«En 2016, deux mois avant Roland Garros, mon coach a été arrêté pour le meurtre d'un de mes amis »

Le confinement donne l'opportunité à certains joueurs de se livrer longuement sur leur carrière. C'est le cas de Robin Haase, ex-membre du Conseil des joueurs et ancien 33ème joueur mondial, qui a donné cette semaine un long entretien au journaliste Ali Saqib du podcast « Tennis with an accent ».

Sa jeunesse, ses souvenirs de carrière, sa méforme du moment et son départ de l'ATP Board : le tour d'horizon a été très large et les confidences souvent intéressantes. Nous vous proposons donc une retranscription de quelques passages marquants de cet entretien.

Interrogé tout d'abord sur l'actualité autour du report de Roland Garros en septembre, Robin Haase s'est prononcé comme beaucoup de joueurs en défaveur de la décision de la FFT. « Dans la situation où le monde est actuellement, je pense que la chose la plus importante reste la communication, comment nous gérons les problèmes tous ensemble... J'ai trouvé cela égoïste de leur part et je ne pense pas que la manière dont ils ont géré cela est la bonne. »

Il s'est révélé cependant peu disert sur les raisons de sa démission du conseil des joueurs, effectuée avec fracas juste avant Wimbledon l'année dernière et suivi par trois autres personnes (Dani Vallverdu, Jamie Murray et Sergiy Stakhovsky) ;

« Les points que je voulais aborder n'étaient peut-être pas aussi importants que d'autres sujets... à un moment donné, n'arrivant pas à aborder les choses pour lesquelles je pouvais représenter les autres joueurs – et c'était plus une question de temps qu'autre chose – je me suis dit qu'il fallait mieux partir.. ça concernait des choses sur l'environnement des joueurs, les changements de règles, sur l'organisation des challengers, bref beaucoup de sujets comme cela qui me tenaient à cœur.».

Aujourd'hui, il indique ne plus avoir aucun lien avec la politique. « J'ai tout laissé derrière moi et je ne suis plus impliqué sur ce sujet. Beaucoup de joueurs ne savent pas que je ne suis plus au conseil des joueurs et continuent à me poser des questions. Mais pour être honnête, je ne suis plus au courant de ce qui s'y passe car je souhaite être plus concentré sur ma propre carrière. »

Le Hollandais a été plus bavard pour évoquer ses souvenirs de carrière et en premier lieu sa jeunesse. « Je dis souvent en plaisantant que mes parents m'ont trouvé bébé sur un court de tennis dans un sceau avec des balles. Mes parents ont beaucoup déménagé quand j'étais enfant et la raison pour laquelle je jouais au tennis, c'était avant tout pour me faire de nouveaux amis. Quand j'avais 2 ans, alors que je pouvais à peine marcher, apparemment, je demandais à tout le monde de jouer au tennis avec moi. Et finalement, lorsque j'ai eu 5 ans, j'ai joué mon premier tournoi. »

Robin Haase et Mark De Jong

La suite de l'entretien s'est ensuite concentré sur un épisode particulier, son match houleux face à Jack Sock au premier tour de Roland Garros en 2016, ce dernier se laissant aller à une révélation étonnante. « Je ne peux que me souvenir de cette rencontre, c'est un des matchs les plus durs que j'ai eu à jouer. Deux mois auparavant, mon coach Mark De Jong – mon ex-coach maintenant – était arrêté pour le meurtre de l'un de mes amis. »

Cet ami dont il s'agit est Koen Everink, un homme d'affaires qui a fait fortune dans l'industrie du voyage. Il est retrouvé poignardé à mort à son domicile le 4 mars 2016. Mark de Jong, ancien joueur de tennis professionnel qui a pris sa retraite en 2013 à 29 ans, est suspecté et arrêté par la police hollandaise. Il sera condamné à 18 ans de prison le 23 janvier 2018. L'affaire est dramatique et va affecter durablement le joueur hollandais qui déclarait à l'époque "être choqué et incapable de s'exprimer.» Cela va se traduire sur le terrain puisque Robin Haase sera éliminé au premier tour à Monte Carlo et Nice et ne sortira des qualifications ni à Rome ni à Madrid. « Pendant cette période, j'ai vraiment très mal joué, je n'étais pas concentré.. c'était un moment de ma carrière très difficile à gérer. »

Durant ces deux mois, malgré son expérience, le Hollandais (29 ans à l'époque) va redouter le moment où il devra se confronter aux médias... « Entre ce meurtre et le début de Roland Garros, je n'avais eu qu'une seule interview mais je savais que quelque soit le résultat de mon premier match à Paris, j'allais être obligé de me rendre en conférence de presse. Cela me rendait vraiment nerveux. J'ai dû aller 40 fois aux toilettes en 3 jours avant ce premier tour, j'avais vraiment peu d’énergie mais malgré tout, j'ai fait un bon match... »

Jack Sock
Robin Haase

La rencontre s'est étendue sur deux jours, à cause d'interruptions liées à la pluie. Jack Sock a fini par l'emporter en 5 sets (6-3/7-5/3-6/6-7/6-2) et 3h45 de jeu mais en laissant le fair-play au vestiaire. Criant régulièrement en direction de Haase, l'Américain s'attire l'antipathie du public parisien qui ne manquera pas de le huer à la fin du match. Robin Haase applaudira, lui, le public en quittant le terrain, donnant l'amusante impression d'avoir remporté le match...

« Pendant ce match, beaucoup de Hollandais se sont tenus derrière moi et m'ont encouragé. Ça ressemblait beaucoup à une rencontre de Coupe Davis [rires]. Mon adversaire voulait vraiment gagner ce match et a commencé à mal se comporter. Cela arrive, je ne suis pas un saint non plus. Je n'ai pas eu de problème avec lui après le match mais il s'est fait huer par le public. Je me suis vraiment senti apprécié par les fans et je les ai remerciés. Et oui, ça donnait l'impression que j'avais gagné car c'est un peu comme ça que je me sentais. C'était un peu une victoire pour moi, après tous les mauvais moments que je venais de passer. »

Il évoque l'atmosphère particulière des matchs à Roland Garros, les supporters hollandais, comme les fans belges, se sentant au sein du tournoi parisien, un peu comme à la maison.

« J'en ai même parlé au directeur du tournoi. Lorsque je ne jouais pas un joueur tête de série, j'étais sur les terrains annexes. Je lui ai dit qu'il y avait des centaines et des centaines de Hollandais qui voulaient regarder les matchs et je lui ai demandé pourquoi les joueurs belges et hollandais n'avaient pas de plus grands courts. Guy Forget m'a entendu et ensuite, j'ai joué sur des courts plus importants. Aujourd'hui, les tribunes sont toujours pleines et c'est vraiment une super expérience à chaque fois. »

Lorsqu'il évoque la popularité du tennis dans son pays, Robin Haase en vient à dériver sur un autre match l'ayant beaucoup marqué : « Le foot est le sport le plus populaire. Mais derrière vient le tennis, directement. Beaucoup de gens y jouent mais la couverture dans la presse est moindre car regarder du tennis est devenu payant. J'ai eu de la chance que mon match contre Nadal à Wimbledon en 2010 soit retransmis en clair à la télé car c'était pendant la Coupe du Monde de football et le match des Pays-Bas était juste après. Donc je crois que plusieurs millions de personnes ont vu mon match. Malheureusement, j'ai perdu [en 5 sets : 5-7/6-2/3-6/6-0/6-3]. Il y a toujours un jeu psychologique qui s'installe sur ces grands courts. Avant de rentrer sur ce Central de Roland Garros, Nadal m'a fait attendre pendant 10 minutes, ça peut être le genre de choses utilisées par un adversaire pour mettre un peu de tension chez son adversaire. Mais en l'occurrence, plus j'attendais et plus j'étais excité à l'idée de jouer contre lui. Et lorsque les applaudissements se sont abattus sur lui lorsqu'on est entré sur le court, je me sentais prêt à me battre. Je me souviens que sur les trois premiers jeux, j'avais déjà servi 8 aces. Dans le 3ème set, je me souviens que j'ai joué 4 aces à la suite, ce qui m'est arrivé seulement trois fois dans ma carrière. Ça, je ne l'oublierai jamais. Lorsqu'il a gagné, je lui ai serré la main, j'ai rejoint mon vestiaire et j'ai dit à mon coach : « Il était trop bon. Je n'ai rien fait de mal aujourd'hui, il était juste meilleur ». Il arrive parfois dans le tennis que vous serrez la main de votre adversaire en vous disant qu'il n'y aucun regret à avoir. En ce qui me concerne, je peux compter ce genre de match sur une seule main... »

S'il n'est pas passé loin de l'exploit ce jour-là, il avoue ensuite que Novak Djokovic reste le joueur du "Big 3" qui lui a laissé le moins de chances sur un terrain depuis le début de sa carrière. « Il me fait vraiment me sentir comme un amateur, c'est vraiment dur de le jouer. Je n'ai jamais été proche de gagner même un set contre lui. Il n'y a pas de faiblesse à exploiter avec lui. Avec les deux autres (ndlr : Federer et Nadal), j'ai toujours eu l'impression que je pouvais faire au moins quelques dégâts avec mon service, mais avec Novak, je ne sais même pas comment obtenir un avantage sur mes mises en jeu. J'essaye juste de l'éviter [rires] ».

Lorsque l'intervenant Ali Saqib lui demande ensuite s'il n'avait pas eu des difficultés à être dans l'ombre de Richard Krajicek - à la manière de Nicolas Kiefer et Tommy Haas qui ont subi la pression des médias à cause de leurs glorieux aînés Boris Becker, Michael Stich et Steffi Graff - Robin Haase répond par la négative. « On a eu ce qu'on a appelé la génération dorée dans les années 90, avec Richard Krajicek, Jan Siemerink et Jacco Eltingh. Il y a eu ensuite Sjeng Schalken qui a eu une carrière incroyable... Je me suis toujours inspiré d'eux et je dirais que je suis presque envieux de la carrière qu'ils ont eue. Mais je n'ai jamais ressenti cette pression même s'il est parfois agaçant que les médias essayent de comparer leur carrière avec la mienne. C'était systématiquement contre moi, toujours pour dire ce que je n'avais pas réalisé par rapport à eux et jamais pour relever quelque chose que j'avais atteint et pas eux. »

Un événement particulier est dans ses pensées lorsqu'il évoque ce sujet. « Sjeng Schalken a été demi-finaliste de Grand Chelem, il a gagné 11 titres, a été top 10. Bref, c'était un joueur extraordinaire. Mais quand j'ai été demi-finaliste au Master 1000 de Montréal en 2017 (ndlr : match perdu contre Roger Federer), je ne le savais pas à ce moment là, mais j'étais seulement le 3ème joueur hollandais à atteindre ce cap. Sjeng Schalken n'est jamais parvenu à ce stade dans sa carrière. Cela montre à quel point il est difficile d'arriver aussi loin dans ces tournois et c'est quelque chose dont je suis très fier. »

Ces faits d'armes apparaissent aujourd'hui lointains... Solide membre du top 50 pendant plusieurs années, le natif de La Haye est retombé au-delà des 100 premières places l'année dernière. Aujourd'hui classé à la 170ème place mondiale, Robin Haase lutte pour remonter au classement, à cause de problèmes physiques persistants. « C'est difficile, on a tous nos doutes d'une certaine manière. Et les miens ne proviennent pas du fait que je ne suis pas assez bon, mais plutôt par rapport à mon physique. En 2019, j'ai eu une opération au genou et depuis ce moment, ce dernier n'a jamais été à 100%. Parfois, j'ai l'impression de jouer sur une jambe et demie. Je ne peux pas m’entraîner comme je le souhaite. J'ai des douleurs tous les jours. Ces choses-là ne sont pas faciles à gérer au jour le jour. Mais ce sport est ma passion et je pense que j'ai encore des restes de bon tennis dans ma raquette. J'essaye de repousser mes limites et j'espère encore pouvoir jouer quelques années. Aujourd'hui, j'ai délaissé le double dans les gros tournois pour jouer en challenger (ndlr : il a même renoncé à jouer les qualifications cette année à l'Open d'Australie pour jouer le challenger de Bangkok) parce que je veux vraiment revenir dans le top 100 ».

Robin Haase retrouve donc le niveau challenger qu'il a longtemps côtoyé par le passé (il y a gagné 13 titres, dont 7 en 2010 (!), une année où il a remporté le prix ATP de « Comeback Player of the Year » après une blessure au genou qui l'a tenu sur le carreau pendant 1 an en 2009). Avec des résultats aujourd'hui peu probants, il constate aujourd'hui les évolutions du circuit secondaire. « Le niveau en Challenger est bien meilleur aujourd'hui que lorsque j'ai commencé le tennis, il faut l'avouer. C'est plus compétitif. Les joueurs ne jouaient pas forcément toujours leur meilleur tennis. En challenger, les joueurs sont classés entre la 150ème ou 250ème place mondiale, et si vous êtes malchanceux, vous devez les jouer au moment où ils montrent leur meilleur tennis. Et dans ces moments-là, vous avez intérêt à bien jouer sinon vous perdez. C'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois cette année. Je n'ai pas joué si mal mais j'ai parfois perdu parce que mes adversaires jouaient vraiment très bien. Cela veut dire qu'il faut que je travaille mon jeu et peut-être faire des changements. ».

Robin Haase est enfin interrogé sur son quotidien de joueurs de tennis et les nombreux frais qu'il doit assumer chaque année. « Si on prend cela sur mes 12 années en tant que joueur professionnel, disons que je dépense environ 230 000 euros par an pour le tennis, ça représente beaucoup d'argent, je sais que beaucoup de joueurs de mon classement ne sont pas à ce niveau, notamment parce qu'ils ne bénéficie pas d'aides ou qu'ils n'ont pas encore réussi à accéder au top 100... Mais tout cela dépend si le joueur voyage avec sa petite amie et cela évolue en fonction du pays aussi. Les salaires pour les coachs en Allemagne et aux Pays Bas sont plus hauts qu'en Roumanie par exemple. Donc, c'est difficile de comparer. Mais de manière générale, c'est compliqué car vous n'avez pas de salaire comme dans le foot, qui arrive sur votre compte en banque, même si vous êtes blessé. Mais vous avez besoin d'étoffer votre staff pour devenir meilleur, donc c'est vraiment rude à assumer. »

Il étaye un peu plus le détail de ses dépenses et la difficulté de les anticiper, principale difficulté pour les joueurs professionnels. « Il y a des gens qui peuvent s'arranger avec des amis qui travaillent dans les compagnies aériennes ou les hôtels. En ce qui me concerne, je gère tout cela avec mon équipe. Mon coach s'occupe des réservations de taxi car c'est un service qui est fourni par les tournois. Je m'occupe des réservations d'hôtels, des vols. Quand je peux, j'essaye de réserver un peu plus en avance pour avoir des vols moins chers et maintenir les coûts le plus bas possible. Par contre, comme vous ne pouvez pas toujours savoir si vous allez bien jouer ou pas en tournoi, ça veut dire que vous ne pouvez pas toujours réserver en avance. Ça signifie des vols plus chers, etc.

Après s'être beaucoup épanché sur sa carrière, Robin Haase conclut l'entretien sur une note plus politique, regrettant le nouveau format de la Coupe Davis et évoquant les prize money des tournois des Grands Chelems, fort sujet de préoccupation des joueurs. « Ce qui est étrange, c'est que les médias parlent souvent d'argent lorsqu'ils évoquent le tennis. Par exemple, je connais une joueuse hollandaise qui n'a pas été dans un grand tableau de Grand Chelem pendant 4 ans. Elle a fini par se qualifier la 5ème année et la première question qu'elle a eu, ça n'a pas été « Félicitations ! Comment s'est passé votre match ? » mais « Vous avez gagné tant d'argent avec votre qualification, est-ce que vous allez pouvoir faire du shopping maintenant ? » C'est totalement irrespectueux... On est arrivé à un stade où la question de l'argent est dans tous les articles de tennis maintenant et c'est vraiment regrettable. C'est vrai qu'on est beaucoup à mener une bonne vie et gagner de l'argent, mais beaucoup de joueurs se plaignent aujourd'hui auprès des Grand Chelems car ils considèrent qu'ils n'ont pas un prize money évalué à sa juste valeur. Et en disant cela, on est souvent harcelé par les médias. Certains se demandent pourquoi nous souhaitons plus d'argent mais ce n'est pas la bonne question, c'est plus par rapport à ce que nous méritons. Lorsque les joueurs regardent les chiffres des revenus des Grands Chelems, tout le monde pense la même chose. Le pourcentage de redistribution devrait être mieux évalué par les tournois. »

Vous pouvez retrouver le podcast (en anglais) à écouter en entier en suivant le lien suivant :

https://redcircle.com/shows/a4c278fd-4d90-4a6e-83de-a787c6267f10/

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