Lors d'un entretien à l'émission argentine « 3iguales », Juan Carlos Ferrero a eu l'occasion de ressortir la boîte à souvenirs.

N°1 mondial en 2003, l'année où il a gagné Roland Garros, l'Espagnol a connu un début de carrière fulgurant avant d'être rattrapé par des blessures récurrentes qui ne lui ont jamais laissé de répit jusqu'à sa retraite sportive en 2012 à l'âge de 32 ans. Aurait-il pu concurrencer Rafael Nadal sur terre battue sans ses pépins physiques et gagner d'autres Grands Chelems ? "Mosquito" botte en touche. « Rafael Nadal me l'a dit une fois mais c'est invérifiable. Un peu comme Juan Martin Del Potro qui a gagné l'US Open et a été très souvent blessé. »

Concernant la Tour de Tandil, actuellement en convalescence [1], il avoue avoir été impressionné la première fois qu'il a joué contre lui en 2006 au premier tour du tournoi de Buenos Aires (victoire 6-2/4-6/6-4). « J'ai tout de suite réalisé qu'il se projetait très bien. Il n'a pas été très bon au service sur ce match mais il s'est amélioré sur ce plan jusqu'à ce que cela devienne un de ses meilleurs coups. Malheureusement, les blessures l'ont beaucoup freiné dans sa carrière. »

Juan Carlos Ferrero s'est ensuite attardé sur d'autres grands joueurs et anciens adversaires qui ont eu la particularité de n'avoir jamais gagné de Grand Chelem... notamment ses rivaux argentins, en premier lieu David Nalbandian : «J'ai beaucoup de respect pour cette génération d'Argentins. Nalbandian et Gaudio étaient ceux que je respectais le plus, je savais que cela allait être une bataille spectaculaire à chaque fois que je les rencontrais. Sans aucun doute, Nalbandian méritait de gagner un Grand Chelem. Il avait une qualité incroyable, vous n'aviez pas le droit de lui donner le moindre avantage »

L'ancien n°1 mondial a eu également quelques mots pour l'un de ses plus sérieux concurrents sur terre battue au début des années 2000, Guillermo Coria. « Je me suis fait beaucoup d'amis dans ce milieu, sauf avec Coria, qui se liait peu avec les joueurs (...) Il aurait pu gagner cette finale en 2004 (ndlr :  alors qu'il menait deux sets à zéro contre Gaston Gaudio, il a été pris de crampes de stress et laissé filer la victoire après avoir manqué deux balles de match). Il lisait très bien les matches, il variait constamment les coups, il était aussi talentueux qu'intelligent. »

Des mots qui font écho aux propos de son frère que nous avons publié cette semaine sur le site [2].
https://tennisbreaknews.com/2020/04/16/federico-coria-jai-eu-peur-pour-moi-et-ma-famille-nous-navons-pas-de-protection/

Concernant l'adversaire de Coria sur cette finale rocambolesque, il se rappelle d'une anecdote de match. « A Rome en 2003, j'ai joué contre Gaudio. J'avais gagné le premier set (7-5) et mal démarré dans le second. Il a commencé à me crier dessus… "Juan Carlos ... tire sur mon coup droit, je n'en mets pas une!" Je me suis exécuté et j'ai fini par gagner facilement 6-0 et 6-2 (rires). »

Juan Carlos Ferrero s'est également étendu sur sa jeunesse et ses débuts dans le tennis, en premier lieu sur l'origine de son surnom « El Mosquito » (le moustique). « Je jouais dans une équipe en Allemagne et un gars m'a appelé comme ça. A cette époque, j'avais 17 ans, j'étais très maigre et je me déplaçais très vite sur le terrain. Donc je pense que c'était associé à ça. »

Entre 20 et 23 ans, « le moustique » n'a jamais fait moins bien que demi-finale à Roland Garros en 4 participations, une performance aussi précoce qu'exceptionnelle. Par la suite, il ne parviendra plus à dépasser le 3ème tour du tournoi parisien.... « J'ai tiré profit de l'inconscience de la jeunesse. J'en parlais à mon coach de l'époque et il me disait que les jeunes joueurs devait frapper toujours plus fort et n'avoir peur de rien. Quand vous êtes conscient de l'importance des choses, il y a la possibilité que vous reteniez un peu votre bras. Ces trois années où j'ai fait deux demi-finales et une finale m'ont laissé un goût amer dans la bouche car j'aurai pu gagner ces matches. »

Le duel âpre en demi-finale disputé en 2000 contre Gustavo Kuerten reste à ce titre dans les mémoires.

Juan Carlos se souvient ensuite des matches qui l'ont marqué dans sa carrière, en bien comme en mal.

« En finale de l'ATP Finals à Shanghai en 2002, Hewitt m'a battu 6-4 dans le cinquième set alors que je menait 3-1. C'était un tournoi très dur. J'ai commencé par perdre contre Federer et à partir de là, j'ai remonté la pente. J'ai gagné contre Agassi 7-6 au troisième set, contre Moya 6-4 dans la troisième manche et la finale était un match très difficile. J'ai même lâché une larme à la fin du match, ce match a été très dur à encaisser. Lors de la Coupe Davis en 2000 contre Hewitt (ndlr : L'Espagne gagne la finale 3-1), j'étais à mon meilleur, c'est là où j'ai appris à gérer des situations tendues. L'Espagne avait la pression et devait gagner la finale. Je n'avais jamais gagné en jouant à la maison. C'était la première année que je jouais la Coupe Davis. Je me suis retrouvé dans la situation de devoir jouer la finale et en premier match, qui plus est. »

L'équipe de France a fait l'amère expérience en 2002 face à la Russie du caractère potentiellement dévastateur des finales de Coupe Davis à domicile. Et l'Espagnol avoue sans ambiguïté que cette atmosphère lui a permis de gérer la pression des grands matches qu'il allait connaître par la suite. Le nouveau format de la Coupe Davis a totalement mis fin à cette spécificité et l'ancien vainqueur de la compétition à trois reprises le regrette. « L'essence de cette compétition s'est évanouie. Il est clair que niveau public, les pays qui participent doivent trouver étrange de ne plus pouvoir jouer à domicile. Partout où on jouait, c'était toujours un peu le régal, il y avait toujours une atmosphère particulière. De ce point de vue, c'est délicat. Pour les joueurs, c'est du win-win en termes de calendrier. Peut-être qu'on arrivera à apprivoiser ce format avec le temps et l’apprécier plus... »

Juan Carlos Ferrero a évoqué également les membres du Big 3, dont il a pu jauger les qualités sur le terrain. « Des trois, Djokovic est le plus complet. Physiquement, il n'a pratiquement pas été blessé et c'est la clé. C'est celui qui est le plus uniforme sur toutes les surfaces et il est l'un des rares à mettre Nadal en difficulté. Nadal a besoin d'être bien physiquement pour donner son meilleur mais c'est le plus fort sur le plan mental. Federer est le seul à vous faire sentir vraiment inférieur sur un court. Cela m'est arrivé à Monte Carlo. Je gagnais 3-1 dans un set et en 8 minutes, il a fait tout ce qui pouvait être fait sur un court pour clôturer 6-3 en sa faveur. C'était terrible. »

Juan Carlos Ferrero a gardé un œil avisé sur la Next Gen qui a vocation à succéder à ces trois légendes. Entraîneur d'Alexander Zverev pendant 8 mois, il lui a permis de gagner son premier ATP 500 à Washington et le Masters 1000 de Montréal en 2017. Mais des tensions ont eu raison de la collaboration et la séparation fut actée après l'Open d'Australie 2018.  Sur son ancien joueur, il sort la sulfateuse, profitant de l'occasion pour pointer les manques des joueurs de la nouvelle génération.

« Zverev a tout pour être dans le top 3 mais pour l'instant, Thiem est celui qui le mérite le plus. Il fait du très bon travail avec Massu. Les joueurs de la Next Gen ont besoin de s'améliorer en dehors du court. Si c'est le désastre en dehors des courts, tout cela a des répercussions sur le terrain. Si vous voulez vous battre avec Federer, Nadal ou Djokovic, vous devez vous améliorer que ce soit au niveau de l'alimentation ou de la préparation physique. Gagner beaucoup d'argent quand vous êtes jeune peut vous donner le vertige. Dans le monde dans lequel on vit, l'environnement du joueur et son rôle sont des facteurs clés. Ils ont trop de distractions hors du terrain - appels téléphoniques, réseaux sociaux ou des amis qui apparaissent soudainement. Je les vois s'amuser sur Instagram, ils ne pensent pas le tennis comme à notre époque. Sacha passait trois heures sur le terrain mais il n’était pas capable de se concentrer plus d’une heure et demie. Il y avait des protestations, des interruptions, de la colère, et aussi des distractions. Quand j'ai entraîné Sacha, j'ai remarqué qu’il avait trop de hauts et de bas pendant un match et c’est la raison pour laquelle il n'est pas en position de gagner un tournoi du Grand Chelem pour le moment. Cette irrégularité l’amène parfois à jouer un cinquième set à pile ou face. Je lui ai également dit dès le premier jour qu'il n'était pas normal d'avoir 20 ou 30 minutes de retard pour s'entraîner tous les jours. À l'époque, on s'est beaucoup affronté en raison de son manque de ponctualité et de son manque de respect pour les membres de l'équipe. Ces joueurs ne font pas toujours les choses bien. Ils font confiance à leur équipe mais ils font un peu ce qu'ils veulent. »

Quelques faits donnent raison à l'Espagnol. Sacha Zverev a connu une saison 2019 très difficile (qui ne l'a pas empêché de terminer dans le top 10), en raison de plusieurs problèmes extra-sportifs qui rendaient ses matchs particulièrement décousus et souvent pauvres en terme de niveau de jeu. Quant à Tsitsipas, il a décidé de se couper des réseaux sociaux au second semestre 2019, considérant que ceux-ci étaient un frein à sa concentration. « Ils m'ont causé du stress », avait-il avoué en septembre de l'année dernière.

Juan Carlos Ferrero vit aujourd'hui à l'académie de Villena, pas très loin de Valence, qu'il avait intégré à l'age de 9 ans et qu'il n'a jamais quitté. Il y a intégré son académie de tennis et accueille ainsi de jeunes espoirs, dont le plus connu est probablement le plus grand talent espagnol aujourd'hui, Carlos Alcaraz Garfia[3], 16 ans et une victoire retentissante à Rio de Janeiro contre Albert Ramos. « Le projet autour de lui est intéressant. Zverev était déjà formé, c'était difficile de changer les choses. J'ai eu Carlos à l'age de 14 ans et c'est un joueur avec beaucoup de potentiel, un des rares que j'ai vu qui peut s'adapter en un laps de temps très court au niveau d'un adversaire. Il joue avec la même vitesse de balle que Thiem. Il aime jouer sur des courts rapides. Et il se sent aussi très à l'aise sur terre battue. »

Concernant le vivier de joueurs espagnols, il explique qu'il tire facilement parti de l'importance du microcosme tennistique dans le pays : « Il y a plein d'aires géographiques où vous pouvez jouer des tournois de tennis quand vous êtes enfant. Vous pouvez vous déplacer dans le pays sans dépenser trop d'argent. Le climat est bon et il y a de bonnes académies pour s’entraîner et beaucoup de coachs. Tout cela est fondamental quand vous êtes jeune »

Le natif d'Ontinyent essaye aujourd'hui d'adapter la vie de son académie à la pandémie du Covid-19 mais est pleinement conscient des moments difficiles à venir. « Nous vivons à l'académie. Nous sommes coincés ici depuis un mois et on essaye de faire quelques exercices. Un peu de gym et d'entraînement avec des protocoles rigoureux pour que personne ne soit infecté. Personne ne sait sous quelle forme le tennis reviendra. C'est un désastre, ça va être compliqué pour la fin de l'année mais je pense que ça le sera également l'année prochaine. »

Sources :

https://podcasts.apple.com/us/podcast/3iguales/id1450114077?ign-mpt=uo%3D4&mt=2

https://www.eurosport.de/tennis/alexander-zverev-trennt-sich-von-trainer-ferrero-boris-becker-weist-spekulationen-zuruck_sto6648663/story.shtml

http://www.ubitennis.es/2020/04/17/juan-carlos-ferrero-federer-ha-hecho-sentir-inferior-en-una-cancha-para-mi-es-el-mejor-de-la-historia/


[1]https://tennisbreaknews.com/2020/03/23/del-potro-je-ne-baisse-pas-les-bras/

[2]https://tennisbreaknews.com/2020/04/16/federico-coria-jai-eu-peur-pour-moi-et-ma-famille-nous-navons-pas-de-protection/

[3]https://tennisbreaknews.com/2019/12/14/sur-les-pas-de-sinner-et-auger/