Après un début de carrière très prometteur, Karim Hossam a fini par tomber dans l'engrenage des matchs truqués. Finalement rattrapé par la TIU, il est banni du tennis professionnel à vie. L'histoire tragique aurait pu s'arrêter là si son frère cadet, Youssef, ne s’était pas retrouvé dans le collimateur de la cellule d'investigation.

Pour lire l'épisode précédent : Enquête sur le destin brisé des frères Hossam – épisode 2/4 : l’engrenage fatal

Comme son frère, Youssef faisait partie de meilleurs jeunes de sa génération en Future. Quittant le circuit junior en 2016, il n'attend que quelques mois avant de gagner son premier tournoi à Sharm El Sheikh sur dur. Il remporte ensuite cinq tournois entre juillet et octobre 2017, ce qui lui permet de se classer à 19 ans dans les 300 premiers joueurs mondiaux au classement ATP et fait alors partie du top 25 mondial chez les moins de 20 ans.

« Il y trois ans, je le battais 6-0 6-0. Aujourd'hui, c'est l'inverse. Son évolution est impressionnante, » constate en 2017 Marius Barzu, l’entraîneur des deux frères à l'Université Misr pour les Sciences et les technologies où ils étudiaient. Youssef est convaincu de pouvoir atteindre le top 100 à moyen terme. Mais pour cela, il faut un peu plus que du travail et du talent. « Je peux le faire, je ne sens pas un fossé inaccessible. Bien sûr, il faudra un certain investissement pour faire ce saut. Je vais avoir besoin de soutien, pas juste financier, même si c'est important parce que voyager pour participer aux tournois coûte cher. J'aurais besoin de soutien de la part des sponsors, de ma Fédération [1]», indiquait le natif de Gizeh en 2016. Marius Bazu est encore plus catégorique. « Il pourrait être dans le top 100 mais le défi pour lui aujourd'hui, c'est de trouver le soutien financier qui fera de lui une star. »

Une dépêche AFP paraît sur lui en octobre 2017. Le titre n'y va pas par quatre chemins. « Youssef Hossam, l'espoir du tennis africain, cherche un sponsor ». Un appel à l'aide ? « Je suis optimiste, les choses se passent bien pour moi » assure pourtant le jeune égyptien à ce moment-là.

Youssef Hossam avait identifié les difficultés de la troisième division du tennis mondial. Selon lui, le circuit ITF a vocation à être seulement un tremplin, un sas de passage vers le circuit professionnel. Le mot d'ordre est de pouvoir s'en échapper dès que possible afin de se frotter aux tournois challengers. Comme nous l'indiquions précédemment, le jeune pharaon souhaitait tirer les leçons des erreurs de son frère aîné. Hélas, comme pour ce dernier, sa carrière atteindra un plafond de verre qu'il n'arrivera jamais à surmonter.

Ses débuts sur le circuit challenger sont pourtant loin d'être infamants. L'Égyptien se paye même le luxe d'une belle victoire contre Radu Albot, à l'époque aux portes du top 100, au challenger de Bangalore en novembre 2018. Mais quelques victoires çà et là ne suffisent pas et après trois mois de périples sur le circuit secondaire, Youssef ne fait que chuter au classement. Malgré douze victoires en vingt matchs (en comptant les qualifications), il va chuter de 60 places, repasser par la case Future et retourner au pays. Il acquiert trois nouveaux titres chez lui mais son classement ne décolle pas étant donné la faible dotation en points à ce niveau de compétition (10 à 20 points ATP pour les vainqueurs de tournoi Future). Fin avril 2019, il s'envole vers l'Asie pour disputer la tournée asiatique en challenger mais se retire avant même de disputer son premier tournoi à Séoul. Selon la version d'un homme affirmant être l'avocat de Karim Hossam, ce forfait serait dû à une diarrhée dûe à une intoxication alimentaire... En réalité, le problème est bien plus sérieux. Youssef Hossam ne rejouera plus en compétition officielle. Plus du tout…

Le 30 juillet 2019, il est suspendu à titre provisoire jusqu'à ce 4 mai 2020 où la Tennis Integrity Unit annonce dans un communiqué que le joueur, âgé seulement de 21 ans, est banni du tennis à vie en raison de 21 violations des règles anti-corruption comprenant :
- matchs truqués,
- sollicitation ou facilitation de jeu (pour soi-même ou pour autrui)
- incitation d'autres joueurs à ne pas donner le maximum,
- non report de tentatives de corruption,
- non collaboration avec la cellule d'investigation du TIU [2].

L'éventail est large, presque démentiel. Les charges sont quasiment identiques à celles de son frère quelques années plus tôt. Il s'agit tout simplement d'un des plus gros cas de bannissement émis par la cellule d'investigation. Youssef Hossam a bel et bien prévu de faire appel de cette décision mais au regard de l'ampleur de ces violations, comment pourrait-il considérer avoir une chance de réduire sa lourde peine ?

Un autre élément du communiqué attire l'attention. Ce dernier précise que Youssef Hossam avait « conspiré avec d'autres parties pour mener entre 2015 et 2019 une vaste campagne de corruption liée aux paris sportifs aux niveaux inférieurs du tennis professionnel ». Il aurait donc commencé à "vendre ses matches" peu de temps après son frère alors même qu'il était encore junior. Autre enseignement, Youssef aurait triché jusqu'à l'année de sa suspension de façon régulière.

La théorie selon laquelle Karim Hossam aurait entraîné son frère dans cette mauvaise pente est plus que plausible. On peut supposer de la même manière que Youssef a continué à tricher après 2017 avec l'aide de son frère aîné. En effet, on sait que la suspension provisoire de Karim en juin 2017 ne l'a pas empêché ensuite de continuer à tremper dans les paris truqués. Furieux de la décision de la TIU, il avait même envoyé à un autre joueur ce message, « Je vais parier encore plus maintenant », ce qui démontrait explicitement qu'il n'allait pas cesser ses activités, bien au contraire.

De la même manière, on peut imaginer que le cadet a pu, avec le temps, développer son propre réseau. En filigrane de cette réflexion, il s'agit avant tout d'éviter de faire de Youssef Hossam une victime des activités d'un frère aîné qu'il admirait. La gravité des violations et surtout le fait qu'elles se soient étalées sur une durée de cinq ans ne plaident pas en faveur de l'incident isolé ou de la simple erreur de jeunesse. La suspension de son frère par la TIU aurait dû être une alerte suffisante de ce qu'il risquait dans un futur proche. Youssef Hossam a visiblement choisi de continuer à tricher, en toute connaissance de cause. Et ce n'est que fort logiquement que son destin en tant que joueur de tennis s'est brutalement interrompu, en laissant un sentiment de gâchis et de tristesse planer autour de lui.

Plus encore que son frère, Youssef avait visiblement le potentiel pour se révéler au grand public, grâce à une palette technique qui aurait comblé les amoureux du jeu. Ne restera plus, pour ceux qui l'ont connu, que le sentiment d'avoir vu en lui quelques facettes du porte drapeau du tennis africain qu'il aurait pu devenir.  « Quand j'y repense, je me dis qu'il avait tout. Le bras, le toucher, le physique, il sait jouer très intelligemment quand il a envie... Bref, sur le papier, il avait tout pour être top 20, affirme Bastien Fazincani. De mémoire, Stefanos Tsitsipas a déjà perdu des sets contre lui. Bref, c'est le genre de joueur capable d’accrocher n'importe qui à l'entraînement, affirme Bastien Fazincani. Humainement, Youssef c’est quelqu'un d'adorable. Il a le sourire du matin au soir, toujours à faire des blagues, à te "checker", à te prendre dans ses bras, un peu à l'américaine. C'est quelqu'un de poli, bien éduqué. Il me remerciait à chaque fin d'entraînement et en fin de semaine, quand il s'envolait en tournoi, il m'envoyait encore un message pour me remercier. C'est assez rare. C'était un plaisir d'être avec lui, sur le court et en dehors. C'est le genre de gars qui, bien encadré et bien entouré, aurait pu aller loin, c'est certain. »

On n’aura jamais fini de s'interroger sur ce qui peut pousser un joueur, d'apparence respectable, à corrompre le sport qu'il aime. Mais Marius Barzu, l'entraîneur roumain des frères Hossam à l'université où ils étudiaient l'anglais en parallèle de leur carrière, va abonder dans le sens de Bastien Fazincani. Il était même catégorique en 2017. Le potentiel du cadet Hossam était immense mais faute d'un staff élaboré, sa progression ne pouvait pas être optimale : « Il manque à Youssef une structure, un cadre et des sponsors à la hauteur de son potentiel et de son niveau de jeu », précise le coach roumain.

Les frères Hossam ne sont pourtant pas désœuvrés. Issus d'une famille bourgeoise, ils vivent dans un quartier riche du Caire et Youssef roule même en Jaguar. Le père a envoyé régulièrement ses deux enfants faire des stages onéreux en Europe ou aux Etats-Unis. Mais ses revenus ne pouvaient lui permettre de payer les frais d'un staff à temps plein (entraîneur, physio, etc.) pour chacun de ses deux fils.

Youssef et Karim Hossam n'ont jamais pu trouver ces fameux sponsors qui auraient pu booster leur carrière. En Egypte, le tennis reste dans l'ombre du squash, discipline reine qui a vu l'émergence ces quinze dernières années de nombreuses têtes d'affiches, à l'image de Ramy Ashour, triple champion du monde en 2008, 2012 et 2014. Le soutien de la Fédération de tennis auprès de leurs jeunes espoirs reste aujourd'hui insuffisant, même si les deux frères ont pu bénéficier de quelques coups de pouces non négligeables. Ces derniers ont ainsi pu être rémunérés pour leurs matchs en Coupe Davis et obtenir la prise en charge régulière de leur hébergement pour leur participation aux tournois Futures de Sharm El Sheikh. L'aide financière reversée, elle, est néanmoins réduite à une portion congrue. Youssef Hossam a pu ainsi obtenir en 2016 entre 5.000 et 6.000 livres égyptiennes, soit 300 euros seulement… Néanmoins, si les sommes versées par la Fédération sont minimes, cette dernière a réussi à débloquer une subvention de 25 000 dollars de la part de l'ITF pour aider sa carrière [3].

La situation politique explosive en Egypte sur cette dernière décennie n'a également pas encouragé les sponsors du pays, luttant pour survivre, à investir dans le tennis. Mais c'est plus globalement les conditions pour exercer le métier de joueur professionnel qui sont difficiles. Comme nous l'indiquions auparavant, les frères Hossam ont dû s'inscrire à l'université pour avoir un permis de voyager et éviter de faire leur service militaire. Mohammed Safwat, actuellement n°1 égyptien, confessait en 2018 qu'il avait dû, par le passé, communiquer la date exacte de départ et de retour et attendre l'approbation du ministre des Sports, à chaque fois qu'il quittait l'Egypte. « Mais maintenant c'est mieux, ils sont beaucoup plus collaboratifs, avait-il ajouté, la seule chose que je dois faire est de planifier ma programmation bien à l'avance. » [4]

On ne compte aujourd'hui que deux Egyptiens dans le top 500 (Mohammed Safwat et Karim-Mohamed Maamoun) mais en réalité, c'est tout le tennis africain qui est à la peine avec seulement huit joueurs parmi les 500 premiers mondiaux. Faute de soutien de leur Fédération, disposant d'un encadrement minimal, les joueurs progressent plus lentement voire même stagnent complètement, enchaînant les tournois en division inférieure pour survivre, dans des conditions de déplacements et d'hébergements parfois chaotiques. Et ce n'est qu'à force de courage et d'abnégation que quelques-uns arrivent à forcer le verrou du top niveau. Malek Jaziri est l'un d'entre eux. Il avait 28 ans lorsqu'il a accédé au top 100 pour la première fois... Les glorieux aînés Younès El Aynaoui et Hicham Arazi sont des faux contre-exemples en la matière. Ayant pu être compétitif assez tôt dans leur carrière, ils le doivent certainement au fait d'avoir pu faire leurs gammes en France...

Le monde du tennis s'est ému du témoignage de la joueuse algérienne Ines Ibbou et de ses difficultés à vivre de son métier. Il fait écho en Egypte, à celui de Sandra Samir, 22 ans et ancienne 13ème joueuse du monde en junior. Vivant dans l'espérance d'accéder au top 100, celle-ci concède avoir connu une période de transition très difficile entre le circuit junior et ITF. La raison ? Selon elle, le manque de personnel encadrant compétent et d'entraineurs au sein du pays n'a pas aidé. « Je ne savais pas quoi faire, je n'étais pas guidé. J'ai fait beaucoup d'erreurs tout au long de ma carrière mais j'ai continué à me convaincre que c'était normal et j'ai essayé d'aller de l'avant. Je ne savais pas grand-chose et la seule manière d'apprendre, c'était de continuer à avancer, une expérience à la fois. Est-ce que ça m'a ralenti ? Oui, bien sûr. » [5] Juste avant de devenir pro, elle confesse que son équipementier Lotto l'avait lâchée parce qu'elle n'avait pas réussi à entrer dans le cercle des 250 meilleures joueuses du monde... alors même qu'elle jouait encore en junior ! Sandra Samir est aujourd'hui 358ème joueuse mondiale. De la même façon que Youssef Hossam, elle a pu obtenir une subvention de la part de l'ITF de 12 500 dollars. « Je les reçois par tranche de 2500 $ tous les trois mois. Ce n'est pas la meilleure configuration, car vous avez besoin de plus à la fois pour payer un coach pour voyager avec vous ou pour couvrir vos propres dépenses. Ce n'est pas aussi utile que vous le pensez. » a-t-elle admis [6]. Mohammed Safwat a collecté dans sa carrière un paquet d'histoires de ce genre-là. Celui-ci a confessé par le passé que ses sponsors l'avaient lâché à un moment donné et qu'il avait dû s'acheter une paire de raquettes grâce au prize money de son premier tour à Roland Garros en 2018. « Personne ne me donne rien, mais personne ne s'attend à ce que je fasse quelque chose [7]», avait-il commenté laconiquement. Avec tous ces obstacles, difficile d'avancer convenablement... Et le manque d'argent peut devenir une obsession. « Si on pense à l’argent, on se met trop de pression » indiquait le Français David Guez en 2018.

Sandra Samir

L'Egypte dispose d'une constellation de tournois Futures dans son pays, là où de nombreux pays africains n'en n'ont aucun. Les frères Hossam ont joué une très grande partie de leurs matchs dans leur pays et cela a pu leur bénéficier… dans un premier temps seulement. On a vu que la première année sur le circuit professionnel des frères Hossam avait été très satisfaisante avec un bond très important au classement. Il y avait certainement l'enthousiasme du début de carrière, une certaine fraîcheur mentale, une dynamique favorable et un niveau intrinsèque qui était compétitif. Dans les deux cas, le contraste est saisissant avec l'essoufflement à partir de la deuxième année, même si cette remarque vaut encore plus pour l'aîné qui s'est totalement enfermé sur le circuit Future. Les matchs arrangés de Karim Hossam ne donnent pas beaucoup de lisibilité dans son parcours à partir de 2017. Mais il est certain qu'il n'aura pas capitalisé ses quatre titres en Future et son bond au classement de 500 places en 2016.

(à suivre) Fin de troisième épisode


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[1] https://www.lepoint.fr/sport/egypte-youssef-hossam-l-espoir-du-tennis-africain-cherche-un-sponsor-02-10-2017-2161413_26.php
[2] https://www.tennisintegrityunit.com/media-releases/youssef-hossam-banned-life-multiple-match-fixing-and-corruption-offences
[3] https://www.thenational.ae/sport/tennis/egypt-tennis-needs-to-better-educate-players-if-it-wants-to-stop-the-growing-menace-of-match-fixing-1.1021358
[4] https://www.tennisworlditalia.com/tennis/news/Editoriale/62855/mohamed-safwat-non-ha-denunciato-un-tentativo-di-corruzione-graziato/
[5] https://www.thenational.ae/sport/tennis/for-the-first-time-ever-i-m-heard-ines-ibbou-on-viral-video-aimed-at-dominic-thiem-and-tennis-inequality-
[6] https://www.thenational.ae/sport/tennis/egypt-tennis-needs-to-better-educate-players-if-it-wants-to-stop-the-growing-menace-of-match-fixing-1.1021358
[7] https://www.tennisworlditalia.com/tennis/news/Editoriale/62855/mohamed-safwat-non-ha-denunciato-un-tentativo-di-corruzione-graziato/