Suite à l'annonce de Dirk Hordorff d'une possible mesure visant à dédommager à hauteur de 10.000 dollars les joueurs et joueuses classés entre la 250ème et 700ème place mondiale, nous avons contacté Elliot Benchetrit. Le Français classé 208ème mondial ne serait pas concerné par cette aide. En tout sincérité, il ne se considère pas comme prioritaire et en grande difficulté financière mais pour autant, il juge cette proposition arbitraire, injuste et peu pertinente. Il faut aider les joueurs et les joueuses mais autrement.

Après son footing quotidien dans les hauteurs des Alpes Maritimes, plutôt matinal (6h du matin), il nous a accordé un entretien pour nous donner son analyse de la situation actuelle sur le circuit.

Bonjour Elliot, d'abord comment allez-vous ?
Je vais bien, on a le soleil, j'ai un court de tennis et la montagne pour aller courir tous les matins. Je vis chez mes parents. Je n'ai pas trop à me plaindre.

Que pensez-vous de cette mesure annoncée par Dirk Hordorff sur les réseaux sociaux tard hier soir ? Est-ce une rumeur ou fait-elle partie des discussions dans les réunions entre l'ITF, l'ATP, la WTA et les Grands Chelems ?
J'ai eu l'information ce jeudi matin moi. Cette idée circule mais elle est loin d'être validée par tous les décisionnaires. C'est une bonne idée sur le principe de vouloir aider les joueurs et joueuses mais d'une certaine manière, c'est une proposition totalement arbitraire de cibler uniquement les joueurs et joueuses classés entre la 250ème et la 700ème place. On ne peut pas juger seulement à travers le classement des différences de revenus entre les joueurs. On peut avoir un joueur classé 253ème qui a un prize money supérieur à celui d'un joueur classé 190ème. Par exemple, si le 253ème mondial a disputé un ou deux Grands Chelems, il aura gagné plus d'argent qu'un 190ème qui aura obtenu son classement en performant en challenger. C'est pour cela que je trouve cette proposition injuste. L'ATP considère qu'un joueur comme moi qui dispute les Grands Chelems n'a pas besoin d'allocation mais en réalité, oui je tire l'essentiel de mes revenus des Grands Chelems mais pour l'instant, on en a disputé qu'un seul et c'est celui qui coûte le plus cher. Les frais pour aller en Australie sont une lourde charge.

Que proposez-vous ?
On devrait allouer ce fond d'aide plutôt en fonction du nombre de Grands Chelems disputés et de la moyenne des revenus accumulés sur les trois ou cinq dernières saisons. Et pas en fonction du classement qui ne signifie pas grand chose. Et surtout, il faudrait prendre en compte le passé des joueurs. Par exemple, un joueur actuellement 300ème mondial mais qui a été top 100 toute sa carrière, on ne devrait pas lui donner d'argent. Inversement, un jeune joueur 249ème mondial qui n'a pas encore disputé de match sur le circuit ATP ni en Grand Chelem, lui il a besoin d'aide.

Selon vous, il faudrait prendre en compte les gains des joueurs et joueuses bien au-delà de la dernière année écoulée ?
Bien sûr ! Un jeune joueur comme moi par exemple qui a eu des bons résultats depuis un an, on a pu bénéficier d'un prize money élevé mais qui ne couvre pas tous les frais et les investissements engagés depuis le début de notre formation. Il faut voir la situation comme un ensemble et pas seulement à un instant T. Mais ils ne veulent pas faire du cas par cas pourtant l'argent investi dans la carrière d'un joueur n'est pas quantifiable alors que ça serait pertinent de le prendre en compte.

On parle d'une enveloppe de 10 millions de dollars environ. Cela vous paraît suffisant ?
Je trouve ça normal d'aider les joueurs mal classés mais en fin de compte, c'est du budget qui va venir de l'ATP, de la WTA et des Grands Chelems pour des joueurs qui jouent principalement en Futures. L'ATP s'est mis en difficulté tout seul. D'abord parce que s'ils avaient gardé la distinction des classements ATP/WTA avec l'ITF, nous n'aurions pas ce débat-là aujourd'hui puisque l'ATP et la WTA alloueraient un fond pour leurs joueurs et joueuses et l'ITF ferait de même de son côté. Et franchement 10 millions de dollars, c'est ridicule par rapport à leur budget, c'est comme s'ils pissaient dans un violon (sic). Tout le monde ne va pas en bénéficier et c'est normal mais il faudrait verser cette allocation à la hauteur de la moyenne de ce que les joueurs et joueuses ont gagné depuis trois ans. Calculons le revenu mensuel moyen de chaque joueur et joueuse et fixons l'allocation à hauteur d'un certain pourcentage de cette moyenne.

Vous ne semblez vraiment pas emballé par la prise en compte du classement.
Bien sûr que non ! Prenons l'exemple du 700ème mondial : 10.000 dollars pour lui, ça correspond à un quart de tous ses revenus en carrière ! Pour seulement trois à six mois de compétition. Le mec n'a pas de coach, pas de préparateur physique, il n'est pas professionnel dans sa structure et son organisation et donc dans ses dépenses. Moi, je gagne bien ma vie, ça ne me dérange pas de ne rien toucher mais beaucoup de joueurs autour de la 200ème place mondiale ont une structure, un staff, des coaches. Il faut aussi prendre en compte les dépenses et pas seulement les gains. Quel frais un 700ème mondial justifie pour qu'on lui donne 10.000 dollars pour quatre mois d'inactivité ?

Cette mesure a-t-elle une chance d'aboutir ?
C'est une bonne initiative mais la manière dont elle est mise en place n'est pas digne d'une association comme l'ATP qui est plutôt réfléchie et souvent intelligente dans ses prises de décision. Cette mesure devra être prise et validée en accord avec les représentants des joueurs et joueuses du top 100. Si les joueurs ne sont pas d'accord avec les modalités de cette allocation, les instances renonceront. Pour l'instant, je n'ai pas de sources fiables sur ce qui va se décider mais il faut savoir que les joueurs et joueuses devront mettre la main à la poche personnellement en fonction de leur classement. L'idée est de faire participer les joueurs et joueuses les mieux classés pour aider celles et ceux qui sont en difficulté. Je ne sais pas s'ils vont accepter. C'est encore en discussion.

Parallèlement, la FFT a déjà validé un plan d'aide de 35 millions. J'imagine que c'est un soulagement pour vous.
C'est vraiment que c'est une bonne nouvelle. Pour l'instant, rien n'a été décidé sur le montant que l'on va recevoir dans le détail. Ils ont fixé le budget global mais pas encore la répartition entre les clubs, les joueurs, le padel, le handisport, etc... Mais si on me demandait de renoncer à n'importe quelle aide pour le donner à des joueurs dans le besoin, j'accepterais évidemment. Moi je n'ai pas de loyer, j'ai la chance de vivre chez mes parents. Mais les joueurs qui ont des loyers importants dans les grandes villes et qui ne peuvent plus travailler, c'est logique et indispensable de les aider s'ils sont dans le besoin. Idéalement, il aurait fallu faire du cas par cas mais jamais l'ATP et la WTA ne le feront. Ils cherchent juste à se débarrasser des joueurs et joueuses qui leur collent aux pattes depuis plusieurs semaines pour demander de l'aide. Si ce n'est pas cette mesure, ils proposeront autre chose mais il est évident qu'un plan d'aide doit être mis en place.

Propos recueillis par téléphone le 17 avril 2020.