Janko Tipsarevic est une personne très appréciée de la rédaction de Tennis Break News et ce n'est pas le live Instagram passionnant qu'il a donné pour le site allemand tennisnetnews qui va changer cela.

Interrogé par Christopher Kas, 17ème mondial en double en 2012, l'actuel entraîneur de Filip Krajinovic est revenu sur son plus beau souvenir de carrière, la victoire de la Serbie lors de la Coupe Davis en 2010 contre la France.
« J'ai dit à la fin de mon dernier match sur le circuit ATP à Stockholm que mon souvenir le plus mémorable était un match que quelqu'un d'autre avait gagné, en l'occurrence la victoire de Viktor (Troicki) contre Michael Llodra en 2010 en finale de Coupe Davis. Novak (Djokovic) était le leader incontesté de l'équipe, il a gagné tous ses matchs en simple cette année-là et il ne l'avouera jamais mais je pense qu'il a sous-performé aux Masters de Londres car il était tourné vers la Coupe Davis et les deux points qu'il devait remporter en simple. Mais ce qui a aidé aussi, c'est que Viktor, Nenad (Zimonjic) et moi avons remporté des points cruciaux. Si Novak nous a porté, chacun a joué son rôle ».

Il évoque également l'incroyable connexion qui a lié les joueurs de l'équipe cette année-là.
« J'échange tous les jours avec Viktor, tous les cinq jours environ avec Novak, nous sommes très proches et quand tu as ce lien qui t'unis à ces gens, il est plus facile de faire les bons choix comme par exemple : « Qui va jouer le point décisif ?». Tu sens aussi que tu ne joues pas pour toi, mais pour les autres, ce qui est un sentiment très gratifiant. C'est la raison pour laquelle il s'agit du moment le plus fort que j'ai vécu. »

Une chose est sûre, Tipsarevic avait envie de s'attarder plus longuement sur cette confrontation, manière aussi de nous faire ressasser, à nous Français, ce dernier match décisif contre Michael Llodra. Déculottée mémorable (6-2/6-2/6-3), cette rencontre a constitué l'un de ces moments d'uchronie tennistique qui a traversé notre esprit pendant plusieurs jours après cette finale : si Gilles Simon avait été aligné à la place de Michael Llodra, la France aurait-elle remporté la Coupe ?

La Serbie titrée face à la France en finale de Coupe Davis en 2010

«  Il y a un joueur sur le circuit qui est notre plus grand cauchemar à Viktor et moi et il s'appelle Gilles Simon. Adorable en tant que personne mais je le hais en tant que joueur [rire]. Il faut se rendre compte, en huit matchs joués, nous n'avons pas gagné un seul set Viktor et moi contre lui. Mais à cette époque, Gilles n'était pas considéré comme un bon joueur de Coupe Davis. Tandis que Llodra était quasi imbattable dans cette compétition. Il gagnait tous ses simples et doubles, il était en feu. Le sélectionneur devait lui donner cette chance car il avait tant apporté à l'équipe. »

Mais l'ancien n°8 mondial dût prendre une douloureuse décision pendant cette finale.
« J'ai perdu tôt lors du Masters 1000 de Paris Bercy et je me suis entraîné trois semaines pour la Coupe Davis. Mais je ne me sentais pas bien émotionnellement. Vous voyez ce genre de sentiment, lorsque la saison est sur le point de se terminer et que vous vous relâchez. Je me préparais pour cette finale mais j'ai rapidement senti que ce n'étais pas la meilleure version de moi qui allait jouer ». 

Tipsarevic joue le premier match contre Monfils et perd sèchement. Djokovic ramène les deux équipes à égalité. Le capitaine de la Serbie fait alors le choix de reposer son joueur phare pour le double et d'aligner la paire Zimonjic-Troicki contre Arnaud Clément et Michael Llodra. Après avoir été menés 2 sets à zéro, les Français renversent le match et s'imposent, permettant à la France de reprendre l'avantage. Le lendemain, Djokovic remplit sa mission en ramenant les deux équipes à égalité. C'est alors que Janko Tipsarevic va voir le capitaine, Bogdan Obradovic. « C'était dur, je n'étais pas le héros mais j'avais gagné mon match contre Berdych en demi-finale et le match décisif contre Stepanek (victoire 3-2 contre la République Tchèque). Tout le monde pensait que c'était moi qui jouerait... Aujourd'hui tout est si rose parce qu'on a gagné, donc c'est passé au second plan mais sur le coup, j'ai quasiment pleuré, j'avais l'impression de décevoir tout le monde parce que je ne me sentais pas prêt. Mais j'avais la conviction de Viktor était le meilleur choix. »

En explorant les tourments psychologiques de ces adversaires, un autre élément pousse le joueur serbe à prendre cette décision...
« On entendait des rumeurs. On voyait que Simon était un peu en dehors du cadre. Il ne faisait pas vraiment un entraînement normal, le genre de routine qu'on attend d'un joueur qui va entrer sur un terrain. A partir de là, je me suis dit ; quelle est la pression la plus difficile à endosser pour un joueur ? C'est lorsque celui-ci doit jouer quelqu'un qu'il peut battre et ce, devant un public hostile. C'est vraiment le pire à endosser. Et dans ces moments-là, quand on se sent tendu, il est normal de se réfugier dans la filière de jeu où on se sent plus à l'aise. Llodra devait trouver un moyen de se sentir le plus à l'aise possible alors qu'il vivait le moment le plus stressant de sa carrière. Pour lui, cela signifiait « gros service sur le T côté avantage ou couloir côté égalité et se ruer au filet ». Ce qui était suicidaire contre Viktor car le revers est son meilleur coup. Même en étant Raonic, Karlovic ou Lopez, si tu fais ça, ce genre de tennis, c'est du suicide. Je me disais qu'il n'y avait pas de raisons que Llodra joue en dehors de sa zone de confort à ce moment là, en restant en fond de court et jouer le genre de tennis qui pourrait battre Viktor... »

Même si la démonstration est éloquente, Tipsarevic ne veut pas faire croire que son capitaine Bogdan Obradovic avait un rôle subalterne.
« Je ne veux pas donner l'impression que j'ai pris les décisions. Et je ne veux pas que tout cela sonne mal pour notre capitaine. Son plus grand mérite est d'avoir reconnu cette connexion que nous avions et il a su nous manipuler dans le bon sens, de manière à ce que les décisions soient prises dans l'intérêt de l'équipe, ce que tout bon leader qui se respecte doit faire en somme. »

Tipsarevic n'accable pas non plus Guy Forget, qui était le capitaine à l'époque.
« Si j'avais été capitaine, je ne suis pas certain que j'aurai mis Gilles qui avait enchaîné les contre-performances pendant cette compétition. Llodra comme je disais était vraiment en feu sur cette compétition .. »

Tipsarevic peut sembler confiant a posteriori sur le bien fondé de son choix, il n'était pourtant pas particulièrement apaisé pendant le match...
« Malgré tout ce que je viens de dire, j'étais stressé du début à la fin du match. J'avais un truc avec Viktor. Je lui disais « à chaque fois que tu gagnes un point important, ça peut être un break, un set, regarde vers le bas et respire profondément par le nez. Même s'il était en train d'atomiser Llodra ce jour-là, il y avait 2 sets à 0 et break dans le 3ème set, je pensais en moi-même qu' il y avait encore tant à jouer... De mon expérience, la peur de gagner est souvent plus forte que la peur de perdre. Et si l'adversaire le sent, les choses peuvent tourner, c'est comme ça que le tennis fonctionne. On sait que Viktor peut péter les plombs rapidement mais heureusement, tout s'est bien passé. Le banc a tout fait pour que la situation reste sous contrôle d'un point de vue émotionnel et que le match soit une ligne parfaitement linéaire du début à la fin. »

Histoire de remuer un peu plus le couteau dans la plaie, Tipsarevic revient sur une dernière anecdote avant le match.
«Cela va sonner comme une histoire hollywoodienne ce que je vais dire. Simon était prévu pour le match décisif et on savait en interne que Viktor allait jouer. Avant qu'il aille sur le court, on était à la salle de gym et c'est le moment où nous avons su que Llodra allait être son adversaire. Nous avons vu qu'il jouait sur le terrain. Simon était là pour s'échauffer mais plutôt en tant que partenaire d’entraînement. Viktor a su qu'il allait jouer Llodra et il a dit « Ne t'inquiète pas, tout va bien se passer ». Il ne l'a pas fait d'une manière arrogante mais de façon douce et apaisée. Quand il a sorti ces mots, il ne me regardait pas. Il les disait à la pièce toute entière et il s'avérait juste que j'étais présent... J'ai senti une pleine confiance. Il allait le faire. »

Trois sets plus tard, la Serbie gagne la première Coupe Davis de son histoire. La nuit s'annonce festive..

« On a eu une fête dingue après, on s'est rasé les cheveux, on a été en boite, on a bu beaucoup d'alcool. Le jour d'après, six personnes devaient venir de Los Angeles en Serbie pour faire une séance photo avec moi. J'avais les cheveux longs pendant la finale mais je me suis ramené complètement chauve et les yeux complètement cernés car je n'avais pas dormi de la nuit. J'ai senti qu'il n'étaient pas très contents [rires]. »

Au-delà de ce souvenir mémorable, Janko Tipsarevic a évoqué son travail en tant qu’entraîneur de Filip Krajinovic, initié depuis le mois de décembre dernier. Lorsque Christopher Kas lui demande si entraîner l'ancien finaliste du Master 1000 de Paris Bercy pendant le confinement ne revenait pas à lui dire de ne pas trop jouer à des jeux vidéos, le néo-retraité des courts met les points sur les « i ».

« Une des raisons pour lesquelles j'ai décidé de coacher Filip, c'est parce que je pense qu'il n'est plus cette personne maintenant. Si je dois être le mec qui dit « ne joue pas aux jeux vidéos, ne va pas sortir ou boire », je ne suis plus son coach. Je vais le faire à la Meryl Streep en disant que je ne vais pas lui dire ça deux fois. On sait à quel point Filip est talentueux. Et j'ai bien remarqué qu'il sentait que son potentiel était aujourd'hui inexploité. J'en ai discuté beaucoup avec lui préalablement. Si tu as un but, de toute façon, je n'ai pas à te dire de ne pas jouer aux jeux vidéos. »

Le coach serbe essaye de tirer à profit les quelques mois sans compétition pour travailler les faiblesses de son joueur.
« Nous avons fait le choix de nous orienter sur les choses qu'il doit absolument améliorer dans son jeu. La pandémie actuelle est une chose terrible, je ne vais pas faire croire que c'est un mal pour un bien, c'est affreux pour tout le monde. Mais c'est l'opportunité de travailler pendant 3-4 mois les choses qu'il doit améliorer pour être top 20 ou top 10. Nous faisons des séances d'1h30 par jour (plus une heure de fitness), du travail très ciblé sur ces choses à améliorer et réparer, ce que j'appelle les chaînons manquants ».

L'occasion de détailler son approche en tant qu’entraîneur débutant sa jeune carrière.

« Lorsque vous avez quelque chose à réparer chez un joueur, il n'y a pas que ce que vous dites qui est important. Il y a également la question du comment, du quand, du bon timing pour approcher votre joueur et obtenir exactement ce que vous souhaitez de lui. Le but peut être aussi petit que possible. Je ne suis pas fainéant, j'ai passé des heures à regarder ses anciens matches, m'interrogeant, doutant de moi sur ce que je devais faire pour améliorer son tennis. Le réel enjeu est de s'éloigner d'une chose très courante, ce qu'on appelle «le commentaire de tennis » : « hey, fais ça, plie tes jambes, bouge tes jambes, utilise plus ton poignet, etc. » En bref, vous commentez juste les erreurs que votre joueur fait. Si vous fixez un but de ce qu'il est important d'améliorer, vous pouvez plus facilement réparer le chaînon manquant qui fait donner du sens au reste du jeu (service, coup droit, revers, filet) et ainsi fixer cette chaîne. Donc, avec Filip, on se focalise sur ces chaînons manquants. Et je pense qu'avec le travail que l'on fait actuellement, il reviendra plus fort. »

Pour cela, la répétition des gammes reste le moyen le plus efficace pour effacer ces faiblesses.
« Je ne crois pas à certains trucs. « J'ai des problèmes avec mon lancer et je vais le faire 15 fois et ça va aller mieux ». Non, non ça ne marche pas comme ça. Tu dois lancer un million de fois pour pouvoir le faire correctement en match. La répétition fait partie du travail dur et ennuyeux. Vous avez besoin de discipline, de la part du joueur mais aussi du coach. Je vais peut-être devoir lui rappeler un million de fois qu'il ne lance pas correctement. Quand un coach commence à s'ennuyer, la tentation est grande de commenter tout : « Tu dois utiliser plus ton slice, plier plus les jambes, etc. », ce qui n'est pas pertinent car tu t'écartes du problème que tu dois résoudre. »

Mais quel est le chaînon manquant de Filip Krajinovic, que le serbe n'arrête pas d'évoquer ?
« On a travaillé le service de Filip pendant la pré-saison. Il servait plus d'une heure et demi par jour, premier et deuxième service. Ce n'était pas les moments les plus funs de ma jeune carrière d’entraîneur. Focus sur le lancer, son chaînon manquant pour le faire mieux servir. »

Revenant sur l'aspect « commentaire » du métier de coach, Tipsarevic indique que la confiance de l’entraîneur vis à vis de son joueur est essentielle.
« Je crois à la capacité du joueur à s'auto-corriger. Je pense que le coach fait une erreur en endossant le mode commentateur. Il faut le laisser manquer 6-7 balles car si tu le corriges tu n'arrives pas à créer le réflexe psychologique dans son esprit qui va le faire appliquer correctement après. Si le joueur espère être corrigé, la correction n'arrivera pas au moment le plus important, le match. ».

Pour consulter nos précédents articles sur Janko Tipsarevic
https://tennisbreaknews.com/2019/11/23/au-revoir-et-merci-janko/
https://tennisbreaknews.com/2019/12/14/le-nouveau-defi-de-tipsa/
https://tennisbreaknews.com/2020/04/04/tipsarevic-sexplique-sur-le-possible-report-de-lus-open/