Depuis la finale de Wimbledon du 6 juillet 2003, la face du tennis masculin a pris un tournant historique. Cette date marque en effet le début d’une domination outrageuse du « Big 3 ». Ce jour-là, Roger Federer, 21 ans, inscrit pour la première fois son nom au palmarès de Wimbledon et devient le premier joueur suisse à remporter un Grand Chelem… Ce n’est que le début d’une incroyable carrière qui perdure encore 17 ans après, avec 20 titres à la clé. Entre 2004 et 2007, Federer va remporter onze tournois du Grand Chelem sur seize possibles. Il sera également trois fois finaliste (chaque fois face à Rafael Nadal) et une fois demi-finaliste (battu par Safin au cours d’un match fou à l’Australian Open en 2005). Il remporte aussi le Masters ATP Finals à quatre reprises en cinq ans. En 2008, deux joueurs seulement vont réussir à battre le Suisse dans un Majeur : Djokovic en Australie et Nadal à Paris et Londres. Depuis Wimbledon 2003, il y a eu 65 tournois du Grand Chelem disputés dont 56 sont tombés dans l’escarcelle du Big 3. Depuis 2005, seulement deux finales ont échappé à Federer, Nadal et Djokovic : celle de l’Open d’Australie en 2005 (Safin vs Hewitt) et celle de l’US Open en 2014 (Cilic vs Nishikori).

Les propos récents de Gilles Simon donnent encore un écho supplémentaire à notre article : « Je suis presque sûr que Del Potro, dans une autre génération et sans blessures, aurait pu gagner 4, 5 ou 6 Grands Chelems. Avez-vous conscience à quel point ce gars est fort ? »

Le problème, c’est qu’il est difficile de s’en rendre compte puisque le Big 3 n’a laissé que des miettes depuis 17 ans… Le Big 3 domine non seulement le palmarès en Grand Chelem (52 des 60 derniers tournois) mais aussi celui des Masters 1000 : Rafael Nadal (35 titres), Novak Djokovic (34 titres) et Roger Federer (28 titres) sont déjà loin devant le premier poursuivant Andre Agassi avec 17 titres. A noter que le Serbe est le seul joueur de l'histoire à avoir remporté au moins une fois tous les Masters 1000.

Une seule statistique majeure manque au palmarès de ces trois joueurs d’exception, et cela est évidemment dû à leur rivalité : ils ne sont jamais parvenus à remporter les quatre Grands Chelems sur une seule saison : Federer a réalisé le petit Chelem (trois titres sur quatre) à trois reprises, Djokovic deux fois et Nadal une fois.

Que serait devenu le tennis moderne sans ces trois légendes vivantes ? Ce sport aurait-il connu un tel essor, une telle popularité avec un milliard de fans à travers le monde ? Que ce serait-il passé si le Big 3 n’avait jamais existé ?

Credit : Prosport / Panoramic

1/ Pete Sampras serait-il toujours recordman du nombre de titres en Grand Chelem ?

En 2002, Pete Sampras est sur la fin de sa carrière et ses performances commencent à décliner. Il sortira d’ailleurs du top 10 mondial et peu de spécialistes imaginent que l’Américain va pourtant réussir à remporter un quatorzième et dernier titre en Grand Chelem à l’US Open, face à son rival historique Andre Agassi. Il prendra d’ailleurs sa retraite après cette finale qui constituera donc son dernier match en carrière professionnelle. Avec trois unités d’avance sur Björn Borg et Rod Laver (11 titres), difficile de concevoir que moins de vingt ans plus tard, trois autres joueurs parviendraient à faire mieux que lui.

Le 2 juillet 2001, pas encore âgé de 20 ans, Roger Federer affrontait pour la première et unique fois de sa carrière Pete Sampras. Un duel aux allures de passation de pouvoir puisque le Suisse s’imposa au terme d’un huitième de finale d’anthologie (6-7, 7-5, 4-6, 7-6, 5-7) sur le Center Court de Wimbledon entre les deux joueurs les plus titrés de l’histoire moderne sur le gazon londonien. Pete Sampras restait par ailleurs sur une série incroyable de 56 victoires en 57 matchs à Wimbledon.

En 2008, l’Américain déclarait : « J’irai voir Roger Federer battre mon record. J’ai énormément de respect pour lui en tant que joueur mais aussi en tant que personne. C’est un modèle pour les enfants du monde entier. Il est génial avec ses sponsors, avec les médias, avec les fans et les organisateurs des tournois. C’est difficile de gérer un statut de numéro un mondial, je suis bien placé pour en parler mais lui le fait mieux que moi. Il est plus ouvert avec les gens et ça se voit aussi sur le court dans sa façon si décontractée de jouer au tennis. Il y a évidemment chez lui ce désir ardent de battre mon record. Je sais qu’il va le faire, nous savons tous qu’il va le faire et quand il le fera, je voudrai être présent. »

Comme promis, le 5 juillet 2009, Sampras est aux premières loges pour assister à la finale de Wimbledon. Ce Center Court, l’Américain le connaît bien et l’affectionne particulièrement puisqu’il y a remporté sept titres. Et ce jour-là, Roger Federer va décrocher son sixième titre dans la capitale britannique, soit son quinzième en Grand Chelem, dépassant ainsi Pistol Pete.

Pete Sampras est-il l’oublié de la course au GOAT ? Avec 14 titres, il n’est pas si loin du Big 3 d’autant plus qu’avec cinq titres au Masters ATP Finals, il est dans la roue de Federer (six titres) et Djokovic (cinq titres) et bien loin devant Nadal qui n’a jamais remporté le tournoi des Maîtres et peu brillé en carrière en indoor. Sans le Big 3, l’Américain serait probablement encore aujourd’hui recordman de titres en Grand Chelem avec quatorze titres dont deux en Australie, sept à Wimbledon et cinq à l’US Open.

L’avis de Florent Serra : « J’ai eu la chance de m’entraîner avec lui à Roland Garros. C’était en 2002 lors de sa dernière saison. Il cherchait un jeune pour préparer son match face à Andrea Gaudenzi. J’étais 223ème mondial à l’époque. L’émergence du Big 3 l’a fait un peu trop tomber dans l’oubli je trouve, surtout pour les nouvelles générations. Remporter 14 titres du Grand Chelem, c’est inouï. Même si je n’avais pas du tout un style de jeu similaire, il fait partie des joueurs que j’admirais beaucoup. J’aimais beaucoup son attitude exemplaire sur le court et sa personnalité aussi. Je regrette qu’il ne soit plus une référence pour certains joueurs et surtout, je trouve qu’il y a un goût d’inachevé à Roland Garros où il n’a jamais réussi à atteindre la finale. A noter toutefois que Pete Sampras a bénéficié de surfaces plus rapides que celles d’aujourd’hui. Et inversement, cela a permis à Rafa notamment d’imposer son jeu sur le gazon de Wimbledon ou le dur de l’US Open. Sans le Big 3, je ne sais pas si un joueur aurait pu avoir cette régularité sur le long terme pour aller chercher 15 titres, en limitant les blessures et dominant le circuit comme Pete Sampras l’a fait entre 1993 et 2000. »

Credit : Action Images / Panoramic - Signature : ANDY COULDRIDGE

2/ Andy Murray aurait-il pu rivaliser avec Pete Sampras ?

En réalité, un seul joueur aurait pu faire aussi bien voire dépasser Pete Sampras dans le palmarès en Grand Chelem si le Big 3 n’avait jamais existé : Andy Murray. Evidemment avec trois titres, Andy Murray fait sur le papier pâle figure face à l’Américain mais contrairement à Sampras, il a dû affronter le Big 3 en face à face pendant toute sa carrière. Avec huit finales de Grand Chelem perdues face au Big 3 mais aussi huit demi-finales, comment ne pas imaginer qu’il aurait pu largement rivaliser avec Pete Sampras (14 titres), Roy Emerson (12 titres), Björn Borg (11 titres) et Rod Laver (11 titres) ? Pour Nick Kyrgios, le Britannique est meilleur que le Big Three. Une déclaration faite lors d’un live instragram avec son ami Muzz (le surnom d’Andy Murray) évidemment teintée de provocation envers Nadal et Djokovic qu’il n’apprécie guère. De son côté, Mats Wilander pense qu’il n’est pas raisonnable de parler de Big Four. Un avis partagé d’ailleurs par Arnaud Di Pasquale. En effet, le bilan du Britannique face au Big 3 est assez accablant avec seulement cinq victoires pour vingt défaites en Grand Chelem. Il est clairement la principale victime de l’existence du Big 3 mais sa détermination lui aura malgré tout permis d’accéder à la place de numéro un mondial pendant 41 semaines. Un immense exploit puisqu’aucun autre joueur depuis 2004 n’a réussi à le faire, même sur une semaine…

L’avis de Rodolphe Gilbert :  « Selon moi, Pete Sampras aurait pu être dépassé par Andy Murray. Quand on regarde le nombre de finales et demi-finales perdues par Murray, c’est quand même incroyable. Il ne faut pas oublier aussi les deux Jeux Olympiques qu’il est allé chercher. Petite parenthèse concernant Borg, il faut préciser qu’il a arrêté sa carrière à 26 ans. Le Suédois aurait pu faire bien mieux que ses 11 titres s’il avait joué plus longtemps et surtout s’il avait joué l’Open d’Australie. Ça aussi, les gens l’oublient mais Borg n’a disputé qu’une seule fois Melbourne. Et il perd aussi 5 finales face à Connors et McEnroe. Néanmoins, je pense que, sans le Big 3, Murray serait en tête du classement des Grands Chelems. Il a été capable de rivaliser avec eux pendant presque dix ans et même de dominer le Big 3 en 2016 avec notamment une série de 60 victoires pour seulement 3 défaites. Ça lui a d’ailleurs coûté la suite de sa carrière sur le plan physique puisque depuis Wimbledon 2017, il a été absent du circuit. On ne peut pas le comparer au Big 3 mais sans le Big 3, il aurait été selon moi le joueur dominant du circuit. »

Credit : Tennis Magazine / Panoramic - Signature : Antoine Couvercelle

3/ Un Français aurait-il pu gagner un Grand-Chelem ?

Ni Gasquet, ni Monfils, ni Tsonga, ni Simon n’étaient nés en 1983 lorsque Yannick Noah a soulevé la Coupe des Mousquetaires lors de sa victoire face à Mats Wilander en finale de Roland-Garros. Après les carrières remarquables de Guy Forget (4ème mondial en 1991) et Henri Leconte (5ème mondial en 1986 et finaliste de Roland Garros en 1988), le renouveau français s’est personnifié dans un quatuor qui fut stoppé net des dizaines de fois en Grand-Chelem par le Big 3 et souvent à des stades avancés de la compétition. Jugez plutôt.

Parmi ces nouveaux Mousquetaires, Richard Gasquet était le plus prometteur. S’il a beaucoup souffert face au Big 3 en Grand Chelem avec 12 défaites, on retiendra trois demi-finales : deux à Wimbledon en 2007 contre Federer et en 2015 contre Djokovic et une à l’US Open en 2013 face à Nadal. À chaque fois, Richard s’est incliné en 3 sets, sans donner l’impression de pourvoir réellement rivaliser. Gael Monfils a lui été battu 13 fois en Grand Chelem par le trio infernal. Gaël est parvenu deux fois en demi-finale, en 2008 à Roland-Garros, battu par Federer et en 2016 à l’US Open face à Djokovic. Il sera également battu au stade des quarts de finale à trois reprises.

Jo-Wilfried Tsonga est finalement le seul à avoir effleuré des doigts le rêve d’une victoire en Grand Chelem. C’était en 2008 lors de l’Open d’Australie. Après avoir fait (a priori) le plus dur en éliminant avec la manière Rafael Nadal en 3 sets secs en demi-finale, Jo allait se casser les dents sur celui qui allait devenir le maître de l’Open d’Australie, Novak Djokovic. Au total, Tsonga s’est incliné à treize reprises en Grand Chelem devant un des membres du Big 3 dont deux fois en demi-finale et quatre fois en quart.

46 défaites cumulées dont plus d'une quinzaine à partir des quarts de finale, cela prouve que le Big 3 a fait barrage au quatuor français dans l’optique d’une victoire en majeur. Sans Federer, Nadal et Djokovic, un Gaël Monfils au top de sa forme comme en ce début de saison 2020 ou un Jo-Wilfried Tsonga à son meilleur niveau aurait certainement pu inscrire leur nom au palmarès d’un majeur. Cela n’aurait en tout cas pas fait tâche !

L’avis de Rodolphe Gilbert : « Un Français aurait pu remporter un Grand Chelem. Même plus qu’un. Les deux mieux placés auraient été Jo Tsonga et Gaël Monfils. Je pense même que Jo aurait pu en gagner plusieurs. Il fait partie des très rares joueurs à avoir battu chacun des membres du Big 3 en Grand Chelem, notamment Federer à Wimbledon, ce qui est pas mal non ? Et voir Jo remporter un Grand Chelem aurait probablement fait boule de neige parce que les autres Français se seraient dit « pourquoi pas moi ? ». Richard aussi a été victime du Big Three en Grand Chelem. En revanche, je trouve que Gilles a moins performé en Grand Chelem avec deux quarts de finale à son actif. Le problème de cette génération, c’est que pour remporter un Grand Chelem, ils devaient battre au moins deux membres du Big 3 et parfois même les trois. Et je regrette vraiment qu’on ait tapé sur les Français pendant 15 ans. On oublie trop vite qu’ils ont eu les trois meilleurs joueurs de l’histoire en même temps face à eux. Et quand Jo, Gaël, Richard et Gilles ne seront plus là, on verra à quel point c’est difficile d’entrer dans le top 10 mondial comme ils l’ont fait pendant des années. Ils ont fait des Masters Finals, ce n’est pas rien. En dehors du fait qu’ils n’aient pas gagné de Grand Chelem, ils ont été au top niveau pendant très longtemps et ont remporté beaucoup de titres sur le circuit. On ne loue pas assez d’ailleurs le fait que Jo a remporté deux Masters 1000. Depuis 2008, il ne sont que deux à l’avoir fait : Zverev (3 fois) et Medvedev (2 fois). Wawrinka, Cilic, Del Potro, Thiem, Berdych, Ferrer, Dimitrov n’ont gagné qu’un seul Masters 1000. Donc voilà, je trouve que Jo est à mon sens par erreur trop souvent décrié.

L’avis de Florent Serra : « Sans le Big 3, on aurait eu un Français vainqueur je pense et on arrêterait de nous faire chier (sic) avec ça. Je pense évidemment à Jo sur dur mais je me souviens aussi de sa défaite face à Ferrer en 2013 en demi-finale de Roland Garros. Comme quoi, le Big 3 n’a pas été le seul obstacle même si après de toute façon, il aurait fallu battre Rafa… Gaël aurait pu gagner un Roland sans le Big 3 puisqu’en 2008 il est battu par Roger en demi-finale qui perd ensuite contre Rafa en finale. »

Credit : Zuma / Panoramic - Signature : ms4

4/Le tennis féminin serait-il plus attrayant sans le Big 3 ?

Alors que le Big 3 confère au tennis masculin une popularité constante, le tennis féminin, en comparaison, a du mal à trouver ses nouveaux visages. Faites le test ! Êtes-vous capable de citer en moins d’une minute, le top 10 mondial féminin, voire même le top 5 ? Pas évident en effet. Marat Safin le disait lui-même il y a peu de temps : il ne connaît pas les joueuses actuelles du top 10 mondial. La compétition féminine peine à faire émerger les nouveaux grands noms de son sport. Dans le passé, Martina Navratilova a vu émerger Steffi Graf qui, de son côté, a vu l’éclosion éphémère mais tellement forte de Martina Hingis. Ensuite, ce fut la grande domination américaine incarnée par Capriati, Davenport et les sœurs Williams auxquelles s’opposaient les francophones : Amélie Mauresmo, Mary Pierce, Justine Hénin et Kim Clijsters… C’était il y a plus de 15 ans, au moment où Roger Federer a commencé à exploser…Et depuis ? La relève peine à s’incarner.

À près de 40 ans, Serena Williams conserve un statut de favorite contre quasi toutes les joueuses du circuit mais son dernier titre majeur date déjà de 2017. Elle a néanmoins disputé quatre finales depuis son retour à la compétition après sa maternité. Depuis 2011, Serena a remporté 10 Grands Chelems mais les 27 autres ont été remportés par 20 joueuses différentes. Depuis l’US Open 2016, seul Naomi Osaka et Simona Halep sont parvenues à remporter deux tournois majeurs. Cet éventail de joueuses qui se succèdent, qui reviennent, qui confirment, etc, dessert en réalité la WTA qui ne parvient pas à trouver le visage de sa nouvelle reine ou à défaut une rivalité constante entre plusieurs joueuses qui pourraient incarner la WTA comme peut le faire le Big 3 de façon tellement charismatique au niveau de l’ATP.

L’avis de Rodolphe Gilbert : « Je ne pense pas que le tennis féminin ait été une victime collatérale du Big 3. Je pense surtout qu’il manque des fortes personnalités sur le circuit féminin ou plutôt que la WTA ne met pas assez en avant ses joueuses. Ce n’est pas normale qu’Ashley Barty, numéro une mondiale, passe incognito dans la rue. D’ailleurs, quand on a eu la rivalité entre Serena et Sharapova, le tennis féminin était plutôt attrayant. Il manque en fait des grandes rivalités. Il n’y a pas assez de communication, de promotion et de médiatisation sur le circuit féminin. Ce n’est pas normal. Je ne pense pas que le Big 3 soit l’unique responsable des difficultés du circuit féminin aujourd’hui. Des rivalités comme Navratilova/Evert, Henin/Clijsters ou des fortes personnalités comme Hingis, Mauresmo, Pierce ont montré par le passé que le tennis féminin pouvait être attrayant. Il faut absolument que les instances fassent quelque chose. »


Au prochain épisode :
- Andy Roddick aurait-il eu une tout autre carrière ?
- Un circuit plus équilibré mais tout aussi attrayant ?
- Qui auraient été les cadors ? (simulateur des vainqueurs en Grand Chelem)
- Certains joueurs victorieux du Big 3 en Grand Chelem auraient-ils eu la même notoriété ?