Suite de notre série rétro des meilleurs matches du mois de février.

1er tour – ATP Rio de Janeiro
Seyboth Wild bat Davidovich Fokina
Score : 5-7/7-6/7-5 (3h50)

L'époque où les joueurs bataillaient sur les terrains sud-américains et européens nous paraît dorénavant loin mais il reste un match de cette période hivernale qui mérite d'être évoqué plus longuement. La confrontation entre Davidovich Fokina et Seyboth Wild au tournoi ATP 500 de Rio de Janeiro paraissait n'être au premier coup d’œil qu'un banal match de premier tour entre deux espoirs du tennis mais elle fut très probablement la rencontre la plus spectaculaire de ce début de saison 2020...

En regardant les choses d'un peu plus près, cette confrontation portait en son sein quelques ingrédients du match « à scénario » : un jeune joueur espagnol manifestant quelques tendances au drama, un espoir brésilien jouant à la maison, un public n'hésitant pas à donner de la voix pour ses compatriotes et une terre battue propice aux retournements de situation.

Thiago Seyboth Wild, 216ème joueur mondial, honorait ce 17 février 2020 sur le court Gustavo Kuerten une wild card adressée par les organisateurs du tournoi. Numéro 1 mondial chez les juniors, il s'était manifesté par une victoire en Grand Chelem à l'US Open en 2018 (voir ici l'article que nous lui avons consacré il y a un mois et demi). Toujours très motivé à l'idée de jouer dans son pays, il avait signé sa première victoire d'envergure à l'âge de 17 ans à  Rio de Janeiro en 2017 (cette fois en challenger) contre Nicolas Jarry, tête de série n°3.

Après avoir gagné quelques mois avant son premier titre en challenger sur la terre battue de Guayaquil, Thiago Seyboth Wild abordait ce tournoi avec l'envie de bien y figurer.

Il rencontre ce jour-ci un ancien camarade du circuit junior (ancien n°2 mondial dans cette catégorie), un an plus vieux et déjà installé dans le top 100, le fantasque Alejandro Davidovich Fokina. Dès le début de match, le jeune carioca exprime des intentions offensives.

Faisant parler la foudre en coup droit, Seyboth Wild fait le break d'entrée après un jeu très disputé. A ce moment-là, Davidovich Fokina n'est pas encore bien rentré dans la partie, multipliant ad nauseam les amorties inefficaces. A 5/4, alors que Seyboth Wild se dirige vers le gain du set, l'Espagnol réussit à mettre la pression sur son adversaire, qui à 0/30 commet une vilaine double faute. Un bien mauvais signal envoyé à son adversaire qui en profite ensuite pour débreaker.

C'est à 5/5 qu'un petit parfum de folie commence à se faire sentir. Le Brésilien profite d'un moment de déconcentration de son adversaire pour se procurer deux nouvelles balles de break. Mais dans toute la démesure qui le caractérise, alors qu'il s'était fait punir sur la plupart des amorties qu'il avait tenté auparavant, Davidovich en exécute trois de suite... qui s'avéreront payantes. Mais ce n'est pas la fin de ce jeu. Alors que Seyboth Wild arrangue la foule après avoir crucifié son adversaire en passing de revers, Davidovich Fokina sauve dans la foulée une nouvelle balle de break en tentant... un service à la cuillère.

Initiative culottée mais efficace, le Brésilien est surpris et perd le point. Mais la foule, qui défend son compatriote, n'a pas appréciée le coup d’esbroufe de l'Espagnol et lui fait copieusement savoir. Ce dernier, loin de se démonter, provoque le public en retour, histoire de prolonger les sifflets...

L'Espagnol est piqué au vif. Après avoir réussi à conclure ce jeu, il réussit dans la foulée à concrétiser sa première balle de set, s'adjugeant le premier set 7-5. Après avoir dominé les débats une grande partie du set, le Brésilien se retrouve à courir après le score. Ce ne sera pas le dernier retournement de situation de ce match...

En début de seconde manche, Seyboth Wild repart à l’assaut... mais s'avère toujours aussi peu opportuniste, laissant encore filer quatre nouvelles balles de break. Il finit par réussir à prendre le large à 3-3, grâce à un mauvais jeu de service de son adversaire. Mais comme ce match ne devait être qu'un éternel recommencement, le Brésilien n'arrive pas à conclure le set.. Le natif de Malaga aura su parfaitement mettre la pression sur son adversaire grâce à des coups incisifs (notamment au retour) et à une défense de fer, recollant ainsi à 5-5.

Frustré, le carioca multiplie les maladresses. Ayant perdu 10 points de suite, il se retrouve à sauver trois balles de match d'affilée sur son service. Situation rageante alors qu'il s'était procuré une balle de set sur sa mise en jeu quelques minutes auparavant...

Le spectateur a l'impression à ce moment-là d'assister à un retournement de situation classique sur terre battue, où un joueur perd le fil du match mentalement après s'être procuré moult occasions.

Mais cette confrontation entre les deux jeunes espoirs, totalement irrationnelle, ne devait pas s'achever de cette manière.

Thiago Seyboth s'engouffre dans la première balle de match en lâchant ses coups, flirtant avec la ligne, touchant le filet une première fois, exécutant enfin un coup droit qui touche la bande... et retombe malicieusement sur la partie de terrain de son adversaire. Chanceux certes, mais le Brésilien ne méritait pas d'en rester là. « J'ai voulu jouer ces points comme les autres, j'ai fait face à cette situation en essayant de rester le plus concentré possible. Bien sûr, j'avais besoin de les gagner mais ce sont des détails. Dans les matchs de ce niveau, ça compte énormément et le joueur doit y être préparé [1]» commente laconiquement le Brésilien après le match.

Ce dernier sauve brillamment la deuxième balle de match. Il en reste encore une... L'échange s'engage, Seyboth dicte parfaitement l'échange du fond du court, monte au filet pour conclure et exécute une volée parfaitement touchée. Déterminé à ne pas laisser passer sa chance, l'Espagnol se précipite sur la balle. Il parvient à la toucher mais ne pouvant stopper son élan, s'encastre dans la structure du filet, d'une manière que n'aurait pas renié notre consultant Julien Varlet.

Voilà qui résume bien Davidovich Fokina, le joueur. Malheureusement pour lui, sa balle sort du court et la dernière balle de match est effacé.

Le joueur andalou est à terre, visiblement sonné. Le médecin arrive à la rescousse mais l'Espagnol n'est pas blessé et le jeu peut reprendre. Thiago Seyboth Wild qui est resté bien concentré, disons même hermétique aux frasques de son adversaire, parvient à égaliser à 6-6.

Ragaillardi par son dernier jeu, Seyboth Wild prend le large dans le tie-break. Davidovich commence à montrer des signes d'épuisement et frustré, se réfugie vers son clan, s'exclamant certainement auprès d'eux qu'il devrait être sous la douche à ce moment même. Alors que la foule multiplie les « Thiago ! Thiago ! », Davidovich Fokina doit sauver quatre balles de set. Et quoi de mieux que d'exécuter un nouveau service à la cuillère à ce moment du match ?

Le problème est que non seulement son adversaire est surpris comme dans le premier set mais il semble également qu'il n'est pas en position d'engager l'échange au moment où l'Espagnol réalise sa petite fantasquerie... « Je n'étais pas prêt au moment où il a fait son service. J'étais retourné, je ne regardais même pas, j'ai juste vu la balle retomber et j'ai couru vers le filet. L'arbitre a pris la mauvaise décision mais bon, le jeu devait continuer[2].. »

Le match devait continuer certes, mais il faudra malgré tout un petit temps avant que les choses reprennent. Seyboth Wild rage contre l'arbitre et demande à rejouer le point. Davidovich Fokina rapplique et engage une vive discussion avec l'arbitre, certainement agacé par les huements du public électrique de Rio. Evidemment, celui-ci en profite pour monter encore en volume... Le Brésilien revient vers son banc et s'explique vivement avec l'Espagnol. Le match menace de dégénérer mais l'arbitre réussit à calmer le jeu et celui-ci peut reprendre.

« Honnêtement, je ne me souviens pas de ce qu'il a dit ou de ce que j'ai dit. J'étais trop concentré sur la fin de ce set. Et même si je m'étais souvenu de quelque chose, ce qui se passe sur le terrain reste sur le terrain »,  avoue sans en rajouter le Brésilien après le match.

Cette scène très inhabituelle sur un terrain de tennis n'aura pas d'impact sur la fin de ce set. La deuxième balle de set de ce tie-break sera la bonne. Un set partout.

Davidovich, qui n'a pas décoléré, est un homme qui sait s'occuper pendant la pause ; s'employant pour faire expulser plusieurs spectateurs un peu trop bruyants à son goût derrière son banc, il n'arrivera cependant pas à ses fins. « Jouer à domicile est toujours un avantage, qui plus est avec des matchs de cette durée, avec cette tension. S'il avait été en Espagne, cela aurait été en sa faveur. C'est quelque chose qu'il faut savoir gérer, parfois un facteur hors du court peut interférer avec le jeu, mais le joueur doit toujours bien rester sur le terrain pour y faire face. »[3] analyse Seyboth Wild en réaction aux nombreux chahuts observés à l'encontre de son adversaire.

La dynamique est favorable au Brésilien qui démarre la dernière manche comme il avait débuté le match, parvenant à breaker immédiatement son adversaire. Davidovich doit même sauver deux balles de 4-0 sur sa deuxième mise en jeu. L'évolution du match n'est définitivement pas favorable à l'Espagnol et ce n'est pas sa forte tendance à cramper (et on le voit d'ailleurs s'étirer à plusieurs reprises dans ce set) qui plaide en sa faveur... Mais le court Kuerten devait connaître de nouveaux retournements de situation.

Le troisième set est encore le témoin de quelques belles fulgurances qui font se lever le public bouillant de Rio. Mais les organismes des deux joueurs, qui ressemblent de plus en plus à des gladiateurs au centre de l'arène, apparaissent logiquement éprouvés par trois heures de match en montagnes russes. Cependant, contre toute attente, c'est bien le Brésilien qui craque. De 3-0, il se retrouve mené 4-3 et break contre lui !

La fin de ce match rocambolesque est-elle proche ? Pas sûr. A 40-15 sur son service, l'Espagnol semble parti pour confirmer son break. Autoritaire, faisant courir son adversaire exténué grâce à des amorties bien touchées, celui-ci a dû certainement se laisser aller à l'idée que le plus dur était fait. Mais c'était sans compter sur la grinta de Seyboth, qui s'accroche, allant au bout de lui-même pour se procurer une balle de debreak.

C'est alors que pendant l'échange, Davidovich Fokina exécute une nouvelle amortie. Mais Seyboth Wild s'arrache bien. L'Espagnol répond par un lob non concluant... 4-4 !

Impossible de prédire à ce moment-là un vainqueur à cet improbable marathon, tant les deux joueurs enchaînent sans crier gare coups de mous et regains d’énergie. C'est finalement Seyboth qui parvient à avoir le dernier mot dans cette rencontre folle en concrétisant sa première balle de match sur le service de son adversaire.

Le Brésilien s'effondre sur la terre battue du court Gustavo Kuerten : il lui aura fallu presque quatre heures pour s'adjuger la victoire la plus belle de sa carrière, selon son propre aveu après la rencontre. Les deux adversaires du soir s'enlacent, sans rancune, c'est également à noter. « Je n'ai pas beaucoup réfléchi à la fin du match. J'étais simplement heureux d'avoir gagné. Tout le travail que je fais porte ses fruits, ce qui m'a donné confiance sur le terrain. Mais malgré tout, quelque soit le résultat, je serais sorti ici avec l'idée que je suis sur la bonne voie »[4]. Il ne croyait pas si bien dire.

Grâce à cette première victoire en ATP 500, Seyboth Wild fait son entrée pour la première fois dans le top 200. Mais il paiera cher son manque de fraîcheur physique contre Borna Coric au tour suivant où son parcours s’achèvera. Mais cela n’empêchera pas le Brésilien d'apprendre beaucoup de ces deux matchs. Il remportera deux semaines plus tard, à la surprise générale, son premier tournoi ATP à Santiago contre Casper Ruud[5]. Avant de devenir peut-être un jour, l'homme de Rio.

De son côté, le 1er mars 2020, Davidovich Fokina remportera lui son premier tournoi ATP, en double, avec Roberto Carballès Baena également à Santiago.


[1]https://www.lance.com.br/tenis/wild-celebra-vitoria-historica-rio-open-satisfacao-muito-grande.html

[2]https://www.lance.com.br/tenis/wild-celebra-vitoria-historica-rio-open-satisfacao-muito-grande.html

[3]https://www.lance.com.br/tenis/wild-celebra-vitoria-historica-rio-open-satisfacao-muito-grande.html

[4]https://www.lance.com.br/tenis/wild-celebra-vitoria-historica-rio-open-satisfacao-muito-grande.html

[5]https://tennisbreaknews.com/2020/03/22/au-bonheur-de-seyboth-wild/