Après avoir raconté l'histoire des frères Hossam, suspendus à vie du tennis en tant que joueur mais aussi spectateur sur les tournois, nous avons commencé à analyser les facteurs pouvant conduire des joueurs modestes à corrompre leur sport. Les frères Hossam ont pu bénéficier dans un premier temps d'une constellation de tournois Futures dans leur pays pour amorcer leur début de carrière. Mais ils n'auront jamais réussi à s'en affranchir. Et ils ne sont pas les seuls dans ce cas.

Pour lire l'épisode précédent : Enquête sur le destin brisé des frères Hossam – épisode 3/4 : un air de bis repetita

A bien des égards, le circuit Future peut être vu comme un circuit de transition permettant à ceux qui le pratiquent, au mieux, de survivre. « Si tu gagnes un 15k en Future (ndlr : équivalent ITF Pro 2), ça veut dire que tu es resté six jours sur place. Donc, entre tous les frais quotidiens et l'aller-retour en avion, tu as dépensé entre 700 et 1000 dollars sachant que le vainqueur remporte 2100 dollars, indique Bastien Fazincani, entraîneur aujourd’hui de Dalma Galfi (176ème joueuse mondiale). Mais il faut ensuite que tu enlèves les taxes du pays - soit entre 20 et 30% - et que tu paies des impôts chez toi. Bref, si tu fais du bénéfice c'est un miracle ou alors, tu t'arranges pour économiser sur l'hôtel et les repas. En moyenne, une saison en Future, c'est 80 000 euros de frais. Je parle des joueurs qui ont un encadrement minimal avec des périodes d'entraînement et un projet derrière. » Sandra Samir n'en dit pas moins : « La tentation du match truqué restera haute sur ce circuit tant que le prize money sera aussi bas. Tu perds au premier tour et tu ne gagnes quasiment rien (150 dollars). Cela veut dire que si tu as passé deux nuits à l'hôtel du tournoi, tu as déjà perdu tout l'argent que tu as gagné cette semaine-là. Et si joues dans la même ville la semaine d'après, tu passes toute ta semaine à payer le logement, en ne jouant pas de matchs. [1] » Les témoignages comme ceux-ci sont faciles à trouver. « En Future, on ne peut pas gagner d’argent du tout. J’ai déjà fini une semaine dans le rouge en ayant remporté un tournoi » avoue Laurent Rochette, ancien 202ème joueur mondial (actuellement 749ème) en 2018 [2]. Ces paroles démontrent que derrière ce sujet, la problématique du prize money reste très prégnante. « Il faut absolument augmenter le prize money en Challengers. En Future, il faut que les joueurs aient leurs frais d’hébergement et de nourriture pris en charge pour qu'a minima ils n'aient pas de frais supplémentaires sur place, affirme Nicolas Mahut dans les colonnes de l'Equipe [3]. Sinon ils perdent de l'argent chaque semaine et comme il n'y a personne derrière pour financer, ils finissent par arrêter leur carrière. »

Pour en finir avec ces poupées russes, derrière la question du prize money, un autre sujet couve, à savoir la création d'une seule entité pour diriger le tennis. « Le gros problème, c'est la redistribution. En Grand Chelem, on peut réduire le prize money des vainqueurs en simple et en double pour le redistribuer aux étages inférieurs, analyse Nicolas Mahut. Mais prendre de l'argent en Grand Chelem pour le redistribuer en Challengers, c'est compliqué parce que ce ne sont pas les mêmes instances. »

Youssef Hossam a réussi à faire quelques incursions sur le circuit challenger justement mais il fallait de fait gérer des frais de déplacements et d'hébergements toujours plus importants. Faute de résultats probants, le retour au pays à l'échelon inférieur était inévitable pour se refaire une santé financière. Autant dire que ce yo-yo permanent peut être très éprouvant sur le plan mental. « Les gens qui continuent, qui ne lâchent pas malgré toutes les saisons difficiles, le manque de fonds, les dettes même qui s'accumulent, il y a presque un côté irrationnel quand on y réfléchit. On l'appelle comme on veut, passion, rêve, ou même folie mais il faut une sacrée volonté quand même ! » confesse admiratif Bastien Fazincani.

En acceptant pour la première fois 1000 dollars pour perdre un match en 2014 lors d'un tournoi F15 à Sharm El Sheikh, Karim Hossam avait ainsi empoché facilement la moitié du prize money pour la victoire du tournoi. Et c'est le troisième point qu'il nous faut soulever. Les frères Hossam ne vivaient pas dans la précarité. Certains de leurs hébergements lors des tournois de Sharm El Sheikh étaient visiblement pris en charge et les frais d'avions restaient significatifs mais payés par leur père. Ce n'est pas un besoin immédiat d'argent qui a donc dû les motiver mais la volonté de porter un coup d’accélérateur significatif à leur carrière. « Je voulais jouer des gros tournois et pour cela, j'avais besoin d'argent », confesse Karim Hossam aux enquêteurs de la TIU en 2017.

On avance peu dans les tournois Future ou du moins, lentement. De son propre aveu, l'Egyptien a souhaité se faciliter la tâche. Accepter de perdre un match pour 1000 dollars était quelque chose de simple. Mais Karim Hossam s'est ensuite enfermé dans les matchs arrangés, corrompant de nombreux joueurs qui avaient besoin d'argent, de la même façon qu'il s'était enfermé lui-même sur le circuit Future.

L'Argentin Nicolas Kicker, ancien 78ème joueur mondial, a été suspendu par le TIU en juin 2018. Il a confessé en mars dernier (voir l'article Nicolas Kicker : «Avouer ma triche à mon fils, le pire que j’ai eu à endurer») qu'au-delà du manque d'argent, l'immaturité et l'impulsivité avait beaucoup joué sur sa décision de truquer des matchs. « C'était très difficile pour mes parents de comprendre ce que j'avais fait parce que je n'avais pas un besoin extrême de faire ça. Ils finançaient ma carrière mais je ne voulais plus dépendre d'eux. Je n'arrêtais pas de leur demander de l'argent. A 21 ans, avec un enfant à charge, la situation m'a dépassé. J'ai été impulsif, j'ai fait une erreur que je pensais sans conséquence à l'époque et je le paie aujourd'hui. Si j’avais été accompagné par quelqu’un dans mes tournois, il est certain que je n’aurais pas franchi ce cap. » De la même façon, les frères Hossam avaient-ils souhaité moins dépendre financièrement de leur père et ainsi trouver une forme d'indépendance ? C'est une possibilité. Auraient-ils cédé aussi facilement à la tentation des paris truqués s'ils avaient été accompagnés par un entraîneur à temps plein présent avec eux sur les tournois ?

Les deux frères Hossam ont-ils pêché par immaturité ? Dans l'anonymat du circuit Future, loin des caméras du tennis, ils pensaient probablement pouvoir manœuvrer sans s'attirer les foudres de la Tennis Integrity Unit... Mais étaient-il seulement au courant de l'existence de cette cellule d'investigation lorsqu'ils ont commencé à truquer leurs matchs ?

La taupe qui a fourni à la BBC des documents confidentiels sur cette affaire est à la fois sévère et réservé sur l'action de l'instance : « La TIU n'a pas de bons résultats car leurs procédures sont inefficaces et lentes. Ils reçoivent des preuves sur quelqu'un et leur enquête se concluent deux ans après ». A ce titre, on peut s'interroger que les suspicions portées sur Youssef Hossam au moment de l'enquête sur le frère aîné aient débouchées sur sa suspension plus de trois ans après... Un autre élément suscite des interrogations. Parmi les joueurs corrompus par Karim Hossam, peu ont été suspendus, alors que le TIU disposait de nombreux éléments provenant de sa messagerie Facebook. Stefano Berlincioni, rédacteur pour LastWordonTennis est très critique sur la question : « Je pense que le TIU aurait pu faire mieux après l'avoir attrapé. Pourquoi ne pas avoir fait de même avec la vingtaine d'autres joueurs qui ont trempé avec lui ? Cela n'est pas cohérent d'en bannir un et de laisser les autres corrompre les autres par la suite... Leur manque de transparence sur ce sujet est énorme. On doit attendre mieux d'une organisation qui coûte environ cinq millions de dollars par an et dont l'efficacité de leur action ne dépasse pas 10%. Autant gueuler "Matchs arrangés disponibles !" »

Il faut dire que la confidentialité des enquêtes de la TIU ne facilite pas leur compréhension. A titre d'exemple, Mohammed Safwat a été accusé par l'instance de ne pas avoir signalé une tentative de corruption intervenue en 2015. L'audience s'est déroulée au mois de décembre 2018 et l'instance avait décidé de le condamner à une suspension de 6 mois... Celle-ci ne sera finalement jamais effective. Elle est annulée en mai 2019 et le joueur n'a dû payer qu'une partie de l'amende qu'il avait reçue l'année d'avant (5000 dollars) [4]. Pourquoi ? Est-ce sa réputation de joueur intègre qui aurait suscité l'indulgence de la TIU ? C'est une hypothèse tout à fait plausible mais on ne connaîtra probablement jamais les raisons de ce revirement.

Lorsqu'on remet en question son efficacité, la TIU se défend en affirmant que son action a permis de suspendre de nombreux joueurs corrompus à travers le monde. Une chose est sûre : le nombre d'alertes de matchs suspects reçu par l'instance sur cette dernière décennie ne faisait qu'augmenter année après année... jusqu'à ce que Grigor Sargsyan, plus connu sous le nom de "Maestro", ne soit interpellé par la police belge en juin 2018. Ce dernier contrôlait 30 à 40 % du marché mondial de matchs truqués. Mais une grande partie du travail pour démanteler le réseau autour de lui reste encore à faire. Il impliquerait 135 joueurs professionnels au total, dont un membre du top 30. Un véritable tsunami qui fait encore l'objet d'une enquête de la police belge en collaboration avec le FBI.

Le tennis égyptien n'est pas sorti grandi de ces deux affaires. Surtout qu'elles s'ajoutent à la suspension de cinq ans d'Issam Taweel, 1192ème mondial au classement ITF, en août 2019. Trois joueurs suspendus en trois ans, voilà qui constitue une belle épine dans le pied de la Fédération égyptienne. Hassan Elaroussy, un des membres du bureau de l'ETF (Egyptian Tennis Federation) a indiqué qu'un effort significatif serait effectué en matière d'éducation auprès des jeunes joueurs du pays. « Nous allons étudier un plan pour les éduquer, pas seulement les joueurs mais aussi les parents et les coaches. Mais cela n'est pas seulement une responsabilité qui incombe à la Fédération. C'est aux parents d'agir. Si ces derniers voient quelque chose, c'est à eux en premier de venir et de dire "Mon fils de 16 ans est en train de faire quelque chose de mal" ». Plus facile à dire qu'à faire étant donné que cette décision peut compromettre l'avenir de leur enfant. Hassan Elaroussy persiste et signe. « Je pense que c'est la source du problème. Je vois ces enfants comme des victimes de l'argent facile et de l'absence de supervision. La Fédération ne peut pas superviser tous ces jeunes et voir ce qu'ils font sur leur ordinateur le soir. On a aucun contrôle sur ça. » Hassan Elaroussy a indiqué qu'une visite du TIU en Egypte était prévue avant la crise du coronavirus. Celle-ci a été annulée mais les deux parties ont pu échanger par la suite. C'est ainsi qu'une série de séminaires en ligne seront organisés prochainement en collaboration avec la TIU pour sensibiliser les parents, joueurs et éducateurs à la question des matchs truqués.

Au-delà de cette question d'éducation, ce sont les tournois Future de Sharm El Sheikh qui attirent toutes les suspicions. Les matchs truqués des trois égyptiens suspendus s'y sont déroulés. La tentative de corruption de Mohamed Safwat s'est passée dans l'un de ces tournois également. Riccardo Bisti, contributeur pour TennisWorldUSA a même émis l'hypothèse, en comparant les calendriers de Safwat et d'Issam Taweel en 2015 et les jugements de la TIU, que les deux affaires pourraient être corrélées et concerneraient de facto le même tournoi [5]. La Fédération s'estime impuissante, par rapport à des tournois qui selon elle, échappent à leur supervision [6]. « Je pense que la surveillance de ces tournois s'est améliorée, indique cependant Sandra Samir. Ils ont renforcé les règles comme par exemple l'interdiction d'utiliser son téléphone autour des courts. [7] » La 358ème joueuse mondiale ne souhaite pas que l'on fasse d'amalgames : « L'Egypte est un pays de 100 millions d'habitants avec tant de personnes qui jouent au tennis. Tout le monde ne fera pas ces erreurs. Parce que deux ou trois personnes ont fait cette erreur, cela ne veut pas dire que l'Egypte est l'épicentre des matchs truqués. »

Quoiqu'il en soit, la triste histoire de Karim et Youssef Hossam laisse un goût terriblement amer pour ceux qui ont cru en eux. Maintenant que la sentence est tombée, les deux frères doivent penser à se reconstruire un avenir professionnel, plus ou moins loin du tennis. Aujourd'hui, Youssef Hossam donnerait des cours dans une académie pour gagner un peu d'argent et lui permettre de finir ses études de langues. « J'ai eu un retour de Youssef après sa suspension, avoue Bastien Fazincani. Il m'a dit de ses propres mots "Les gens pensent que je suis tombé là-dedans pour faire de l'argent et acheter de belles voitures mais qu'est-ce que tu veux, ils ne savent pas ce que c'est, ce serait tellement inutile de leur expliquer cette vie-là..." »

Sans les matchs truqués, les deux frères auraient-il pu se frayer un chemin dans le top 100 voire même plus haut, comme le pense Bastien Fazincani concernant le cadet ? C'est difficile à dire, tant le chemin d'un joueur de tennis peut être perturbé par des multiples facteurs impossibles à mesurer. En l'occurrence, compte tenu des difficultés évoquées plus haut, peut-être y seraient-ils arrivés au bout de plusieurs années, à force d'acharnement, de détermination et de progression lente mais constante.

Un peu à la manière de Mohamed Safwat aujourd'hui. Ce dernier nous permettra de finir cette enquête sur une note plus positive. Longtemps cantonné aux bas-fonds du tennis, celui-ci a atteint avant la crise du Covid-19 le meilleur classement de carrière, 131ème joueur mondial (lire son portrait réalisé en février dernier Mohamed Safwat, objectif top 100). A force de travail, notamment sur le plan mental, il va peut-être réussir à accomplir son rêve et devenir le premier égyptien à atteindre le top 100 depuis Isamil El Shafei dans les années 70. « Je ne sais pas combien de points il me faut pour atteindre ce cap [Mohamed Safwat est à 190 points de Salvatore Caruso, 100ème] mais 30 places, cela me donne l'impression d'être proche et cela me motive à continuer à me battre. Les choses sont en train de changer pour moi, » confiait-il après son premier trophée en Challenger à Launceston, en début d'année. Lorsqu'on le voit courir sur le terrain, Mohamed Safwat donne l'impression, avec son état d'esprit et son comportement extrêmement combatif, d'être l'incarnation du sportif prêt à tout donner pour accomplir ses objectifs. De cette manière, il adresse un message très positif aux générations de tennisman égyptiens et africains qui lui succéderont. « Nous ne devons pas nous comporter comme des victimes des circonstances et penser que le monde est contre nous. J'ai vécu pendant un moment avec ce sentiment-là mais j'ai fini par réaliser que nous ne sommes pas les seuls acteurs au monde à ne pas avoir de soutien. Il y a tant de joueurs qui n'ont pas de soutien et ils sont meilleurs que nous. Ils n'ont rien mais ils continuent à travailler. Ils n'ont pas d'argent, pas de sponsors, pas de wildcards, rien. Donc, j'ai envie de dire aux jeunes joueurs de tennis de ce continent qu'il n'est pas grave de suivre un chemin qui n'est pas linéaire. Nous n'avons pas la connaissance de ce qu'il faut faire pour y arriver dans notre région du monde. Mais avec tout notre effort et avec les nombreuses personnes derrière nous pour nous encourager, nous pouvons finir par accomplir de grandes choses. » [8]

Les jeunes espoirs du tennis égyptien ne pourront certes pas rêver en regardant à la télévision les exploits des frères Hossam à Roland Garros ou Wimbledon mais ils pourront s'appuyer sur d'autres modèles. En espérant que la voix de ces derniers atteigne leurs oreilles.


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[1] https://www.thenational.ae/sport/tennis/egypt-tennis-needs-to-better-educate-players-if-it-wants-to-stop-the-growing-menace-of-match-fixing-1.1021358
[2] https://dicodusport.fr/blog/on-ne-peut-pas-gagner-dargent-quand-les-decisions-des-instances-du-tennis-nuisent-directement-aux-joueurs/
[3] https://www.lequipe.fr/Tennis/Article/Nicolas-mahut-le-double-fait-partie-de-l-histoire-de-notre-sport/1140084
[4] https://www.tennisintegrityunit.com/media-releases/suspended-sentence-and-fine-mohamed-safwat-after-failing-report-corrupt-approaches-tennis-integrity-unit
[5] https://www.tennisworldusa.org/tennis/news/ATP_Tennis/70126/mohamed-safwat-suspended-and-fined-for-failing-to-report-corrupt-approaches/
[6] http://english.ahram.org.eg/NewsContent/6/56/368683/Sports/Omni-Sports/Tennis-Youssef-Hossam-caught-for-matchfixing-durin.aspx
[7] https://www.thenational.ae/sport/tennis/egypt-tennis-needs-to-better-educate-players-if-it-wants-to-stop-the-growing-menace-of-match-fixing-1.1021358
[8] https://www.arabnews.com/node/1311231/sport