Les moins de 40 ans n'ont pas eu la chance de voir jouer en direct Guillermo Vilas. Le gaucher argentin, vainqueur de quatre Grands Chelems dans les années 70, a marqué de son empreinte l'histoire du tennis à travers son style de jeu mais aussi sa personnalité. Considéré comme l'une des premières rock-stars du tennis, doté d'un magnifique touché de balle, Guillermo Vilas est le précurseur du revers smashé, du tweener appelé à l'époque "Gran Willy" mais aussi du revers lifté (avec Björn Borg). Son statut de légende ne l'a jamais empêché de passer de longs moments à discuter avec ses fans, à serrer des mains, toujours avec le sourire. Avec sa puissance du fond du court, en coup droit comme en revers, Guillermo Vilas était un avant-gardiste du jeu moderne. Père spirituel du jeu argentin qui a accouché de si grands talents depuis trois décennies, Guillermo Vilas a largement contribué à l'essor du tennis à l'international.

Lorsque Rodolphe Gilbert est arrivé sur le circuit au début des années 90, l'Argentin jouait encore. Notre consultant se souvient évidemment de sa finale perdue à Roland Garros en 1982 face à Mats Wilander mais aussi de son dernier match en challenger à Bordeaux en 1992 face à German Lopez-Montoya où il avait obtenu une wildcard. S'il n'a jamais eu la chance de l'affronter ou de le rencontrer directement, il l'a déjà croisé à Roland Garros où l'Argentin a l'habitude de disputer le tournoi des Légendes. « Dans ce qu'il dégage dans son comportement, son charisme, on a l'impression qu'il est encore numéro un mondial...», nous confie Rodolphe Gilbert. Il se souvient que l'Argentin était à son époque le premier joueur professionnel à s'entraîner autant : « Il s'entraînait des heures et des heures. Quand on parlait de Vilas, on parlait d'un joueur qui avait ses chaussettes montées jusqu'au genou capable de passer toute sa journée sur le court. Il arrivait le matin, il épuisait tous les sparring-partners et il mangeait sur le court. La légende est peut-être exagérée mais c'était un énorme bosseur et c'était rare à l'époque. En tout cas, il était le meilleur joueur du monde sur terre battue... derrière Borg ! »

Souvent maltraité en effet par Björn Borg (5 victoires pour 17 défaites) mais aussi Ivan Lendl (5 victoires pour 10 défaites) ou encore Mats Wilander (1 victoire pour 7 défaites), Guillermo Vilas n'a officiellement jamais été numéro un mondial. Pourtant, tout porte à croire qu'il l'a bien été. C'est en tout cas le combat que mène depuis treize ans le journaliste argentin Eduardo Puppo : apporter les preuves et changer l'histoire !

Cette histoire incroyable racontée par Peter Bodo, journaliste à ESPN, pose un débat de fond : jusqu'où et dans quelle mesure peut-on réécrire l'Histoire ?

Rappel des faits : en 2007, la WTA accepte de modifier ses classements de 1976 pour accorder à l'Australienne Evonne Goolagong, 31 ans après, le statut de numéro une mondiale pendant deux semaines à la place Chris Evert. Cette décision inédite a servi de déclic à Eduardo Puppo : « J'ai pris cette décision comme un signe divin. Il n'était plus temps de s'asseoir, mais de reprendre les recherches. » Le journaliste argentin se lance alors le défi de prouver que Guillermo Vilas a lui aussi été privé à tort d'une place de numéro un mondial en 1975 et 1976 : « J'ai déjà fait plusieurs réclamations mais personne ne m'a écouté. À un moment donné, j'ai abandonné, et c'est pourquoi je n'en ai plus jamais parlé. Mais lorsque, des années plus tard, Eduardo Puppo est apparu, il m'a redonné de l'espoir, » a déclaré Guillermo Vilas à ESPN.

Comme l'ATP a déjà refusé à deux reprises de modifier les classements en faveur de Vilas, Eduardo Puppo, accompagné d'un ami mathématicien et informaticien, va examiner plus de 23 000 matches et rassembler 1200 pages de preuves. L'enquête va montrer que Guillermo Vilas a été privé de la place de numéro un mondial pendant cinq semaines en 1975 et deux semaines en 1976 à la faveur de Jimmy Connors.

Comment expliquer cette erreur ?

Tout simplement parce qu'à l'époque, l'ATP ne publiait pas des classements chaque semaine : seulement 11 en 1974 et 13 en 1975. L'informatique en était à ses balbutiements. L'ATP manquait de ressources et d'informations et n'effectuait ses classements que sur la base des performances moyennes des joueurs sur une période donnée. C'est au début de l'automne 1975 que l'Argentin aurait dû être classé numéro un mondial mais l'ATP ne publiera aucun classement entre le 16 septembre et le 29 octobre 1975. Deux dates où Jimmy Connors était numéro un. L'Américain le restera donc par défaut sur toute la période.

Néanmoins, malgré les preuves apportées par Puppo, l'ATP va à nouveau en 2015 rejeter la demande sans nier toutefois la véracité des preuves. Si Vilas est brisé par ce nouveau refus, ce n'est pas le cas de Puppo qui collabore désormais avec un avocat spécialisé dans le sport pour porter l'affaire devant les tribunaux. Pour l'ancien président de l'ATP, Chris Kermode, « c'est un gros problème que nous n'avons pas pris à la légère mais à un moment donné, c'est l'appel que nous devons lancer : réécrire l'histoire est impossible. Cela créerait une réaction en chaîne de réclamations. » Puppo lui a répondu « Non, nous ne réécrivons pas l'Histoire, c'est impossible. L'Histoire est unique. Nous écrivons la partie manquante de l'Histoire. L'Histoire complète. »

Interviewé par ESPN, José Higueras, qui a affronté dans les années 80 Guillermo Vilas, ne remet pas en cause le combat mené par Eduardo Puppo mais l'ancien entraîneur de Roger Federer, Pete Sampras, Jim Courier, Guillermo Coria ou encore Michael Chang ne changerait pas le classement pour autant : « Même si les données sont incorrectes, si on change le classement de l'époque, Jimmy Connors pourrait le contester en disant qu'il aurait joué plus de tournois si sa place de numéro un mondial avait été en danger ou contestée. » Un argument en effet recevable qui va dans le sens de l'avis de notre consultant Rodolphe Gilbert : « Cette enquête, je ne vois pas l'intérêt. Après, je comprends sa démarche. Je pense en effet que dans l'inconscient collectif, peu de gens savent que Vilas n'a jamais été numéro un mondial. Moi le premier, je pensais qu'il l'avait été. Mais à l'époque, les classements étaient calculés de façon moins précise qu'aujourd'hui et personne n'a jamais protesté et remis cela en cause. Dans ce cas, on peut imaginer que dans quarante ans, un journaliste serbe ira protester auprès de l'ATP pour comptabiliser les semaines où Novak Djokovic a été classé numéro un mondial pendant la suspension du circuit en pleine pandémie du Covid-19. Même si j'imagine que ça doit représenter beaucoup pour les Argentins que Vilas soit reclassé en numéro un mondial. »

Crédits : AP Photo/Amy Sancetta

N'allez pas penser que le combat de Puppo s'explique par un lien d'amitié entre les deux hommes. Le journaliste est avant tout un historien, soucieux de rétablir certaines vérités : « J'ai interviewé Guillermo à plusieurs reprises dans les années 80 mais notre relation était simplement formelle. Nous étions journaliste et joueur, rien de plus. » Désormais, à travers cette quête, les deux hommes sont devenus très proches, amis, au point que le journaliste ait commandé à un artiste une sculpture en fer du joueur (installée à l'entrée du club nautique de Mar del Plata à Buenos Aires) et devienne son biographe officiel.

Cette quête va l'amener à relever une autre anomalie : des oublis ou omissions dans le comptage des points de la saison 1977. Cette année-là, Guillermo Vilas avait remporté 16 titres (deuxième record derrière les 18 titres de Rod Laver en 1969) et remporté 53 victoires consécutives sur terre battue (là aussi, deuxième record derrière les 81 victoires de Rafael Nadal échelonnées sur trois saisons entre 2005 et 2007). Finaliste à Melbourne, titré à Roland Garros et à l'US Open, l'Argentin n'a pourtant pas réussi à détrôner Jimmy Connors d'après le classement officiel de l'ATP. La faute d'après le journaliste argentin à des tournois remportés par Vilas non comptabilisés. Il y a peu de chance que les instances finissent par modifier des classements qui datent de plus de 45 ans. Mais ne comptez pas sur le journaliste pour abandonner.

Ce devoir de mémoire tourne à l'obsession pour Eduardo Puppo. D'autant plus que la santé de Guillermo Vilas se déteriore depuis quelques années. A 67 ans, l'Argentin souffre d'une pathologie coïncidant avec une dégénérescence cognitive, qui touche notamment sa mémoire... Reclus dans sa résidence de Monaco auprès de sa famille, il n'a plus fait d'apparition publique depuis octobre dernier. A l'image de Guillermo Salatino, célèbre journaliste argentin très proche de Vilas, ses amis ne se répandent pas dans la presse au sujet de l'état de santé du vainqueur de Roland Garros le 5 juin 1977, il y a pile 43 ans : « Je regrette que son état de santé ait été rendu public, d'ailleurs il serait très imprudent de parler d'Alzheimer ou de démence sénile. Nous savons depuis 2016 qu'il est ailleurs et qu'il souffre de ces problèmes cognitifs. Sa santé se détériore mais nous ne savons pas ce que c'est. »

Le 24 avril dernier, Diego Maradona a d'ailleurs posté un message sur Instagram en marque d'affection à son ami malade : « Cher Willy, nous te devons tant de joies et d'émotions. J'espère que tu reçois TOUJOURS le respect et la dignité que nous méritons tous, dans les bons moments, et surtout dans les mauvais moments. Espérons qu'en ce moment, nous pouvons être digne de toi. Un énorme câlin, légende. »