Difficile d'imaginer qu'en ce soir du 7 septembre 2003, aucun américain n'allait succéder à Andy Roddick les 17 prochaines années... Et pourtant, aucun Américain n'a soulevé le moindre Grand Chelem depuis. A cette époque, ils étaient deux représentants de l'Oncle Sam dans le top 5 mondial (Roddick 2ème et Agassi 4ème) ainsi que 6 dans le top 50 et 11 dans le top 100. Aujourd'hui, les Etats-Unis n'ont plus aucun représentant dans le top 20 mondial et doivent encore s'en remettre à John Isner (34 ans) pour servir de porte-drapeau.

Depuis le titre d'Andre Agassi en 2003, aucun Américain ne s'est hissé en finale à Melbourne. Depuis le titre d'Andre Agassi en 1999, aucun Américain ne s'est hissé en finale à Roland Garros. Depuis le titre de Pete Sampras en 2000, Andy Roddick est le seul à avoir atteint la finale de Wimbledon, battu à 3 reprises en finale par Roger Federer. Et depuis 20 ans, Sampras, Roddick et Agassi sont les seuls à avoir réussi à offrir au public de Flushing Meadows une présence en finale à New-York.

Bientôt 20 ans que le tennis masculin américain décline.

L'affrontement entre Tennys Sandgren et Sam Querrey au 4ème tour de Wimbledon en juin dernier était le premier duel entre deux Américains depuis 2007 (Roddick vs Fish à Melbourne) en 2ème semaine d'un tournoi du Grand Chelem. Depuis 10 ans, aucun Américain n'a disputé une finale de Grand Chelem. Le précédent record (en année d'absence) était de seulement 3 ans entre 1986 et 1989. Le 9 août 2010, lorsque Andy Roddick quitte momentanément le top 10 mondial en raison d'une mononucléose, il met fin à 37 ans de présence américaine sans interruption parmi l'élite mondiale.

2013 U.S. Davis Cup team, without any American male ranked in Top 10.
Titrée à 13 reprises en 1968 et 2007 en Coupe Davis, la team US n'a plus disputé la moindre finale depuis.

Pour mieux appuyer nos arguments sur le déclin du tennis américain, rappelons qu'il y avait 20 tournois ATP organisés sur le sol américain en 1989. Il n'y en avait que 11 initialement prévu en 2020 avant la suspension du circuit. Le différentiel s'est fait au profit de l'Asie et de l'Amérique du Sud, deux plaques tournantes du tennis mondiale désormais.

Alors, la question nous mord tous les lèvres : POURQUOI ?
Comment est-on passé de 27 titres du Grand Chelem pour les USA entre 1990 et 2003 et plus aucun depuis ?

Les raisons sont multiples. Malgré les 30 millions de licenciés à travers le pays, la petite balle jaune n'attire plus trop les foules ni les lumières médiatiques. La pénurie de bons joueurs de tennis au sein des structures NCAA est évidente. Mc Enroe, Connors, Ashe ou Isner sont pourtant eux passés par la case universitaire. Aujourd'hui, la moitié des joueurs de tennis dans les universités américaines sont des étudiants étrangers. Le tennis ne fait même pas partie des 10 sports les plus pratiqués aux Etats-Unis. Et comme un symbole, lorsque le Président Donald Trump convoque les dirigeants et l'élite du sport américain le 4 avril dernier pour aborder la crise sanitaire qui touche les Etats-Unis, le tennis manque à l'appel et ne participe donc pas aux discussions. Parmi les sports préférés des Américains, la petite balle jaune est reléguée loin derrière le football américain, le baseball, le soccer, le basket, le golf, la boxe, les courses automobiles et le hockey... mais aussi derrière la natation, le bowling, le fitness, la marche, le running et le vélo...(selon le sondage annuel réalisé par l'institut Harris)

La cause géopolitique est moins évidente même si la chute du Mur de Berlin a internationalisé le tennis et forcément créer une concurrence nouvelle. Il a fallu 20 ans pour que les nouveaux acteurs du tennis mondial se structurent. Aujourd'hui, l'Europe domine le monde. Elle a soulevé 61 des 62 derniers tournois du Grand Chelem... Et depuis 829 semaines (Andy Roddick en janvier 2004), tous les numéros un mondiaux ont été européens...

Résultat de recherche d'images pour "serena williams US flag"

La seule icône du tennis américain aujourd'hui est une femme : Serena Williams. Mais aucun homme ne peut rivaliser avec son aura médiatique, marketing et sportive. Comme un symbole, pour la première fois depuis 132 ans, aucun joueur américain n'a atteint le 3ème tour du dernier US Open... Cette absence de super star américaine chez les hommes dessert forcément l'image du tennis dans le pays. Lors du dernier l'US Open, le New York Times continuait de mettre en avant Roger Federer et Rafael Nadal alors que la coutume du pays est plutôt de surmédiatiser les athlètes nationaux.

Pourtant, quelques initiatives sont prises. Les frères McEnroe ont crée une académie, la Fédération a boosté de 13% le nombre de licenciés parmi les jeunes de 6 à 11 ans. Mais c'est trop peu pour inverser la tendance. Il faudra un véritable électrochoc et une vraie prise de conscience pour que le tennis américain chez les hommes arrivent à la hauteur du tennis féminin qui lui se portent très bien avec Sloane Stephens et Cori Gauff notamment. Elles sont 5 joueuses dans le top 30 mondial.

Pour comprendre ce déclin, on doit aussi souligner l'incapacité de la fédération américaine à se structurer pour répondre aux mutations du tennis, à la fois physiquement mais aussi tactiquement et techniquement. Donald Young, numéro un mondial junior, n'a pas réussi à franchir le cap du très haut niveau (aucun titre en carrière). Le jeu stéréotypé des Isner, Querrey, Johnson ou du plus jeune Opelka se heurte à une adversité désormais capable de contrer ce type de joueurs. Mais cet aspect unidimentionnel des joueurs américains peut s'expliquer par l'absence d'une réelle politique et philosophie de terre battue sur le sol américain. A défaut de terre lente, les jeunes apprennent le tennis sur les surfaces rapides et forcément, les grands joueurs puissants au service et en coup droit prennent le dessus. Mais une fois arrivés sur le circuit ATP, ils n'ont plus les armes pour s'immiscer parmi les meilleurs. Steve Johnson a d'ailleurs avoué qu'il avait joué pour la première fois sur terre battue à la fin de son adolescence...

Brad Gilbert, l'un des meilleurs entraîneurs américains, regrette cette absence de terre battue aux Etats-Unis : "La terre battue est absolument essentielle parce qu'elle vous apprend la discipline tactique, la résistance physique et comment construire les points. Si j'étais responsable de l'USTA, nous jouerions 75% des tournois sur terre battue. Il faut arrêter de voir le tennis avec ce prisme des coups gagnants..."

L'USTA en a pris conscience en ouvrant notamment en 2017 six courts de terre battue sur le campus d'Orlando. Et d'autres sont encore en construction.

André Agassi a été coaché par Nick Bollettieri entre 1983 et 1993
Nick Bollettieri est le pionner des académies de tennis

Nick Bollettieri, l'un des plus grands entraîneurs américains notamment à l'origine de l'éclosion d'André Agassi, Jim Courrier, Monica Seles ou encore Maria Sharapova, a un avis sur la question de ce déclin : "La planète entière joue au tennis. Ce n'est plus réservé aux Etats-Unis et à quelques pays. Et lorsqu'un jeune américain compare ce qu'il pourrait gagner en jouant au tennis avec le salaire moyen d'un joueur lambda de football américain qui est de 1,4 million de dollars par an, on comprend pourquoi le tennis n'est plus aussi attirant. D'autant plus qu'aux Etats-Unis, le tennis reste un sport très cher pendant la formation et une fois que le joueur arrive sur le circuit, le coût moyen des dépenses annuelles est de 150'000 dollars minimum. Les parents voient, lisent et entendent que des joueurs de football américain sont payés 10 millions de dollars par an, des joueurs de basket 20 million et des joueurs de baseball tout autant. Ils ont du mal à comprendre pourquoi ils devraient payer 150 ou 200 dollars par heure pour louer un court de tennis et payer un entraîneur, cela décourage beaucoup de gens. Est-ce-que les Etats-Unis connaîtront à nouveau une époque aussi florissante que durant trois décennies avec Connors, Lendl, Sampras, Agassi, Courier, Chang ou Roddick ? Je ne le pense pas. Il faut attirer des jeunes qui ont faim, car sans des joueurs affamés, ce sera dur ! Si j'étais en charge du développement du tennis à l'USTA, je ferais une recherche de talent à travers tout le pays chez les garçons et chez les filles et je sélectionnerais les plus grands et les plus forts. La taille moyenne des joueurs maintenant, c'est 1m90 sur le circuit masculin et 1m78 chez les femmes. Je prendrais 20 garçons et 20 filles dans une même académie et je travaillerais avec leurs coachs en prenant tout en charge financièrement. Lorsqu'on réunit les meilleurs parmi les meilleurs, il y a une émulation."

Enfin, certains rappellent que Nadal, Federer et Djokovic ne sont pas Américains. Ils ont remplacé Sampras, Agassi, Lendl, Connors... Cela peut justifier l'absence de titres du Grand Chelem mais n'explique pas l'échec global à produire des joueurs de qualité capables de rivaliser avec eux. Les dirigeants américains se cachent trop facilement derrière la domination du Big Five.

Steve Johnson tente une explication : "J'ai eu très peu de mes camarades de classe qui ont joué au tennis parce qu'il y avait tellement d'autres options pour eux. Le tennis est un sport difficile pour sortir avec ses amis et vivre normalement. Il faut faire beaucoup de sacrifices durant la jeunesse. Peu sont capables de le faire."

Jim Courrier abonde un peu dans le même sens : "Sans parler de manque de professionnalisme, pour réussir dans le tennis, il faut une faim et un désir et certains de nos meilleurs joueurs parmi les plus talentueux qui jouent actuellement n'ont pas cela. Et nos jeunes préfèrent d'autres sports où l'effort est moins présent à l'entraînement. Le tennis occupe 100% de la vie du tennisman. Les Américains n'ont plus cette éthique de travail qu'ont les Européens et qu'on avait nous à notre époque. Nous avons beaucoup de progrès à faire sur un plan tactique et physique. Mais heureusement, l'USTA a commencé à mettre en oeuvre un programme de coaching individualisé et prépare de mieux en mieux nos jeunes à la réalité du circuit."

Faites vos jeux : quel sera le prochain américain à remporter un Grand Chelem ?