Après Juan Carlos Ferrero et David Nalbandian, on continue sur Tennis Break News avec les confidences des anciens joueurs des années 90-2000, en évoquant cette fois Carlos Moya, ancien numéro 1 mondial et actuel entraîneur de Rafael Nadal depuis quatre ans.

Confronté à son ancien rival Alex Corretja dans un podcast pour Subidos a la Red[1], l'occasion était rêvée d'évoquer la finale de Roland Garros 1998, qui a opposé les deux joueurs.

Les deux premières confrontations entre les deux adversaires avaient tourné à l'avantage de Corretja. Mais au début de la saison sur terre battue cette année-là, Carlos Moya a une tactique bien établie pour prendre l'ascendant sur son adversaire... « Deux joueurs ont leur schéma de jeu et à la fin, celui qui réussit à imposer le sien gagne. J'ai insisté sur ton côté droit car tu avais un meilleur revers. Je pense que tu as essayé d'éviter mon coup droit. Si je te lançais sur ton côté droit, il fallait vraiment ensuite que celui-ci soit très bon pour me faire jouer en revers. Si cela n'était pas le cas, je pouvais renverser l'échange en ma faveur. L'enjeu pour moi était de jouer le plus de coups droits possibles. Je n'avais pas envie de prolonger l'échange avec toi. Avec les autres adversaires, c'est ce que je cherchais, mais pas avec toi car tu m'épuisais à ce jeu-là. Il était mieux pour toi que le match s'étende en longueur. »

En ce 7 juin 1998 sur le court Philippe Chatrier, Carlos Moya dispose facilement de son adversaire en trois sets (6-3/7-5/6-3), ce qui lui permet de remporter son premier et seul Grand Chelem en carrière. Mais Alex Corretja reste un des adversaires les plus coriaces qu'il ait rencontré selon son propre aveu. « Alex était compliqué à jouer. C'était un spécialiste de terre battue qui a réussi à apprivoiser les surfaces plus rapides. Il s'est beaucoup amélioré au service. Il était très intelligent sur le court ».  Mais personne ne lui a donné plus de fil à retordre que Roger Federer. « Je n'ai jamais pu le battre. A Marseille en 1999, il était le meilleur junior du monde à ce moment-là. J'étais 3ème mondial et lui 300ème, et il a remporté le match. Si j'avais su que c'était l'occasion à ne pas rater de le battre. Je l'ai seulement battu en double en 2007 à Rome avec Nadal, alors qu'il jouait avec Stan Wawrinka. »

Carlos Moya passe d'autres joueurs en revue, qui lui ont donné des difficultés sur le terrain.  « Ferrero était dur à jouer aussi et mes confrontations avec lui étaient toujours nerveuses. Les Argentins étaient coriaces globalement mais Squillari et Puerta étaient les plus compliqués à battre. »

Le natif de Majorque a réussi pendant deux semaines en 1999 à se hisser à la première place du classement ATP mais ne parviendra jamais réellement à acquérir une certaine régularité pour s'installer durablement sur le trône du du tennis mondial. « Je me basais sur des objectifs : quand je les atteignais, je me sentais un peu vide. Mon objectif était de gagner un Grand Chelem, pas cinq, je voulais être numéro un, pas numéro un pendant des semaines et des semaines. Quand j’y suis arrivé, j’ai ressenti une forme de vide. Peut-être que je manquais d’ambition. »

Il fait le parallèle entre ce comportement et la foi qui anime notamment le Big Three, ainsi que leur capacité à se dépasser en permanence pour obtenir plus de succès. « Les grands joueurs gagnent un tournoi et pensent déjà à gagner le prochain. C’est ce qui les sépare de nous mortels. Avec Rafa, je vois au quotidien cette volonté insatiable qu'il a, indépendamment de tout ce qu'il a accompli. Des joueurs comme lui ont cette faim qui leur permet de continuer à évoluer et à surmonter les mauvais moments. J'ai la possibilité de voir comment il lutte mentalement tout au long de l'année. Et quand le moment est venu, il reçoit cette force qui vient de je ne sais où... Je ne pense pas que vous puissiez enseigner cela, c'est dans ses gènes. Vous pouvez peut-être le diriger d'une manière ou d'une autre, mais il y a quelque chose d'inné qui permet à ces trois joueurs d'écrire l'Histoire.»

Rafael Nadal a eu l'occasion par le passé d'évoquer l'apport de Carlos Moya, indiquant que ce dernier lui avait permis d'adopter une nouvelle manière de travailler, alors qu'il traversait une période de sa carrière particulièrement délicate. Mais selon son coach, le joueur espagnol doit son retour au premier plan à son désir de toujours s'améliorer. « Il est très ouvert, très à l'écoute pour trouver des améliorations. Je suis arrivé alors qu'il avait connu deux mauvaises années, des problèmes d'anxiété en 2015 et des blessures en 2016. Ces changements permettent plus d'ouverture. Toute l'équipe s'est réunie et nous avons vu ce que Rafa pouvait améliorer. Je lui ai parlé et il m'a beaucoup soutenu.»

Carlos Moya évoque ensuite en détail son travail avec Rafael Nadal à l'entraînement. « Il est impossible de critiquer Rafa sur tout ce qu’il a accompli et compte tenu de son attitude. Quand il joue, je peux être tranquille et me dire qu’il va tout donner. Parfois, je dois même le stopper lorsqu'il s’entraîne. Lorsqu'on se rend en tournoi, je demande aux organisateurs de réserver un terrain où quelqu’un finira par arriver après pour nous mettre dehors. C'est drôle car tout le monde demande le contraire. Je ne veux pas qu'il joue plus de « X » temps. Si le court reste vide, c'est difficile de l'arrêter, même si maintenant il comprend mieux ce genre de choses. Quand vous travaillez avec Rafa, vous pouvez constater à quel point il est perfectionniste et exigeant. Je prends beaucoup de plaisir à travailler au quotidien avec lui. Je sais que je pourrais mettre ma vie entre ses mains si on devait partir au combat. »

Carlos Moya évoque ensuite ces débuts en tant que joueur de tennis. « Je pense qu'on a vu du potentiel en moi et Lorenzo Fargas (ndlr : ancien coach d'Alberto Costa qui a formé beaucoup de jeunes joueurs espagnols) a proposé à ma famille que j'aille à Barcelone à l'âge de 14 ans. Mes parents ont refusé à ce moment-là. Je pensais à cette époque que le train ne reviendrait pas mais en fait, cela m'a permis de ne pas me brûler les ailes. J'ai gagné des tournois à Majorque et à 17 ans, j'ai eu l'occasion de travailler avec Alberto Tous (ndlr : entraîneur de l'espagnol jusqu'en 2006) et Juan Avendaño (ndlr : ancien capitaine de Coupe Davis lors de la victoire espagnole en 2004) et j'ai obtenu une bourse au CAR Sant Cugat (ndlr : Centro d’Alt Rendiment Esportiu, organisme de formation des jeunes athlètes espagnols). Les débuts n'ont pas été faciles, il y a eu des larmes, je suis passé du statut de « meilleur joueur dans ma région » à celui d'un « espoir de plus dans le pays » mais au final, j'ai surmonté les obstacles. Je me suis fixé des objectifs tels que l'obtention d'un point ATP, le top 500 etc. J'ai vécu ce que je devais vivre à 20 ans en sachant qu'à 40 ans, ce ne serait plus possible. Il est maintenant temps pour moi de vivre d'autres moments. »

Les sujets d'actualité viennent finalement occuper le débat et quand on lui demande qui pourrait être avantagé par cette césure tennistique, Carlos Moya penche clairement pour Roger Federer. «La coupure n'est pas bénéfique pour Djokovic car il était sur une bonne séquence. Pareil pour Rafa qui n'a pas pu jouer sur terre battue. Federer est celui qui est le moins touché au final car il a choisi de se faire opérer pendant ce laps de temps. Il pourra revenir comme une fleur. »

Concluons maintenant cet article avec quelques mots doux.

« Je connais Rafa depuis qu'il a 11 ans. Nous avons vécu tellement de choses sur et en dehors du terrain... Ce facteur influence la façon dont vous vous sentez dans un match. Voir ce qu'a accompli un ami si précieux, je pense qu'il me sera impossible de vivre cela avec quelqu'un d'autre. Il me sera très difficile de vivre quelque chose de semblable lorsque la carrière de Rafa sera terminée. »

Source :

https://as.com/tenis/2020/05/01/mas_tenis/1588312406_834085.html


[1]https://twitter.com/subidosalared