On va vous parler d'un match que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Rafael Nadal en ce temps-là n'était encore qu'un jeune garçon qui accrochait ses trophées dans sa chambre rêvant chaque jour à soulever la Coupe des Mousquetaires. Il ne fait aucun doute qu'à cette époque, le jeune Rafa suivait avec beaucoup d'attention les performances de Thomas Muster et Sergi Bruguera.

Nous sommes le 1er mai 1994, symbole parfait pour ce combat dantesque livré par ces deux "travailleurs" de l'ocre. Tous les passionnés et spécialistes espéraient voir ces deux joueurs, parmi les meilleurs joueurs du monde à l'époque sur cette surface, s'affronter en finale de Roland Garros. Ce sera finalement dans la capitale espagnole que le choc aura lieu. Madrid n’est pas encore le Masters 1000 qu'il représente aujourd'hui, plutôt l'équivalent d'un ATP 250. Pour leur cinquième duel sur terre battue (deux victoires chacun), les forces en présence donnaient un très léger avantage à l'Espagnol, 6ème mondial, alors que l'Autrichien peinait à intégrer le top 10 (11ème). Mais voir l'Autrichien à ce niveau après son grave accident de voiture en 1989 était déjà un miracle dont tous les mérites lui reviennent (voir ici le portrait de Thomas Muster que nous avons mis en ligne fin mars).

D’un côté donc, Sergi Bruguera. Rivalité oblige, le Catalan ne porte pas dans son cœur le tournoi castillan, mais cela ne l’a pas empêché de remporter le titre en 1992 et atteindre la finale en 1993 et donc en 1994. L’Espagnol est le prototype du joueur de terre battue avec un jeu solide du fond de court, un lift redoutable et un jeu de jambes performant. Bruguera aborde le tournoi comme le favori suite à son succès à Roland Garros la saison précédente. De l’autre côté, Thomas Muster est lui à l’aube (malgré ses 27 ans) de la meilleure période de sa carrière puisqu'en effet, c'est en 1995 qu'il connaîtra son apogée avec 65 victoires pour seulement trois défaites et 40 victoires consécutives entre Mexico et Roland-Garros. Au total, c'est pas moins de 11 titres que l'Autrichien remportera. Mais en 1994, Thomas Muster n'est pas encore Musterminator. Avec 37 victoires sur terre battue, il est même assez loin du leader mondial de l'époque, Alberto Berasategui avec 63 victoires.

Durant cette finale madrilène, dont hélas, il ne reste plus aucune archives, on constate que le tennis moderne a vraiment évolué physiquement et techniquement sans faire injure à ces deux grands champions qui nous ont gratifié d’une superbe finale cette année-là. En 1994, Muster et Bruguera sont des pionniers du jeu moderne qui s’est finalement généralisé à l’ensemble des surfaces de jeu. Un jeu de fond de court avec des coups puissants et variés, des changements de rythme, des angles de plus en plus croisés. Le service volée était passé de mode. Les deux hommes vont nous offrir un combat intense lors de cette finale ou les échanges courts seront bannis.

Le premier set vire à l’avantage du bûcheron autrichien qui se décale dès qu’il le peut sur son coup droit pour décocher des coups surpuissants qui dépassent Bruguera. L’Espagnol est pris à la gorge et tarde à rentrer dans le match. Très vite, on sent que Bruguera n’est pas dans son meilleur jour. Il a l’air amoindri physiquement. Il cède sa mise en jeu et lâche le set sur le score de 6-2. Dans le deuxième set, Muster qui tente de s’appuyer sur son jeu puissant, se heurte finalement au lift de Bruguera qui a été contraint de mettre en place une tactique apte à gêner la puissance de Muster. Bruguera donne une amplitude exacerbée à la balle. Muster est trapu et musclé. Il est considérablement gêné par les rebonds hauts. Lui qui n’a pas l’habitude de prendre la balle tôt se retrouve à devoir jouer régulièrement au-dessus de son épaule. Cela le force à réduire la puissance de ses coups et influence aussi la précision de sa balle. Bruguera en profite, prend le service de Muster et empoche finalement le set sur le score de 6-3.

Mais l'Espagnol, blessé à l'épaule, ne peut pas rivaliser à armes égales face à la puissance de son adversaire. De plus, à partir du troisième set, l’Autrichien va mieux lire le jeu de l’Espagnol et varier constamment le rythme. Soit en prenant la balle très tôt, soit au contraire, en reculant encore davantage pour prendre la balle lors de sa phase descendante et pouvoir exploiter toute sa puissance avec des angles injouables. Avant le lasso de Nadal, il y a eu le crochet de Muster ! La balle semblant être le prolongement de sa main comme si elle sortait tout droit de son bras. Magnifique à voir. Bruguera fait la grimace lorsqu’il constate que Muster est parvenu à trouver la parade à sa tactique si efficace dans la seconde manche. Pire, c’est Muster qui, dans ce troisième set oblige Bruguera à jouer au-dessus de son épaule. Son épaule douloureuse. La messe semble dite mais le Barcelonais ne va pas rendre les armes si facilement. Le set est très disputé même si on sent déjà que la partie bascule dans le camp de l’Autrichien. Avec sa patte gauche, ce dernier remporte le set finalement 6-4 et prend un ascendant psychologique sur Bruguera.

« Thomas Muster met toujours beaucoup d'intensité dans sa frappe, il cogne fort sans faire trop de fautes. Et en plus, son jeu de jambes est excellent. Il est difficile à déborder. Moi, à l'inverse, j'étais fatigué à la fois sur le plan physique mais aussi dans ma tête», avouera après le match Sergi Bruguera.

Dans le quatrième set, l’Espagnol semble résigné mais n'abandonne pas. Il est curieux de voir comment Bruguera semble comprendre qu’il ne gagnera pas mais parvient à maintenir sous pression Muster, incapable de prendre un avantage définitif au score. Preuve s’il en faut encore que cette rencontre, plus qu’un simple match de tennis, est une véritable bagarre physique et surtout psychologique qui s’est déroulée sous les yeux du public. Muster semblant dire à Bruguera « tu peux faire ce que tu veux, tu ne gagneras pas ! » Plus le match avance et plus les coups puissants de Thomas Muster acculent Sergi Bruguera loin derrière sa ligne de fond de court. L’Autrichien en profite même pour se laisser aller à des coups touchés, loin de son style de bûcheron habituel. Finalement, après un dernier break, Muster conclut le match. Il connaîtra l’apogée à Roland-Garros une année plus tard en battant en finale Michael Chang pour remporter le seul Grand Chelem de sa carrière. Bruguera pour sa part remportera Roland-Garros quelques semaines après ce tournoi de Madrid face à son compatriote Berasategui, effaçant ainsi ses deux défaites en finale de Monte Carlo face à Medvedev et donc celle de Madrid face à Muster. L'Autrichien sera lui éliminé lui dès le troisième tour de Roland Garros par Patrick Rafter.

Cette finale de Madrid constituera le début d’une prise de conscience de la part de l’Autrichien qui donna beaucoup de valeur à ce succès face au tenant du titre de Roland Garros qui réalisera le doublé Porte d’Auteuil un mois plus tard. Après cette finale, le tournoi de Madrid n’aura plus lieu jusqu’en 2002.


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