « célèbre » par exemple ?
Oui il y en a une qui m’a rendu « célèbre » dans le monde de la photographie. C’est celle de Wimbledon avec le passage de Murray et Djoko dans le couloir qui mène au court central. C’est moi qui avais trouvé le spot. Aujourd’hui, je ne suis plus le seul pour faire cette photo avant les finales.

Chasseur de lumière – Courts Magazine

Tu peux nous raconter l’histoire de cette photo ?
Carrément ! C’était en 2013, on était en deuxième semaine de Wimbledon. Je me baladais. En passant à côté du central, je vois passer Marion Bartoli, en levant la tête à travers une fenêtre. Tout de suite ça m’a fait tilt. J’ai su qu’il y avait une bonne photo à faire. Déjà je me suis dit comment personne n’a vu ça avant ? Pourtant ça fait des années que les joueurs passent par là… De voir les joueurs passer c’est une chose, de trouver le bon spot pour que la photo soit jolie, sans reflets, en est une autre. Les premières photos que j’ai faites c’était pour la demi-finale de Bartoli, mais je ne les ai pas montrées sur les réseaux, je voulais garder le spot secret. Pour la finale de Bartoli ça s’est mal goupillé parce qu'il y avait beaucoup de caméramans. Mais pour la finale homme, la photo était vraiment sympa. Les deux joueurs étaient dans une vitre chacun, ils avaient tous les deux le même mouvement de bras. A l’époque je bossais pour Tennis Mag et ma photo a été publiée dans l’Equipe Magazine, en double page. J’étais assez content que cette photo soit vue de tous, ou presque. Maintenant je ne suis plus tout seul au fond de mon allée (rires). Désormais on est parfois jusqu'à cinq photographes au fond de cette allée à faire cette photo.

Interview réalisée par téléphone par Raphaël Mayer.