Dès leur plus jeune âge, Karim et Youssef Hossam ont porté sur leurs épaules les espoirs du tennis africain. Dans la confidentialité du circuit junior, certains ont espéré qu'ils pourraient devenir des fers de lance et des ambassadeurs du continent à travers le monde. En 2013, l’aîné, Karim a accompli une première année sur le circuit professionnel au delà de ses espérances mais un événement va bouleverser le cours de sa carrière.

Pour lire l'épisode précédent : Enquête sur Le destin brisé des frères Hossam – épisode 1/4 : la promesse d’un grand avenir

31 décembre 2013. La saison débute à Doha. Comme à leurs habitudes, les organisateurs invitent des jeunes espoirs arabes dans le grand tableau afin de les aguerrir au plus haut niveau. Karim Hossam bénéficie cette année-là d'une wildcard et se voit ainsi récompensé pour son année 2012 pleine de promesses. Le tirage au sort va lui désigner la tête de série n°5 Richard Gasquet au premier tour.

Alors qu'il prépare le match le plus important de sa jeune carrière, un joueur l'approche et lui fait une proposition troublante. « Est-ce que tu veux perdre le premier set et gagner 1000 dollars ? ». Karim est perturbé. Il se demande si la personne qu'il a en face de lui est réellement sérieuse. Truquer le résultat d'un match pour obtenir de l'argent ? Karim Hossam avouera plus tard aux enquêteurs de la Tennis Integrity Unit qu'il ignorait à ce moment-là que les paris sportifs existaient. Karim Hossam se retrouve dans une position inconfortable. Ses chances de battre Richard Gasquet qui affichait une bonne régularité à l'époque, n'étaient pas très élevées. Mais est-il prêt à fragiliser un peu plus ses chances de victoire devant un stade tout acquis à sa cause ? Non. « Je joue Gasquet, je ne suis là pas ici pour vendre un match » [1], répond-il à l'intermédiaire.

Karim Hossam perd son match 7-5/6-1. Il est cependant satisfait par son niveau proposé et conforté dans l'idée qu'il pourra un jour rivaliser avec les meilleurs joueurs de la planète. « Je voulais voir quel était mon niveau par rapport à ce genre de joueur. J'étais tellement excité que j'ai joué du grand tennis, je n'ai pas senti que la différence de niveau était si grande. Le premier set était très serré. Je suis un peu mitigé car je sens que j'aurais vraiment pu le gagner. Je viens d'Egypte, je craignais de ne pas être à la hauteur parce que je me retrouvais avec un top 10 en face de moi. Mais une fois sur le court, je n'avais plus peur et j'ai très bien joué. [2]»

Dans la foulée, le natif de Gizeh honore sa première sélection en Coupe Davis, contre la Moldavie de Radu Albot. Après avoir tenu tête au Moldave et fait jeu égal pendant deux heures, il abandonne finalement dans le quatrième set. Malgré la défaite, il est fier de son niveau de jeu. Ravi d'avoir pu goûter au plus haut niveau et rempli d’espoirs sur son avenir, Karim rentre en Egypte pour retrouver le circuit Future et ses habitudes. C'est alors que le joueur qui l'avait approché revient à la charge. Il lui propose cette fois de perdre un match pour empocher 1000 dollars. Il n'est plus question de Doha, de circuit ATP, de match télévisé face à l’un des meilleurs joueurs du monde mais plutôt d'un tournoi à l'exposition inexistante à Sharm El-Sheikh dans un petit club de quartier à côté d'un centre commercial. 1000 dollars, ce n'est pas rien pour un jeune joueur qui débute sur le circuit professionnel. Cette petite défaite qu'on lui propose représente d'ailleurs la moitié du prize money de la victoire finale du tournoi et met en lumière les difficultés à gagner sa vie sur le circuit ITF. Cette fois-ci, le jeune espoir ne résiste pas à la tentation. Il ne se doute pas qu'il vient de basculer dans une zone grise qui va le mener à la Tennis Integrity Unit, instance indépendante chargée d'enquêter sur les cas de corruption liés aux paris sportifs. Devant les enquêteurs, le joueur explique que c'est dans un premier temps la curiosité qui l'a amené à accepter la proposition. « Je voulais essayer car je n'avais jamais essayé. Je pensais vraiment que la personne qui m'avait approché mentait. » La somme qu'il recevra dans ses mains après avoir perdu son match sera pourtant bien réelle.

Peut-être un peu troublé par cet acte, Karim Hossam avoue dans un premier temps avoir évité de tricher à nouveau. Mais finalement, le poison de la corruption et l’appât du gain s'est installé en lui et finit par se répandre. Alors pourquoi ne pas recommencer ? En quête d'argent pour financer ses déplacements et s'inscrire dans des plus gros tournois, il décide de truquer ses matchs.

A partir de là, ses résultats commenceront à s'en ressentir. Ses performances sur le premier semestre 2014 sont sans relief. Son classement lui permet malgré tout de disputer plusieurs tournois challengers au Maroc, en Italie et en Allemagne entre juin et septembre... On peut émettre l'hypothèse que les frais pour disputer ces tournois en Europe aient pu pris en charge par l'argent récolté de ces matchs truqués...

Malgré les défaites, beaucoup de ses rencontres apparaissent serrées dans la physionomie. Ses intentions de jeu donnent alors l'impression qu'il est sincère et déterminé à lutter pour passer un palier. Il n'ira jamais au-delà des qualifications et rentre au pays en octobre. Cette période apparaît vraisemblablement comme une rupture dans la carrière de Karim Hossam qui, à partir de là, enchaînera les performances médiocres sur le circuit Future, ne passant plus qu'un ou deux tours par tournoi pendant de longs mois. Mais le truqueur lui, en revanche, a pris du galon. A l'instar du joueur qui l'avait approché à Doha, Karim Hossam devient un intermédiaire entre les parieurs et les joueurs. Il contacte ces derniers directement, sur Facebook, pour leur faire des propositions :

« Tu perds le premier set et tu gagnes le match, pour 2500 dollars. Tu comprends ce que je te dis ?
- Le score est important ou j'ai juste besoin de perdre le set ?
- Le score n'est pas important. Il faut juste que tu perdes le premier set et que tu gagnes le match.
- J'espère que c'est ok car j'ai vraiment besoin de cet argent. »

Fin de la conversation.

Cet extrait est un document exclusif de la BBC qui a bénéficié d'une fuite pour consulter le dossier confidentiel de la Tennis Integrity Unit sur le joueur. Un autre cas, révélé par Stefano Berlincioni, rédacteur pour Sportface et LastWordonTennis, concerne un match disputé au Nigéria, dans l'anonymat du tennis mondial. Karim Hossam s'accordera avec Henry Atseye, classé au 1884ème rang ITF pour perdre un match de double avec lui lors du tournoi Future F3 d'Abuja. Ce ne sera pas la dernière fois que les deux hommes feront affaire, comme l'indique ce même journaliste italien.  « D'après ma source anonyme, Karim Hossam a essayé de contacter le Nigérian Henry Atseye et l'a appelé le 14 octobre 2017. Henry a gagné un match ce jour-ci sur un tournoi Future (6-4/0-6/6-0 en ne gagnant que quatre points dans le second set et perdant seulement quatre points dans le dernier set. » Le Nigérian sera finalement suspendu pendant une durée de trois ans en juillet 2019, quasiment deux ans après les faits.

Selon les documents confidentiels que la BBC a pu se procurer, Karim Hossam a truqué entre 2014 et 2016 des matchs en Egypte, en Tunisie et au Nigeria impliquant une vingtaine de joueurs africains. Il récoltait une commission à chaque match truqué et devait, en toute vraisemblance, parier contre les joueurs qu'il avait corrompus. Mais au fond, Karim Hossam n'est plus qu'un pion perdu dans une constellation de parieurs peu scrupuleux, gagnant des sommes folles sur le dos des joueurs. « Avoir ce genre d'informations d'insider (personne appartenant à des organisations ou des groupes détenant des informations exclusives non disponibles pour le grand public), de la part de personnes impliquées dans des matchs truqués de tennis, permet de gagner beaucoup d'argent, indique Fred Lord, directeur anti-corruption au centre de sécurité international du sport, à la BBC. On parle de sommes pouvant aller jusqu'à un demi-million d'euros. »

En attendant, la carrière de Karim Hossam n'avance pas. Après les belles promesses entrevues en 2013, il plonge littéralement au classement en 2014 en enchaînant les performances médiocres et finit la saison autour de la 900ème place mondiale. Il ne réussira jamais plus à réintégrer les 800 premiers. Pris dans l’engrenage des paris sportifs, on le voit réaliser des actes douteux, comme abandonner en pleine rencontre alors qu'il doit faire face à quatre balles de matchs contre lui dans un tie-break décisif. Avait-il misé sur lui sur ce match et jeté l'éponge pour ne pas perdre son pari ? On n’aura jamais la confirmation mais c'est une éventualité énoncée par Stefano Berlincioni.

En tout cas, le jeune joueur se révèle peu discret. Pensait-il passer indéfiniment entre les mailles du filet ? Karim finit par avouer à son père qu'il truque des matchs. Ce dernier, qui avait passé une partie de son existence à payer sa carrière est furieux et lui rétorque qu'il est en train de gâcher sa vie. De toute façon, l'ex-espoir du tennis égyptien est allé trop loin et ne peut plus faire machine arrière. Il finira par se faire attraper par deux enquêteurs britanniques de la TIU en juin 2017 dans une chambre d'hôtel en Tunisie. « Je ne pouvais plus me permettre de jouer, mon père me finançait et il devait financer mon frère aussi et ensuite, je n'arrivais pas à générer des revenus. », leur avouera-t-il pendant son interrogatoire.

Lorsqu'il sort de cette entrevue, Karim Hossam pense naïvement pouvoir échapper à des lourdes sanctions. Il espère coopérer avec eux et gagner de l'argent en attrapant les truqueurs. Mais l'Egyptien déchante rapidement. Il est suspendu provisoirement par la TIU en juillet 2017. Il va continuer à parler aux enquêteurs de la cellule d'enquête sans que cela ne change quoique ce soit aux sanctions. La sentence tombera finalement un an après. Il est banni à vie, coupable de seize violations aux règles anti-corruption comprenant notamment des matchs truqués, la sollicitation ou facilitation de jeu et le non report de tentatives de corruption. [3] Karim Hossam réagit vivement auprès de la TIU : « Je ne peux pas donner plus d'informations, de détails sur les conversations que j'ai eues. J'étais ouvert... Je joue depuis 17 ans. J'ai été forcé de faire tout cela à cause de certaines circonstances. Et je ne tire aucun avantage de mon point de vue (ndlr : à coopérer avec les enquêteurs). »

Les documents de l'enquête que la BBC a pu consulter indiquent que Karim Hossam a repris ses activités de « fixer » (anglicisme désignant une personne qui truque des matchs) après sa suspension, comme si cette activité demeurait dorénavant son dernier lien avec le tennis. Une conversation vive captée sur Facebook en juillet 2018 montre qu'un des joueurs avaient fini par parler, faisant capoter un deal. « Mec, on a besoin de mecs, pas de bébés » lui avait-t-il rétorqué.

Dans le même temps, Grigor Sargsyan, plus connu sous le nom de « Maestro », est interpellé en juin 2018 et présenté devant la justice belge pour blanchissement, corruption, appartenance à une organisation criminelle et infraction à la législation des jeux de hasard. Ce dernier régnait en maître dans l'univers des paris truqués et contrôlait environ 30 à 40 % du marché mondial dans le tennis. Quelques mois plus tard, la police espagnole arrête 28 joueurs de tennis dans le cadre d'une enquête de corruption impliquant la mafia arménienne, sans que le lien entre les deux affaires n'ait pu être déterminé. Quant à la police belge, elle a concentré son activité sur la recherche d'un suspect plus haut placé que Maestro. Une enquête préliminaire dévoilée fin 2019 fait état d'un réseau arménien implanté dans sept pays et impliquant 150 acteurs dont un joueur du top 30 mondial dont le nom n'a pas été dévoilé (voir l'article que nous avions consacré à cette affaire). Selon l'enquête de la BBC, un des contacts retrouvés de Karim Hossam aurait été arménien... On n’en saura malheureusement pas plus.

Au final, une grande partie des joueurs impliqués dans les matchs truqués de l'Egyptien ne seront pas sanctionnés. Et le joueur qui l'a corrompu en premier lieu n'a jamais été puni. Karim Hossam aura finalement endossé l'habit de ce dernier, influençant de nombreux joueurs de son continent. Jusqu'à corrompre son jeune frère Youssef ?

La question est posée. Après son interrogatoire avec les enquêteurs de la TIU, Karim Hossam envoie ce message à son frère : « Ils m'ont choppé dans ma chambre d'hôtel. Et j'ai été assez stupide pour ne pas effacer certains trucs ». Il était parfaitement clair à ce moment-là que Youssef avait connaissance des activités illégales de son frère et échangeait avec lui sur ce sujet. Il est donc tout à fait logique que les projecteurs de la TIU se déplacent dans le champ du frère cadet... Stefano Berlincioni est lui encore plus direct. « Après avoir lu l'ensemble des documents confidentiels du TIU concernant le dossier de Karim, il me paraît évident que les deux frères étaient impliqués. Quelques matchs de Youssef ont été arrangés par son frère... »

(à suivre)  Fin du deuxième épisode


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[1] www.bbc.com/news/stories-47121681
[2] rabulleil.blogspot.com/2014/03/interview-karim-hossam-next-big-thing.html
[3] https://www.tennisintegrityunit.com/media-releases/egyptian-tennis-player-karim-hossam-banned-life-and-fined-match-fixing-offences