"Stefanos et Daniil ont une relation un peu étrangeEt je vais leur laisser. Je m'entends très bien avec Daniil depuis que nous sommes enfants et ça se passe très bien aussi avec Stefanos depuis la Laver Cup. Alors quoi qu'ils aient comme problème entre eux, ils peuvent le garderJe ne vais pas m'impliquer. Je ne vais rien dire à ce sujet. »

Ces mots d'Alex Zverev sont assez explicites sur la relation qu'entretiennent Daniil Medvedev et Stefanos Tsitsipas. Dans l’histoire du tennis, il y a toujours eu des rivalités qui lèvent ou ont levé les foules et qui ne s’oublieront jamais ! Certaines ont fait la renommée de certains joueurs et participé à rendre la petite balle jaune si passionnante ! Dans les années 70-80, on citera la rivalité opposant Bjorn Borg à Jimmy Connors : 32 duels légèrement à l’avantage du Suédois (18 succès). Un peu plus tard, entre 1980 et 1992, Ivan Lendl a remporté 21 de ses 36 affrontements face à John McEnroe. Plus récemment, Pete Sampras et Andre Agassi ont été les acteurs de la plus belle confrontation des années 90 : 34 rencontres dont 20 dans l’escarcelle de pistols Pete. Mais tous ces duels ne valent pas ceux que nous font vivre depuis quinze ans le Big Three : Federer et Nadal en sont à 40 duels (24-16 par l’Espagnol), Federer face à Djokovic, c’est 50 affrontements (27-23 par le Serbe) alors que Nadal et Djokovic construisent l’actuelle plus grande rivalité de l'ère Open avec 55 rencontres (29-26 en faveur du Serbe). Des chiffres hallucinants ! Si ces rivalités plus ou moins cordiales font partie du Hall of Fame, c’est aussi parce qu'elles ont dépassé le simple cadre des matches et se sont nourris en dehors des courts pour construire leur aura.

D’autres rivalités sont déjà en marche pour s’établir comme des références durant les prochaines décennies. Et parmi celles-là, on peut citer le duel qui se façonne au fil des matches entres les actuels 5ème et 6ème joueurs mondiaux, à savoir Daniil Medvedev et Stefanos Tsitsipas. Le Russe et le Grec en sont déjà à 6 duels et c’est Medvedev qui mène largement pour le moment : 5 victoires à 1 ! En six duels, la rivalité entre les deux hommes a déjà réussi à déchaîner les passions et on le doit aussi, en marge de leur formidable talent, au côté extra-sportif de leurs joutes.

Pourtant, rien ne laissait présager une telle dramaturgie. Fin 2017, les deux joueurs ont 19 et 21 ans. Remplaçant au tournoi NextGen, Stefanos Tsitsipas se voit proposer par l'ATP, qui devine déjà le potentiel médiatique du jeune homme, un rôle de reporter sur le tournoi. Les deux joueurs apparaissent bons camarades, du moins en apparence devant les caméras.

C'est seulement trois mois plus tard que le destin va les opposer pour un premier duel au Masters 1000 Miami. Medvedev et Tsitsipas sont encore relativement méconnus et classés au-delà du top 50 mondial à l’ATP. Le match très disputé se conclut par un fort sympathique « Russe de merde » de la part de Tsitsipas au moment du serrage de main. À l'origine de cette réaction acerbe, ce point remporté avec beaucoup de réussite par le Grec grâce à la bande filet durant le troisième set. On est sur le service de Medvedev qui, perturbé par l'absence d'excuse de son adversaire, perd les deux suivants pour se retrouver mené 0-40. C’est le moment que choisit Medvedev pour exiger des excuses. Une demande peu ordinaire, mais qui va avoir un effet dévastateur sur le Grec qui va tout simplement sortir de son match et s’incliner finalement en trois sets.

Cette injonction de Medvedev, Tsitsipas ne sera pas parvenu à se l’enlever de la tête et s’incline. Frustré, il sert froidement la main de son adversaire puis profère cette injure qui ne plaît évidemment pas du tout au bouillant Russe, qui ne jouait pas encore du majeur à l’époque : "Mec, tu devrais vraiment fermer ta putain de gueule ! Stefanos, tu veux venir t'expliquer en face de moi ? Tu pars cinq minutes aux toilettes pendant le match et ensuite tu ne t'excuses pas quand ta balle touche le filet. Tu penses que t'es un bon gars ? Regarde moi ! Regarde moi !" L'arbitre français, Renaud Lichtenstein, tente de calmer le Russe mais c'est peine perdue : "Il a commencé ! Il m'a traité de Russe de merde, tu crois que c'est normal ? Je lui réponds parce que il ne sait pas se battre. C'est un gamin qui ne sait pas se battre." L'arbitre lui répond alors en Français : "Tu es plus intelligent que lui alors arrête, tu as gagné !" Pendant que le Russe justifie sa colère auprès de l'arbitre, le Grec en profite pour filer en douce. "S'il ne m'avais rien dit, je n'aurais eu aucun problème avec lui. Mais après m'avoir dit ça, il faut assumer et venir se battre. Sauf qu'il n'est même capable de me regarder en face..."

Un baptême du feu volcanique.

5-0 pour la Russie

Ce premier affrontement entre les deux hommes va en tout cas servir de carburant de motivation pour le Russe qui fera payer l’addition de l’insolence à Tsitsipas à chacun de leurs rendez-vous. Ainsi, alors que les deux hommes gagnent en notoriété et en talent, ils vont s’affronter encore deux fois courant 2018 et trois fois en 2019. En 2018, Tsitsipas réalise une très belle saison, plus aboutie que celle de Medvedev. À l’US Open, le Grec est classé 15ème au classement ATP alors que Medvedev (36ème) ne parvient à franchir le cap du top 30. C’est pourtant le Russe qui va encore prendre la mesure du Grec en quatre sets ! On sent bien que la motivation est décuplée chez Medvedev face à son meilleur ennemi. Le troisième affrontement se passe à Bâle et tombe une nouvelle fois dans l’escarcelle du Russe, mais une nouvelle fois disputé en trois sets !

L’année 2019 est du même acabit si ce n’est que les deux hommes ont évidemment encore pris du galon ! Leur 4ème affrontement se déroule le 18 avril sur la terre battue monégasque en huitième de finale.

Tsitsipas, pourtant déjà dans le top 10 mondial (8ème) ne parvient toujours pas à prendre la mesure de Medvedev, classé 14ème à ce moment-là ! La rencontre est encore une fois serrée en trois sets. Quelques mois plus tard, à Shanghaï, Medvedev porte le score à 5-0 et pour la première fois en deux sets. Un peu comme Boris Becker face à Stefan Edberg 30 ans auparavant (25 victoires à 10), Medvedev semble être la bête noire de Tsitsipas qui passe systématiquement à quelques jeux voire quelques points de la victoire pour finalement échouer ! Là où le Russe parvient à faire la différence, c’est clairement sur le plan tactique. La fougue de Tsitsipas constitue en temps normal son point fort. C’est un bulldozer qui avance sans vraiment réfléchir à qui se trouve en face de lui, misant sur ses points forts qui, la plupart du temps fonctionnent. Mais il faut un petit truc en plus face à ce Medvedev-là. Et cela agace profondément le Grec, plutôt acerbe en conférence de presse après la rencontre : « Je ne cherche pas du tout à être irrespectueux envers lui mais son jeu est ennuyeux, très ennuyeux. Toujours les mêmes frappes, les mêmes échanges, les mêmes matches encore et encore... »

La réponse du Russe quelques minutes plus tard lorsque les journalistes lui rapportent ses propos est cinglante : « Il a vraiment dit que mon jeu était ennuyeux ? [rire jaune] Pour de vrai ? Ecoutez, je ne veux plus me disputer avec lui. Chacun a son propre style de jeu. S'il pense que je suis ennuyeux, ce n'est pas un gros problème. Nous ne sommes définitivement pas des amis, ni des ennemis. Juste des collègues. Tous les joueurs peuvent critiquer les autres joueurs mais je ne prends plus Tsitsipas au sérieux maintenant. Surtout suite à ce qu'il a dit après la Laver Cup comme quoi on l'avait forcé à boire de l'alcool et qu'il avait dit -"Maman, c'est dégoûtant l'alcool." Je ne vais désormais plus rater une occasion de le provoquer. Je ne sais pas ce que j'ai fait qui ait pu le vexer autant, mais désormais, je vais essayer de continuer dans cette voie."

Alexander Zverev, sans prendre partie, va malgré tout donner son avis sur la question : "Je pense réellement que Daniil n’a pas un jeu ennuyeux. Il joue d'une manière que nous n'avons jamais vu auparavant. Peut-être qu'il ne fait pas beaucoup de points gagnants mais cela ne m'ennuie pas. C’est à nous de nous adapter. Nous jouons contre des joueurs différents à chaque match. Chaque joueur est différent. Il n'y a pas des joueurs qui jouent de la même manière. Lui, il joue très plat avec des coups que vous ne pouvez pas vraiment faire avec la balle, et c'est difficile de jouer contre lui de manière agressive. Parfois, c’est peut-être pour cette raison, en regardant à la TV ou de l’extérieur, qu’on a l’impression que les joueurs ne sont pas aussi agressifs contre lui, mais j’ai l’impression que c’est lui qui nous empêche de le faire. »

Avec six finales consécutives et une 4ème place mondiale à la fin de l'été, le Russe se rapproche du niveau du Big Three comme le prouve sa finale épique face à Rafael Nadal à l’US Open. Medvedev développe alors un jeu méthodique, précis et par-dessus tout patient, qualité ô combien primordiale mais que n’a jusqu’alors pas Stefanos Tsitsipas.

Le déclic du Masters de Londres

Depuis plus de 15 ans, l’hégémonie du Big Three sur les levées du Grand-Chelem est juste ahurissante : 56 victoires partagées sur les 67 derniers tournois du Grand-Chelem et le premier sacre de Federer en 2003 à Wimbledon. Les 11 éditions « manquantes » ont été "détournées" par Murray (3), Wawrinka (3), Roddick, Safin, Gaudio, Cilic et Del Potro. Sur le Masters de fin d’année, c’est moins le cas ! D’ailleurs, Rafael Nadal ne l’a jamais remporté et les quatre dernières éditions ont toutes échappé à Djokovic et Federer. C’est en effet Murray, Dimitrov, Zverev et… Tsitsipas qui en sont les derniers lauréats. Lors de cette dernière édition, le Grec a rendu une copie quasi parfaite, ne s’inclinant que face à Nadal en phase de poule et en écartant Federer de la grande finale qu’il va remporter face à Thiem au tie-break du troisième set. Mais surtout, Tsitsipas va enfin vaincre le signe indien lors du match inaugural face à… Daniil Medvedev ! Avant la rencontre, le Grec a tenté de calmer le jeu : « Qu'est-ce qui vous fait penser que je ne l'aime pas? J'aimerais vraiment revernir sur ce match de Miami la saison dernièreIl m’a pris la tête pour une balle qui a touché le filet. Il a commencé à me dire que je devais m'excuser, que ce que j’ai fait était antisportif. J'ai essayé de ne pas faire attention parce que je savais qu'il voulait me perturber, de façon intentionnelle. D'une certaine manière, il a réussi puisque cela m'a affecté. Je me suis énervé et à la fin du match, j’étais frustré et j'ai dit ce que j'ai dit. Je le regrette. Mais j'ai complètement oublié cette histoire. Notre alchimie n'est certainement pas la meilleure que vous puissiez trouver sur le circuitÇa arrive mais ce n’est pas avec tout le monde qu’on peut bien s’entendre. Ce n'est pas que je le déteste mais je suppose en effet comme il l'a dit que nous n'irons pas dîner ensemble…

Avec cinq défaites en autant de matches et la dynamique de victoires du Russe, les bookmakers ne donnaient pourtant pas cher de la peau du jeune Grec coté à plus de trois, soit moins de 35% de chance de victoire. Pourtant, le miracle va se produire grâce à une tactique bien réfléchie. Le Grec a pris son temps, s'est montré agressif et impressionnant d’efficacité sur sa première balle de service (96% des points remportés). Il est parvenu enfin à faire déjouer Medvedev et pourra désormais s’appuyer sur ce match référence pour les prochaines confrontations. Néanmoins, il est impossible de nier que le Russe a payé sur ce mois de novembre tous les efforts consentis entre août et octobre (29 victoires pour 3 défaites).

Au-delà de l’aspect purement sportif, et alors que Tsitsipas a récemment pris ses distances avec les réseaux sociaux, les deux hommes sont de bons clients pour l'ATP qui a besoin de nouvelles têtes d'affiche. Rivaux sur le court, les deux joueurs le sont également en coulisses devant la presse à travers quelques séances de trashtalking saupoudrée de retenue. On a cru à un moment que les deux hommes avaient enterré la hache de guerre en partageant un jet privé en compagnie du prince de la modération : Nick Kyrgios ! Tout cela pour dire qu’il y a fort à parier que ces deux-là sont en bonne voie pour offrir au monde la petite balle jaune, une belle et passionnante rivalité durant la prochaine décennie, sur et en dehors du court ! Rappelons qu’ils ne sont âgés que de 21 et 24 ans et que c’est aussi avec l’âge qu’on prend de la bouteille au niveau des piques de langage !

On pourrait d'ailleurs retrouver les deux acolytes plus tôt que prévu. En effet, si le projet de Patrick Mouratoglou se réalise, il est possible que le Russe et le Grec soit présent aux tournois organisés à Nice par l'entraîneur français. Tsitsipas appartient à l'académie de Mouratoglou et Medvedev vit et s'entraîne sur la Cote d'Azur.