En décembre dernier, les lecteurs et abonnés de Tennis Break News avaient placé Denis Shapovalov en 8ème position du classement des révélations de la saison 2019. Ce mercredi, il fête ses 21 ans. S'il avait laissé entrevoir quelques belles promesses à l'ATP Cup en janvier en signant deux succès face au top 10 (Tsitsipas et Zverev) et en passant à quelques points d'une victoire de prestige sur Djokovic (défaite au tie-break du troisième set), les semaines suivantes sont loin d'avoir été convaincantes. Itinéraire d'un enfant surdoué désormais sous le joug du Colonel Youzhny qui vit lui sa première expérience d'entraîneur avec le jeune Canadien.

« On est comme des showmen sur un court, c'est important d'impliquer la foule. Personnellement, j'adore faire ça. Je fais tout pour que le public vive le truc à fond. On vit comme des artistes sur le Tour, avec beaucoup de voyages, de ville en ville, d'hôtel en hôtel. (…) J'ai hâte de montrer au monde 'Hey regardez ce que je sais faire'. C'est pour ça que je suis si relax »[1]. Du show, malheureusement, il n'y a en eu que par intermittence en 2019 de la part d'un Denis Shapovalov peu en verve pendant plusieurs mois après sa belle demi-finale en Masters 1000 de Miami en mars. Il a ensuite connu une mauvaise série de 16 défaites en 20 matches, qui l'a vu traverser la saison sur terre battue et sur herbe (pourtant l'une de ses surfaces favorites) comme un fantôme. N'est-ce pas la rançon tout simplement de l'apprentissage du haut niveau ? « Mon ascension a été très rapide, et après ça m’a pris du temps pour stabiliser mon niveau et progresser, confie-t-il. Grandir en tant que joueur n’est pas si facile quand vous vous retrouvez exposé si jeune, et puis chaque jeu prend un temps différent à se mettre en place. Il faut apprendre qui on est aussi, savoir ce qu’on fait le mieux ou pas. C’est un processus fascinant [2]»

Pour reprendre cette ascension, il fallait sans nul doute un changement radical pour ce jeune joueur de 19 ans biberonné au tennis par sa mère ancienne joueuse de l'Union Soviétique. « Elle est la raison pour laquelle je suis là aujourd'hui. Pourquoi j'ai une raquette dans ma main. Elle a tout le temps été là, dans les bons et les mauvais moments. Elle a tout sacrifié pour ma carrière, ouvert un club pour un peu d'argent et m'envoyer voyager. [3]» Même s'il nie en interview le poids que peuvent finir par ressentir ces jeunes joueurs entraînés par leurs parents, on peut émettre l'hypothèse que le jeune Canadien avait besoin de changer de mode de fonctionnement pour retrouver sa spontanéité et continuer sa progression.

Denis Shapovalov aux côtés de sa maman, Tessa Shapovalova 

C'est encore une fois sa mère qui l'a mis sur la trace de Mikhail Youzhny, « le Colonel », via son mentor Boris Sobkin : « On s'était parlé avec la maman il y a deux ans à Madrid. Je me souvenais d'elle quand elle avait été joueuse soviétique. J'ai longtemps été sparring partner de l'équipe féminine en URSS pour qui je donnais quelques conseils sur le service et depuis, on se parlait de temps en temps . Elle m'a appelé pour savoir si Misha était libre pour venir à Cincinnati. Il ne pouvait pas. La collaboration a donc démarré à Winston Salem. [4]» Mais pourquoi Shapovalov a-t-il choisi de se tourner vers un profil d'ancien joueur sans expérience d'entraîneur? « Je cherchais un coach, j’en parlais avec mon équipe et mes critères étaient les suivants : quelqu’un qui était encore sur le circuit il n’y a pas longtemps, quelqu’un qui a joué et qui comprend le jeu, et aussi quelqu’un avec un revers à une main parce qu’on joue de manière tellement différente que les autres. Et quand ma mère a suggéré Misha, j’étais évidemment partant pour essayer mais je n’étais pas certain qu’il soit intéressé car il avait fini sa carrière très récemment. Mais il a dit oui, alors on a fait un essai à Winston Salem et tout s’est très bien passé depuis. »[5] Sobkin va dans le sens du Canadien, les deux individus étaient selon lui fait pour s'entendre : « le contact est bon parce qu'ils pensent la même chose. Misha avait aussi l'esprit offensif quand il jouait. Il comprend la mentalité de Denis »

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Denis Shapovalov (à droite) avec son nouvel entraîneur Mikhail Youzhny (à gauche)

Le Russe était également un joueur malin qui s'appuyait beaucoup sur les points faibles de ses adversaires en matches. « Il m’aide vraiment dans la préparation des matches, indique Shapovalov, il connaît très bien mes rivaux parce qu’il les a affrontés. » Le Canadien est conscient qu'il bénéficie d'un entraîneur tactiquement très au point qui s'est nourri de l’expérience de Boris Sobkin, "The Professor" [6], pendant toute sa carrière... et même encore aujourd'hui. "Je vais vous dire, Mischa c'est ma vie et ça va continuer. Quand on ne se voit pas, on se parle dix fois par jour au téléphone. Je l'aide comme je peux, comme un vieil ami." [7]

Mais parallèlement à l'application des préceptes du russe en match, Shapovalov s'est résolu à modifier certaines choses dans son jeu : « Je pense que j’ai ajouté un peu de variations et que je suis devenu plus solide[8] (…) Mikhail m'a également fait changer de jeu de jambes en m'incitant à bouger beaucoup plus avec des plus petits pas et beaucoup plus activement", a déclaré Shapovalov. "J'ai l'impression que cela a fait une grande différence dès les premiers matches. Au début, c'était un peu difficile pour moi à l'entraînement. Je me fatiguais rapidement. Mais cela a payé assez vite. Je pense qu'avec ce petit ajustement, j'ai pu jouer et bouger beaucoup mieux sur le terrain. Cela m'a aidé en match. Je joue à un autre niveau en termes de jeu de jambes et de variété dans mon jeu parce que je me sens confiant. Ce ne sont que quelques ajustements mais dès le premier jour, j'ai eu l'impression que Mikhail avait une vision claire de la façon dont il me voyait jouer et comment m'entraîner et travailler avec moi. Je pense qu'il a "cliqué" avec moi dès le premier jour. C'est très positif de travailler avec lui. J'ai l'impression de pouvoir faire ce que je veux avec la balle, c'est pourquoi j'ai pu bien jouer à Winston-Salem et à l'US Open. [9]»

Shapovalov avait également des failles sur les services de ses adversaires, prenant parfois des risques trop importants en retour. Les ajustements faits sur son revers font partie des éléments d'amélioration qui recueillent sa satisfaction. "Sur mon retour de revers, on a bien travaillé pour le bloquer un peu plus pour démarrer le point et c'est un coup difficile à négocier pour les adversaires, j'ai senti que ça marchait bien à Chengdu sur un de mes matches et j' ai continué à l'appliquer par la suite ; je pense que c'est une grosse amélioration dans mon jeu.[10]

Forts de ces progrès, Shapovalov enchaîne les prestations probantes sur la fin d'année 2019, avec en point d'orgue son premier titre ATP à Stockholm (victoire 6-4/6-4 contre Krajinovic) : « Ce titre, c’est un grand boost, aucun doute là-dessus, avoue-t-il. Cela va m’aider à traverser la période foncière cet hiver pendant l'intersaison. Mon équipe et moi avons travaillé pour ça depuis longtemps, alors y parvenir en cette fin d’année alors que je sens que mon jeu s’est mis en place, ça veut dire beaucoup pour moi. Je suis soulagé que ce poids du premier titre ne soit plus sur mes épaules.» Pleinement libéré, Shapovalov a montré une certaine aisance à aborder les grands matches, à l'image de sa Coupe Davis avec le Canada, où il aura agi en leader de son équipe, notamment dans cette rencontre au cordeau perdue contre Rafael Nadal en finale.

« Je n'ai jamais été timide, j'ai toujours été un gars créatif. J'ai toujours voulu jouer sur les grands courts devant les fans. Pour moi, c'est un privilège, revèle-t-il. Je crois que je peux jouer mon meilleur tennis dans les plus grands stades. J'adore les bruits de la foule, de l'environnement. C'est juste naturel, c'est ma personnalité. Je n'ai pas peur devant les challenges. [Les grands matchs] c'est un honneur de les jouer, donc ce n'est pas stressant, c'est excitant. [11]»

Ce côté spectaculaire et cette volonté de secouer le microcosme du tennis est de bonne augure pour la suite. Car, plus encore que les autres, Denis Shapovalov est le genre de joueur qu’il est important de voir aux avant-postes. En effet, son jeu atypique et spontané est un atout pour un circuit ATP qui risque de souffrir médiatiquement du départ à la retraite de la génération du Big Three. Le tennis masculin devrait se construire à partir des têtes de proues Medvedev, Tsitsipas et Thiem qui ont commencé à bousculer depuis plusieurs mois la hiérarchie établie mais l’apport d’un Shapovalov pourrait également se révéler précieux pour attirer un public du continent américain friand de ce genre de profil et cible essentielle pour la pérennité du tennis.

Après une fin de saison 2019 aussi probante et des ambitions clairement affichées, Denis Shapovalov a donné l'impression de confirmer sur ce début de saison 2020 toutes les promesses entrevues. Il a notamment atteint courant janvier son meilleur classement en carrière (13ème mondial). En réalité, c'est l'ATP Cup, au format un peu particulier, qui lui a permis de monter au classement. En effet, ses deux victoires face à Tsitsipas et Zverev, tous deux membres du top 10 mondial, lui ont permis de récolter 150 points, soit l'équivalent d'une finale d'un tournoi ATP 250. Son bilan de 4 victoires pour 7 défaites montrent néanmoins une rupture dans sa dynamique positive affichée depuis la fin de l'été dernier. De nouveau, le Canadien est retombé dans ses travers à savoir un manque de patience qui engendre une multitude de fautes directes à l'échange et une première balle qui le fuit alors qu'elle était à la base de réussite ces derniers mois.

L'avis de Rodolphe Gilbert : "Le tennis de Shapovalov est à quitte ou double. Il a des prises de balle précoces et quand ça rentre, il fait mal à son adversaire. Quand il est en fusion, il peut battre n'importe qui ou presque. Le Canadien a un jeu tellement à haut risque qu'il est capable de faire des bons matches. Il lui manquait juste un peu de confiance avant l'arrivée de Youzhny dans son staff. Il était temps qu'il se détache de sa mère. C'était un frein à son développement ces derniers mois. Il y a un peu de Henri Leconte dans ce joueur : du déchet mais énormément de talent et d'agressivité. Et avec Youzhny, je trouve qu'il a beaucoup moins de déchets, du coup c'est logique de le retrouver aux portes du top 10 mondial en ce moment. Mais attention, l'équilibre est fragile. J'ai hâte de le revoir sur les courts pour voir comment il va se relancer après un début de saison assez décevant. C'est un talent brut et ce genre de joueurs atypiques fait beaucoup de bien au tennis.

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Quelques chiffres à retenir :
-18V/4D avec Youzhny en tant que favori (12V-9D avant Youzhny)
- 19,15% de breaks en 2019 (76ème mondial)
- 4 victoires face au top 10 en carrière dont 3 en 2019
- 3 finales ATP en 2019 dont un titre (aucune finale avant 2019)
- 239 doubles fautes en 2019 (7ème mondial)

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Classement des révélations de la saison 2019
15ème ex-aequo : Londero O'Connell (18 voix)
14ème : Humbert (21 voix)
13ème : Garin (26 voix)
12ème : Fritz (28 voix)
11ème : Albot (29 voix)
10ème : Pella (35 voix)
9ème : Hurkacz (38 voix)
8ème : Shapovalov (43 voix)
7ème : Tsitsipas (48 voix)
6ème : Rublev (57 voix)
5ème : De Minaur (72 voix)
4ème : Sinner (83 voix)
3ème : Auger-Aliassime (109 voix)
2ème : Medvedev (221 voix)
1er : Berrettini (242 voix)


[1]« Regardez ce que je sais faire ! » L'équipe , novembre 2019

[2]https://www.tennismag.com/shapovalov-grandir-en-tant-que-joueur-est-un-processus-fascinant/

[3]Ibid

[4]« Shapovalov, l'axe russe », L'Equipe, Aout 2019

[5]https://www.tennismag.com/shapovalov-grandir-en-tant-que-joueur-est-un-processus-fascinant/

[6]Sur le  sujet de la collaboration entre les deux hommes, lire l'article suivant: https://www.atptour.com/en/news/sobkin-youzhny-coaches-corner-st-petersburg-2018

[7]« Shapovalov, l'axe russe », L'Equipe, Aout 2019

[8]https://www.tennismag.com/shapovalov-grandir-en-tant-que-joueur-est-un-processus-fascinant/

[9]https://www.tennisworldusa.org/tennis/news/ATP_Tennis/79718/denis-shapovalov-praises-coach-mikhail-youzhny-after-great-paris-campaign/

[10]https://www.atptour.com/en/news/shapovalov-paris-2019-saturday-feature

[11]« Regardez ce que je sais faire ! » L'équipe , novembre 2019