Son inimitié envers Nick Kyrgios, ses méthodes d'entraînement, son éclosion au plus haut niveau, sa relation avec Denis Shapovalov, ses forces et faiblesses dans le jeu ou encore la domination du Big Three qu'il voit évidemment comme un exemple à suivre : Felix Auger-Aliassime est un jeune homme qui sait occuper son temps pendant la suspension du circuit. Confiné avec sa famille à Montréal, il a livré en effet ces derniers jours deux entretiens pour des émissions québécoises (sans filtre [1] et sans restriction [2]) ainsi qu'un live Instagram avec son compatriote Milos Raonic. Autant dire que beaucoup de choses y ont été dites. Voici tout ce qu'il faut en retenir.

Dans un accent québécois qu'on avait perdu l'habitude d'entendre chez lui, FAA est tout d'abord revenu sur l'annulation de la tournée américaine et son retour à son domicile familial.

« C'est un peu irréel, tout s'est passé tellement vite. J'étais à Indian Wells en Californie, je me préparais pour le tournoi quand un soir, quelques jours avant le début, on nous a dit que c'était annulé. Deux semaines après, il y avait Miami, j'avais loué une maison à Indian Wells avec mon équipe, on s'est dit qu'on allait rester un peu pour s’entraîner et voir ce qui se passe. Et puis Miami a été annulé aussi. Là, je me suis demandé ce que je faisais. Ma copine a de la famille en Floride, je me suis dit que j'allais passer quelques jours là-bas. Mais la situation s'aggravait de jour en jour. Je suis donc rentré à Montréal il y a deux semaines et demie, j'ai mes entraîneurs qui habitent ici aussi, on s'est dit que c'était la meilleure option. [3]»

Le jeune canadien est bien conscient que le retour du circuit se comptera en mois plutôt qu'en semaines et prend son mal en patience, avec la maturité qui est la sienne malgré son jeune âge (19 ans). « Ça faisait sept mois que je n'étais pas revenu au Québec, alors c'est plaisant d'avoir des repas en famille, le genre de chose que je fais très peu durant la saison de tennis. J'essaie de tirer le maximum et de voir les aspects positifs malgré la période difficile [4]». Concernant son activité en tant que telle, elle reste, comme beaucoup de sportifs, cantonnée à de l'entretien physique. « Je m’entraîne à la maison, je peux sortir dehors, pour courir un peu mais je ne vais pas trop loin. Je fais comme je peux, avec mon préparateur physique, on a mis une structure en place, on a pris du matériel à la maison. Ça m'occupe une partie de mes journées...[5] » Ne pas perdre les acquis de sa préparation physique de l'intersaison, tel est l'enjeu de cette période.Guillaume Marx, l’un de ses deux coaches, a même indiqué que le Canadien pouvait se permettre de s'entretenir avec des poids plus lourds, compte tenu de la suspension du circuit pendant un bon bout de temps... [6]« Je fais des sessions d'entraînement le matin après le déjeuner. J'ai mon petit programme et je fais beaucoup d'exercices pour améliorer ma force. Beaucoup de course, et j'ai un vélo à la maison aussi. Parfois mon préparateur physique vient m'aider, mais évidemment on garde nos distances. Dans l'après-midi, je suis assez relax. Je fais du piano, je lis et je regarde la télévision. Je viens de terminer la série Money Heist sur Netflix. J'essaie de rester actif malgré tout. [7] ». Mais pas de jeux vidéo pour lui, qui contrairement à beaucoup de joueurs de sa génération, n'est pas spécialement porté sur la manette. « Je ne suis pas un gamer. Je n'ai pas de PS4 ou d'autre console du genre. C'est plaisant ces choses-là quand tu es bon, mais pour quelqu'un comme moi qui ne l'est pas, ce serait enrageant ! [8] »

Le natif de Montréal est beaucoup revenu sur son parcours, faisant un peu le bilan de ses premières années en tant que joueur professionnel. Interrogé sur le tournant de sa carrière, il n'a pas souhaité mettre en valeur un événement plutôt qu'un autre. Comme il le rappelle, son parcours actuel est le fruit d'un long cheminement accompli depuis son plus jeune âge. « Tout s'est fait par étapes. Ça fait depuis l'âge de huit ans que j'ai pour objectif d'être joueur professionnel. A 14 ans, j'ai gagné mes premiers points ATP, j'étais le plus jeune à le faire dans l'histoire du tennis, donc c'est un grand moment dans ma carrière. J'ai fait une finale à Roland Garros junior à 15 ans. J'ai gagné l'US Open junior à 16 ans, c'était marquant aussi car ça m'a permis d'être n°2 mondial junior. Ça m'a mis un peu en avant sur la scène internationale car ça voulait dire que les sponsors, les grands du sport commençaient à avoir un œil sur moi. Concernant mon parcours en pro, mon premier titre en challenger a été un tournant. Ensuite, on en vient à l'année dernière, avec ma première finale. Toute l'année 2019 a été incroyable de toute façon. [9]»

Felix Auger-Aliassime donne souvent l'impression d'être un jeune joueur programmé pour gagner. Repéré très jeune par sa Fédération, le joueur a fait un apprentissage accéléré pour pouvoir se confronter au plus haut niveau à seulement 17 ans. « La Fédération canadienne a eu l’œil sur moi car j'ai fait quelques performances à 11 -12 ans (ndlr: notamment un titre de champion du monde des moins de 12 ans à Auray en France [10]). Ils devaient choisir 6-7 garçons au centre national [11]. Quand je suis arrivé, j'avais 14 ans. Ils misent sur nous, ils nous forment et nous subventionnent pour nous permettre de nous développer, sous l’œil de nos parents. Si tu deviens joueur professionnel, il y a tout un système sur plusieurs années pour redonner ce qu'on t'a donné. J'ai des amis à moi qui sont allés en université américaine, qui jouent toujours et espèrent encore intégrer le circuit professionnel. Mais moi, j'ai intégré le circuit professionnel à 17 ans. J'ai eu cette chance, j'en suis conscient, d'être aidé par ma Fédération et j'ai signé des contrats avec Babolat et Nike pour mes équipements qui m'ont permis de démarrer ma carrière. [12]».

Il revient plus en détail sur les trois dernières années très riches qu'il a vécu sur le circuit. « J'ai eu une très bonne année en 2017. J'ai fini 160ème mondial, Nadal et Hewitt ont été les seuls à avoir fait ça avant à cet âge ces vingt dernières années. Donc j'étais bien classé. Fin 2018, j'étais 110ème mondial. Je sentais que j'avais fait des progrès et que je jouais beaucoup mieux mais j'aurais aimé entrer dans le top 100 et donc accéder aux tableaux des Grands Chelem. A ce moment-là, je me dis que si je finis top 50 en 2019, ce sera très bien. Au final, je finis l'année 21ème, j'ai largementdépassé mes attentes. Tout s'est passé de manière idéale. C'est vraiment sur cette année 2019 que je me suis le plus surpris. »

S'il est heureux de la manière dont les choses se sont produites pour lui, le Canadien reste cependant lucide sur la marge de progression qui lui reste à accomplir avant de tutoyer le sommet du tennis.

« Au début de l'année 2019, je suis arrivé à battre des joueurs situés entre la 20ème et la 50ème place. Mais je finissais par perdre contre des joueurs qui sont dans le top 10 depuis plusieurs années. Là, j'ai vraiment senti qu'il y avait une étape qui était à franchir. Je ne pense pas l'avoir franchi car j'ai senti une différence de niveau mais je me rapproche de plus en plus. Le match que j'ai fait contre Nadal (ndlr : au deuxième tour du Master 1000 de Madrid) par exemple paraissait accroché parce que j'ai bien servi, mais je sais après coup que je n'avais pas beaucoup de chances de gagner. Ça va me prendre encore un peu de temps avant d'en arriver là, faut que j'accepte le niveau que ces gars ont. Faut que je me mette au boulot pour accrocher ces joueurs-là. [13]».

Auteur d'un début de saison inégal qui ne fait que renforcer l'impression de regarder un diamant encore un peu trop brut, FAA est bien guidé par ses entraîneurs qui cherchent à lui faire trouver « le bon équilibre ». « Il s'agit d'être agressif, mais aussi d'être plus cohérent », a indiqué très récemment Guillaume Marx. « Il  ne doit pas jouer un jeu différent, mais être plus cohérent. C'est là que nous voulons aller. Les tactiques sont claires. C'est un joueur offensif et il fera plus d'erreurs que d'autres, mais à certains moments, il sait qu'il doit limiter ces erreurs et c'est la direction que nous voulons lui donner. Nous ne voulons pas retirer toute l'agressivité qu'il a, mais nous voulons trouver un peu plus de cohérence. [14] »

Il faudra encore un peu de temps au Canadien pour arriver à se canaliser parfaitement. Aujourd'hui 20ème mondial, le jeune espoir est bien conscient que ce sont les dernières marches les plus dures à monter. « Tu te dis, il me faut juste 15 places pour être 5ème. Mais quand tu en es arrivé là, chaque place est énorme à gagner. Djokovic, quand il montait en puissance, il a été 3ème pendant 3-4 années de suite. Federer et Nadal se partageaient les deux premières places. Le gars il perdait en finale contre eux, et là, tu te dis, les efforts qu'il a dû faire pour passer un jour premier, c'est monumental... Plus tu arrives en haut de la montagne, plus la marche est dure à gravir.[15] »

Il a également étayé un peu plus longuement cette confrontation – qui est la seule à ce jour – contre Rafael Nadal à Madrid, le joueur sur le circuit qui l'a le plus impressionné lors d'une première confrontation. « Je le jouais chez lui dans un stade plein de 15000 personnes. Quand je suis arrivé sur le terrain, je n’ai jamais entendu un bruit comme ça. C'était de la folie, j'avais des frissons. C'est une idole de jeunesse, donc j'étais un peu crispé au début du match, mais malgré ça, j'ai senti que je jouais bien, dès le début du match. Avec mon staff, on avait mis en place un plan de jeu et j'y suis allé avec la volonté de jouer pour gagner. Le match était accroché les six premiers jeux et ensuite, il a réussi à me breaker. Il a pris confiance et il s'est relâché. Et là c'était fini, il est passé dans une autre dimension, c'était un rouleau compresseur. Une fois qu'il avait pris une bonne avance, je me suis un peu découragé. » [16] .

FAA en a profité pour raconter une anecdote sur le joueur espagnol, contée par son oncle qui l’entraîne. « Je parlais à Toni Nadal de la finale de l'Open D'Australie 2009.. Il devait jouer Federer. En demi-finale, il a joué Verdasco, un match de dingue de 4h30 (ndlr : victoire 6-7/6-4/7-6/6-7/6-4). Il avait une journée de break mais il était cuit, il a juste fait des traitements toute la journée. Il s'est échauffé 4 heures avant la finale. Il dit à son oncle ; « j'ai mal à la tête, j'ai mal à l'épaule, j'ai mal partout, je ne sais pas comment je vais jouer ». Son oncle lui dit d'arrêter de se plaindre et d'aller faire une sieste. Il a finalement gagné la finale, ce qui est incroyable (ndlr : d'autant plus qu'il en a encore repris pour 5 sets avant de remporter le tournoi...). Quand tu vois ça, tu te dis que nos limites, on ne les connaît pas. Tu penses que ton épaule va s'arracher, tu arrives au match, l’adrénaline t'embarque et tu finis par gagner... » [17]. Il a également évoqué Novak Djokovic, indiquant que le Serbe était « de tous temps, celui qui a atteint le meilleur niveau de tennis, toutes surfaces confondues. A un moment de sa carrière, il était presque imbattable. »

FAA a également évoqué ses sessions d’entraînements avec Roger Federer à Dubaï... après lui avoir posé un lapin. « J'avais refusé un an avant, car je ne me sentais pas prêt [rires], j'avais seulement 16 ans, mon jeu n’était pas encore mature, avec mon staff on ne pensait pas que c'était la meilleure chose pour moi de m’entraîner avec lui, on se disait qu'il y aurait plein d'opportunités dans le futur. On s'est dit qu'on allait être patient et faire les choses étape par étape. ». L'opportunité est réapparue l'année d'après.  « Là, on s'est dit, on ne va pas refuser deux fois, ça aurait été un peu honteux [rires]. Je suis allé là-bas avec mes entraîneurs, on s'est entraîné deux semaines. Et après, je me suis blessé. Ce qui était bien, c'est que je n'avais pas de physio qui voyageait avec moi, lui en avait un donc il m'a invité chez lui pour faire des traitements (massages, etc) donc j'ai eu un accès privilégié à sa maison ».

Si FAA est ravi de cette expérience, il n'est pas dupe de l'intérêt de la démarche pour le Suisse. « Il a l'habitude de faire ça, d'inviter des jeunes joueurs émergents pour être leurs partenaires d’entraînement. C'est un peu gagnant-gagnant, car nous on a l'expérience de jouer avec Federer et lui il fait un peu ce qu'il veut, il te dit ce qu'il veut faire. Il apprend à nous connaître, il nous teste un peu. » Une manière de superviser ses adversaires de demain... Mais le Canadien garde un excellent souvenir de son hôte et du comportement à son égard.  « Son agent a contacté le mien pour l'invitation. Et eux, ils nous ont loué un appartement sur la marina car j'avais deux de mes entraîneurs, ma sœur, mon père qui sont venus entre-temps, car c'était en décembre. La façon dont il parlait à ma sœur ou à mon père, c'était vraiment cool, il était très simple. Il est très humain, très relax et humble. Il ne montre pas beaucoup son intimité et sa vie privée. Mais tout cela m'a donné un aperçu de la manière dont il s’entraîne car je m'interrogeais pas mal là-dessus [19]. » De son côté, lorsqu'il évoque le Canadien pendant cette période, Roger Federer avoue avoir été « impressionné par son éthique de travail et par sa force mentale » [20].

Mais quand on lui demande d'identifier la personne la plus impressionnante qu'il a rencontré, c'est un ancien grand joueur de NBA à la retraite qui a ses faveurs. « Quand j'ai fait mon ¼ de finale à Miami, Chris Bosh est venu faire le tirage au sort avant le match. J'arrive sur le terrain et il était au filet. Je fais quand même 1m93 et je me sentais petit, minuscule même [rires]. Il est resté pour regarder le match, il était assis au premier rang, j'ai quand même senti une mini pression genre « il faut que je fasse un bon match devant Chris Bosh. Je ne veux pas faire un match de merde devant Chris Bosh », c'est n'importe quoi [rires] [18]».

Quand on lui demande avec quel joueur actuel de double il aimerait jouer, le natif de Montréal répond Nicolas Mahut. Avec un joueur du passé, il évoque Yannick Noah, figure qu'il admire manifestement et qui l'a consolé sur le court après sa défaite en finale de Roland Garros junior 2016 - scène plus amusante qu'émouvante en raison d'un léger détail qui ne vous échappera pas :

Suite de l'article (2ème partie)
https://tennisbreaknews.com/2020/04/14/auger-aliassime-la-place-que-lon-donne-au-mental-est-un-peu-exageree/


[1] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[2] https://podcasts.apple.com/ca/podcast/sans-restriction/id1502294092?l=fr
[3] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[4] https://www.rds.ca/tennis/covid-19-felix-auger-aliassime-et-milos-raonic-savent-que-le-tennis-sera-durement-affecte-1.7399934
[5] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[6] https://www.tsn.ca/what-s-the-next-step-for-canada-s-felix-auger-aliassime-1.1464525
[7] https://www.rds.ca/tennis/covid-19-felix-auger-aliassime-et-milos-raonic-savent-que-le-tennis-sera-durement-affecte-1.7399934
[8] https://www.rds.ca/tennis/covid-19-felix-auger-aliassime-et-milos-raonic-savent-que-le-tennis-sera-durement-affecte-1.7399934
[9] https://podcasts.apple.com/ca/podcast/sans-restriction/id1502294092?l=fr
[10] https://tennisbreaknews.com/2019/12/30/faa-force-agilite-ambition/
[11]Pour plus d'informations sur la structure de formation de Tennis Canada : http://www.tenniscanada.com/fr/competitif/centres-nationaux-dentrainement/
[12] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[13] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[14] https://www.tsn.ca/what-s-the-next-step-for-canada-s-felix-auger-aliassime-1.1464525
[15] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[16] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[17] https://www.youtube.com/watch?v=lPE_xstkdMQ&feature=youtu.be
[18] https://podcasts.apple.com/ca/podcast/sans-restriction/id1502294092?l=fr
[19] https://podcasts.apple.com/ca/podcast/sans-restriction/id1502294092?l=fr
[20] https://www.tennisworldfr.com/tennis/news/Roger_Federer/3837/roger-federer-j-ai-ete-impressionne-par-l-ethique-d-augeraliassime-/