Ils étaient jeunes, ils étaient ambitieux et rêvaient tous deux de succéder à Ismail El Shafei, dernier joueur égyptien à atteindre le top 100 (34ème mondial à son meilleur classement) au milieu des années 70. Les frères Hossam en avaient certainement le talent mais ils ne pourront plus jamais jouer au tennis en compétition. En effet, le 4 mai dernier, Youssef Hossam, 21 ans et 312ème mondial, a été banni du tennis professionnel à vie par la Tennis Integrity Unit (TIU) pour des faits de corruption et de matchs truqués un an après que son frère aîné Karim, 25 ans et 902ème joueur mondial, ait essuyé la même sanction.

Il est impossible de nier que les circuits ITF et challenger sont malades. Leur virus est désormais clairement identifié : les matchs truqués. Certains joueurs ont la tentation de cet argent facile. Si certains se contentent de dénoncer les fauteurs de trouble sans essayer de comprendre les causes, d'autres pointent du doigt un abandon des "petits" de la part des instances et une mauvaise répartition de la richesse sur le circuit qui provoquerait ce genre de dérives...

Karim et Youssef Hossam ont fauté, bafoué les règles de leur sport. Il ne s'agit pas dans cette enquête en quatre volets d'excuser leurs actes mais d’essayer de retracer leurs parcours pour mieux comprendre la vie dans l'antichambre du tennis mondial et pour quelles raisons la corruption y règne. Quelles ont été les motivations de ces deux frères ? Quelle est leur histoire ?

Fils d'un propriétaire d'une grande entreprise d'ameublement, Karim et Youssef Hossam grandissent dans un quartier chic du Caire. L'aîné pratique tout d'abord le basket, la natation mais est finalement poussée par sa mère vers le tennis, celle-ci souhaitant que son fils évite les sports de contact. Karim commence alors à taper la petite balle jaune à l'âge de 8 ans dans un club situé à El Sādis Min Uktōber, ville satellite du Caire. Karim n'est pas tout seul, son jeune frère Youssef écume régulièrement les bords de courts pour le regarder s'entraîner à tel point qu'il finit par suivre les traces de son frère aîné. « J'aimais l'idée de jouer dans une discipline peu pratiquée par les autres [1]» affirmera-t-il plus tard. Le père décèle un vrai potentiel chez ses deux enfants et s'implique rapidement dans leur développement. « Mon père n'arrêtait pas de m'appeler son "champion africain". Il nous a appris à mon frère et moi à rêver grand et à avoir des belles ambitions, de ne pas être seulement un champion dans notre pays ou sur notre continent. Cela m'a donné la volonté de réaliser ce qu'aucun joueur arabe n'a jamais réalisé », affirme Youssef en 2016. [2]

Lorsque la Révolution arabe éclate en 2011 en Egypte, il n'est plus question de tennis mais le paternel n'hésite pas à braver le couvre-feu pour emmener ses deux fils de 13 et 17 ans à l'entraînement... « Il insistait pour que nous ne négligions pas le tennis. Mais c'était compliqué de trouver quelqu'un comme vous d'assez fou pour sortir pendant le couvre-feu et taper la balle. Donc je frappais la balle contre le mur ou je jouais avec mon frère, affirmera Youssef en 2016. Il a fallu un certain temps avant que les choses reviennent à la normale et que les tournois reprennent. »

Si le père prend ce risque c'est parce qu'il est convaincu que ses deux enfants ont des dispositions pour le tennis, en premier lieu, Karim. Pendant son adolescence, celui-ci participe à plusieurs reprises à l'ITF Touring Team, programme financé par le Fonds de Développement des Grands Chelems, qui permet aux jeunes joueurs des pays en développement de venir s'entraîner plusieurs semaines en Europe. Il file également pendant deux ans en Californie à l'Advantage Tennis Academy avant de retourner en Egypte. Quelques mois après ses débuts sur le circuit junior, il atteint les quarts de finale à l'US Open. Avant d'amorcer sa carrière professionnelle, le jeune égyptien aura réussi à grimper jusqu'à la 11ème place mondiale chez les jeunes, suffisant pour susciter l'attention en tant que grand espoir du tennis africain...

Quant à son frère Youssef, il subit quelques blessures pendant son adolescence qui retardent sa progression. Il commence à jouer sur le circuit ITF à 14 ans, mais se voit contraint de démarrer par les tournois Grade 4 et 5. Les quelques 500 tournois juniors sont répartis du grade 5, le moins bien doté, au grade 1. Au dessus, on trouve le grade A (seulement cinq tournois sur la saison) puis les tournois du Grand Chelem. « Je me souviens du premier tournoi Grade 2 que j'ai joué en Egypte. J'étais comme effrayé et j'ai perdu au premier tour, relate-t-il en 2016. Je n'étais pas très bon quand j'étais jeune à cause de mes pépins physiques. J'ai mis un peu de temps pour me développer. »

Il finit par sortir du lot et décroche trois titres de champion d'Afrique junior entre 2014 et 2016. C'est durant cette dernière année qu'il fera ses débuts en Coupe Davis à l’âge de 17 ans, contre la Principauté de Monaco, sous l'œil du prince Rainier.

Multipliant les victoires dans son pays et réalisant quelques performances à l'étranger, il finit par s'installer parmi les vingt meilleurs juniors du monde. Il participe ainsi aux tournois du Grand Chelem dans sa catégorie, systématiquement en tant qu'unique représentant de son continent. Foulant les travées de l'US Open, Melbourne et Roland Garros, il s'émerveille. « En Egypte, nous n’avons pas de grands tournois, on ne peut pas voir les stars du tennis. Je n'ai jamais été aux tournois d'Abu Dhabi ou de Dubaï, donc quand j'ai été à l'US Open en 2015, c'était la première fois que je voyais des grands joueurs près de moi. C'est un sentiment si étrange ! Quand j'ai vu Djokovic pour la première fois, j'étais avec ma coach de l'ITF Touring Team et je me suis complètement figé. Elle m'a dit "il va falloir que tu t'habitues, les joueurs sont partout ici" ».

Mais l'ébahissement a ces limites et Youssef, peu habitué à ce que l'on mette les petits plats dans les grands pour lui, est vite rattrapé par ses émotions. « En allant sur le court, au moment d'être appelé, je marchais avec des gardes du corps et je me suis dit "mais pourquoi je marche avec des gardes du corps à mes côtés ?". J'étais comme tétanisé dans le premier set parce que je faisais une fixation sur les ramasseurs de balles qui me donnaient ma serviette entre les points... Je n'étais pas concentré sur mon jeu, c'était trop dur, je n'ai pas pu lutter. »

Pas forcément bien préparé à la gestion de ces événements « bigger than life », il ne dépassera pas le troisième tour en Grand Chelem dans sa catégorie. Mais son classement junior est prometteur et son potentiel bien réel. Il décide donc comme son frère d'embrasser une carrière professionnelle.



Comme pour Karim, son père lui finance des stages à l'étranger, notamment à l'Académie Mouratoglou à Nice, pour lui permettre de progresser. Le jeune espoir égyptien a notamment été entraîné par Bastien Fazincani lors de la saison 2017 : « Je l'ai connu pendant les années où je bossais au Pro Team chez Patrick (Mouratoglou). Il faisait partie des joueurs qui allaient et venaient plusieurs semaines par an. On a été plusieurs coaches à bosser avec lui. » Et c'est peu de dire qu'il lui a tapé dans l'œil rapidement. « Il a un superbe revers à une main. C'est même l’un des plus beaux jeux que j'ai vu ». L'actuel coach de Dalma Galfi (176ème joueuse mondiale) dresse un panorama élogieux à propos de la palette technique du jeune égyptien. « C'est un petit gabarit – il doit faire environ 1,80m de mémoire (ndlr : 1,78m exactement) et peut servir à presque 200 km/h les yeux fermés. Il a un physique de top 20 mondial, très aérien, léger, extrêmement rapide et réactif, un toucher fabuleux et un excellent coup d'œil. Il peut tout faire, attaquer, défendre, courir, limer du fond, faire service-volée, il peut claquer des coups gagnants aussi bien en coup droit qu'en revers, varier les trajectoires et les effets. » 

Bastien Fazincani n'est pas le seul à encenser le jeune homme. Kerei Abakar, qui a aussi été un de ses coachs à l'Académie Mouratoglou voit un peu de Federer dans son jeu, évoquant chez l'Egyptien « une technique au-dessus de la moyenne et un bras de feu ». Ses défauts ? « Il a tendance à être nerveux, confirme Bastien Fazincani. Et parfois, il faut le pousser un peu mais quel joueur n'en a pas besoin à son âge ? » Youssef a grandi en tapant la balle avec son frère aîné et il n'est pas illogique que le jeu des deux joueurs présente quelques similarités. « Le coup droit est mon arme principale. Mon frère et moi, on a le même style de jeu, agressif avec un gros service et un bon coup droit, avouait-il en 2017. Il crampe toujours et moi aussi. On a des choses en commun, c'est plutôt amusant. Mais je pense que j'aime plus tenter des amorties et attaquer au filet que lui. Tandis que Karim est un pur joueur de fond de court. » Les deux frères partagent également un autre point commun, celui de suivre des études à l'université, parallèlement à leur carrière professionnelle. Simple volonté de se réserver une issue de secours en cas d'échec ou de grosse blessure ? Pas seulement. « J'ai été forcé de m'inscrire à l'université parce que sinon je n'aurais pas pu avoir de permis pour voyager et j'aurais été obligé de faire mon service militaire en Egypte, concède Karim Hossam en 2014. Donc je vais à l'université mais ça va, ils sont compréhensifs et me laissent jouer les tournois. Je suis inscrit dans un cursus de langue [3]. ». Youssef lui a emboîté le pas.  « C'est la filière la moins contraignante en matière de présence obligatoire, » [4] confessait-il en 2017.

Youssef confie admirer son grand frère qu’il voit comme son modèle « devant Roger Federer ». Mais en tant que cadet de la fratrie, il observe avec attention le début de carrière de Karim et affiche très tôt sa volonté de ne pas rééditer les mêmes erreurs que lui. « Quand mon frère a arrêté de jouer chez les juniors, il était excité à l'idée de participer aux tournois Futures. Il a connu des très bons résultats au début mais il a continué à jouer sur ce circuit ITF sans pouvoir en sortir. Cela devait lui faire du bien de remporter autant de titres à ce niveau-là et il n'a pas franchi le palier du Challenger Tour. Je ne veux pas tomber dans ce piège. »

En effet, les choses avaient bien commencé pour Karim. Dès sa première année sur le circuit professionnel, en 2014, il grignote 830 places pour grimper au 338ème rang mondial. « Mon but était d'accéder au top 500 à la fin de l'année. Après avoir évoqué le sujet avec mon coach Karim Zaher début 2014, on a convenu qu'il fallait que je sois rapidement dans le top 700, puis ensuite dans les 500. Mais après plusieurs mois, j'étais déjà 470ème, ce qui était inespéré. Je suis resté à Sharm El Sheikh pendant plus de deux mois. J'ai joué beaucoup de matchs, ce qui m'a aidé. Jouer à la maison, ça fait la différence. ». Karim tire parti du nombre important de tournois organisés en Egypte et y gagne au total quatre tournois Futures, tous sur terre battue.

A 18 ans, fort d'un bilan de 74 matchs gagnés sur 100 au total, Karim Hossam a l'avenir devant lui. Lorsqu'on l'interroge à ce moment-là, le natif de Gizeh affiche une très (trop?) grande confiance en lui. « J'ai réussi à acquérir une certaine force mentale. Je sens que je peux jouer contre n'importe qui, sans aucune peur (…) Je veux vraiment être le futur phénomène du tennis arabe. J'ai confiance en moi, je peux atteindre le top 10. » Comment y parvenir ? « Pour battre des bons joueurs, je dois m’entraîner avec des gens comme eux. Je dois aller dans des académies et jouer beaucoup de tournois. Plus je jouerai de matchs et plus mon niveau augmentera. » Raisonnement presque arithmétique. Imparable ? Non, car un événement va radicalement changer la vie du jeune égyptien. Karim Hossam ne pouvait pas imaginer à l'époque qu'il venait de remporter en cette année 2013 les quatre derniers tournois de sa carrière...

Pour lire la suite : Enquête sur le destin brisé des frères Hossam – épisode 2/4 : l’engrenage fatal


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[1] https://www.lepoint.fr/sport/egypte-youssef-hossam-l-espoir-du-tennis-africain-cherche-un-sponsor-02-10-2017-2161413_26.php
[2] https://sport360.com/article/tennis/international-tennis/160305/a-day-with-youssef-hossam-courting-attention-down-under
[3] rabulleil.blogspot.com/2014/03/interview-karim-hossam-next-big-thing.html
[4] https://www.lepoint.fr/sport/egypte-youssef-hossam-l-espoir-du-tennis-africain-cherche-un-sponsor-02-10-2017-2161413_26.php