Le Big 3 domine le circuit ATP depuis une quinzaine d’années, ne laissant que quelques miettes à plusieurs générations sacrifiées. Depuis Roland Garros 2005, ils ne sont que quatre joueurs à être parvenus à remporter un Grand Chelem au nez et à la barbe de Federer, Nadal et Djokovic. Parmi eux, seul Andy Murray a réussi à se hisser sur le trône mondial au classement ATP. Et si le Big 3 n’avait jamais existé ? Suite du premier épisode…

Andy Roddick aurait-il eu une autre carrière ?

Avant l’émergence du Big 3, plusieurs joueurs de renom ont assuré une « transition » entre l’ère de Sampras/Agassi et l’émergence du Big 3. On pense notamment à Lleyton Hewitt et Marat Safin. Deux joueurs de la génération de Federer, mais qui ont déjà pris leur retraite. Cependant, un autre joueur a eu une carrière freinée par l’émergence du Big 3. Ce joueur, c’est Andy Roddick ! Né en 1982, Andy Roddick se fait connaître au début des années 2000 et s’érige très vite comme la nouvelle coqueluche du tennis américain qui se cherche des nouveaux fers de lance après une décennie incroyable dominées par Pete Sampras, Andre Agassi, Michael Chang ou encore Jim Courrier. Roddick a tout pour lui : la jeunesse, le talent et une puissance de feu qui lui donne ce statut de future star mondiale du tennis avec des performances qui ne passent pas inaperçues. En 2001, il signe une victoire prestigieuse face à Michael Chang en cinq sets à Roland-Garros. En 2002, il engrange une autre victoire clinquante à Houston face à Pete Sampras. Son style canonnier est apprécié par les amateurs de tennis qui voient leur sport fétiche prendre une nouvelle dimension avec ce bombardier qui joue à une vitesse folle, sert à plus de 240 km/h et semble inépuisable !

Sa saison 2003 sera sa plus aboutie : 72 victoires pour seulement 19 défaites et 6 titres dont le triptyque nord-américain, Montréal/Cincinnati/US Open si difficile à conquérir puisque seul Rafael Nadal a réussi cette performance en 2013. Andy Roddick reste à ce jour le dernier vainqueur américain de Flushing Meadows. Il terminera l’année numéro un mondial sur une défaite en demi-finale du Masters ATP Finals face au numéro 3 de l’époque… un certain Roger Federer ! Nombre de joueurs ont une bête noire… Mais le Suisse sera bien pire que cela pour l’Américain qui aurait pu engrander une dizaine de Grands Chelems sans le Suisse : 3 victoires pour 21 défaites dont 8 d’affilée en Grand Chelem (4 fois en finale, 3 fois en demi-finale et 1 fois en quart).

Un an plus jeune que Federer, Roddick aura été numéro 1 mondial durant seulement 13 semaines avant de céder définitivement le trône à Roger Federer. Il prendra sa retraite en 2012, saison durant laquelle, il finira par battre le Suisse au premier tour de Miami. Il s’inclinera en revanche très sèchement (6-2/6-1) face à Djokovic aux J.O de Londres. Lucide, Roddick saluera le niveau du Serbe qu’il voyait à l’époque atteindre les sommets et rivaliser avec Federer…

Andy Roddick aurait pu être le nouveau Sampras, son seul tort a été de naître au même moment que Roger Federer. Avec Marat Safin et Lleyton Hewitt, ils auraient pu espérer une carrière bien plus aboutie.

L’avis de Florent Serra : « Andy Roddick a été non seulement victime de l’émergence de Roger Federer mais aussi du ralentissement général des surfaces. C’était un joueur puissant et complet (un peu plus faible côté revers malgré tout) qui, avec sa qualité de service, aurait dû remporter Wimbledon et plusieurs fois l’US Open si les surfaces ne s’étaient pas ralenties. C’est certain que son bilan face à Federer montre à quel point le Suisse a anéanti toutes les possibilités pour lui de faire une immense carrière et rattraper Pete Sampras. Mais quand on regarde son bilan face à Djokovic par exemple (5 victoires à 4 pour Roddick), on se rend compte qu’il avait vraiment le niveau pour rivaliser avec le Big 3 même si entre 2007 et 2012, le Serbe n’était pas encore à son meilleur niveau. »

Un circuit ATP plus concurrentiel aurait-il été pour autant plus attrayant ?

Si le Big 3 n’avait jamais existé, la liste est longue des joueurs qui auraient pu revendiquer une place de numéro un mondial. Si Andy Murray est le seul à s’être immiscé dans le trio de façon durable, au point que le Big 3 soit devenu un temps le Big 4, beaucoup d’autres auraient pu signer des coups d’éclat et monter sur le toit du monde. On pense évidemment à Stan Wawrinka, qui comme Andy Murray, a remporté trois Grands Chelems. Le Suisse cultive d’ailleurs le paradoxe d’être un joueur des grands rendez-vous. Son bilan face au Big 3 le confirme avec seulement 12 victoires pour 61 défaites mais 3 victoires sur 4 finales disputées en Grand-Chelem !

Un autre joueur aurait pu se mêler à la lutte en la personne de Marin Cilic, titré à l’US Open en 2014. Battu deux fois en finale par Federer à Wimbledon en 2017 et à Melbourne en 2018, le Croate aurait pu se hisser en tête du classement ATP sans le Big 3 qui l’a martyrisé toute sa carrière : 9 défaites en 10 matchs face au Suisse, 17 défaites en 19 matchs face au Serbe et 7 défaites en 9 matchs face à l’Espagnol… soit un maigre total de 5 victoires pour 33 défaites. Dans le même registre, Tomas Berdych a lui aussi grandement souffert face au Big avec un bilan de 65 défaites pour seulement 13 victoires, tout comme Grigor Dimitrov qui compte seulement 3 victoires pour 28 défaites.

Juan Martin Del Potro a lui aussi remporté un Grand Chelem durant cette hégémonie du trio infernal, en 2009 face à Roger Federer à l’US Open. Avec 17 victoires pour 45 défaites cumulées, l’Argentin possède un bilan dans la moyenne des top joueurs face au Big 3. En revanche, il aurait pu être l’adversaire numéro un de l’Ecossais si le Big 3 n’avait pas existé. En effet, hormis face au Big 4, Del Potro possède un bilan positif face à tous les autres joueurs du circuit qu’il a affrontés au moins 6 fois dans sa carrière. Et la liste est plutôt prestigieuse (Cilic, Ferrer, Berdych, Dimitrov, Wawrinka, Nishikori, Davydenko, Tsonga, Anderson...)

Parmi la nouvelle génération, deux joueurs présentent un bilan enviable face au Big 3. Il s’agit d’abord de Dominic Thiem qui semble le mieux placé pour dominer le circuit lorsque le Big 3 aura quitté le circuit. L’Autrichien en est à 14 victoires pour « seulement » 18 défaites avec même un bilan remarquable de 5 victoires en 7 matchs face à Federer. Thiem aurait pu inscrire son nom au palmarès d’un tournoi du Grand Chelem mais contrairement à Wawrinka, il s’est incliné trois fois en finale et deux fois en demi-finale face à Djokovic et Nadal. Il a démontré sa capacité depuis plus d’un an à être performant également sur dur et plus seulement sur terre battue. L'autre outsider se nomme évidemment Nick Kyrgios. Bien qu’il n’ait jamais intégré le top 10 mondial, il cumule déjà 6 victoires en 15 matches face au Big 3. Le Fantas(ti)que Australien est peut-être le seul joueur dont le Big 3 n’aura en somme pas eu d’effet sur sa carrière. Il pourrait être un potentiel numéro un mondial mais pour cela, il faut cette capacité à répéter les efforts sur toute une saison et une exigence mentale qui semble pour l'instant ne pas intéresser l’Australien. Est-il prêt à se mettre une pression constante pour aller tirer le maximum de son potentiel ?

Tous ces joueurs s’affrontent depuis plus de dix ans mais pour autant, leurs rivalités sont moins charismatiques que celles du Big 3. On aurait pu avoir une valse de vainqueurs en Grand Chelem comme entre 1990 et 2003 (23 vainqueurs différents) mais ce suspense aurait-il permis un essor du tennis tel qu’on l’a connu avec la domination du Big 3 ?

L’avis de Florent Serra : « Sans le Big 3, on aurait eu certainement un circuit plus imprévisible, avec plus de suspense sur les tournois mais ce n’est pas pour autant que le circuit aurait été plus intéressant. Le Big 3 a malgré tout largement participé à l’essor du tennis depuis deux décennies et l’arrivée sur le circuit de Federer. Dans les années 90, ce que les fans attendaient, c’était un affrontement entre Sampras et Agassi. Les fans de tennis aiment les rivalités. Alors sans le Big 3, on aurait eu du suspense mais aurait-on eu des rivalités aussi marquantes ? J’en doute. Le fait que le tennis soit devenu un show à l’américaine est dû principalement à l’émergence du Big 3, qui ont une notoriété équivalente aux rockstars. Le circuit aurait plus indécis certainement mais n’aurait pas été plus attractif sans le Big 3 selon moi. Je ne pense pas que les vrais passionnés se lassent de cette domination du Big 3. Les nouvelles générations peut-être. En revanche, peut-être qu’un nouveau public serait arrivé si de multiples joueurs issus de pays différents avaient remporté des Grands Chelems. La diversité des vainqueurs auraient forcément créé une émulation parmi les fans de ces joueurs-là qui certains se sont certainement éloignés un peu du tennis, face à l’incapacité des joueurs à résister au Big 3.

Le Fantasy Slam

Entre 2003 et 2020, le Big 3 a comptabilisé 56 titres majeurs sur 65 possibles. Sans eux, quels joueurs seraient sortis du lot ? Qui aurait dominé la planète tennis ? Voici donc le palmarès virtuel en Grand Chelem réalisé selon plusieurs critères : l’état de forme affiché durant le tournoi, l’état de forme sur la saison représenté par le classement ATP et la Race, les confrontations directes, le bilan global en Grand Chelem et sur la surface, le contexte du moment (fatigue accumulée, conditions de jeu).

Cette simulation montre qu’Andy Murray aurait pu remporter 12 Grands Chelems à deux unités de Pete Sampras. Andy Roddick, débarrassé de Roger Federer, aurait pu s'adjuger 10 titres. Stan Wawrinka aurait suivi avec 8 titres. Comme énoncé par Gilles Simon au début de l’article, l’Argentin Del Potro aurait soulevé 5 trophées. Marat Safin aurait rajouté un 3ème titre à Melbourne en 2004, tout comme Cilic.

Mais surtout, des nouveaux vainqueurs auraient émergé comme les Français Tsonga et Monfils mais aussi Dominic Thiem, David Ferrer et Tomas Berdych. Plus récemment, Daniil Medvedev aurait pu remporter deux titres.

Par ailleurs, Andre Agassi aurait pu rajouter un 9ème sacre en 2004 à l’US Open. Cette année-là, il fut le seul à résister à Roger Federer poussé dans un 5ème set en quart de finale face au Kid de Las Vegas.

D’autres joueurs auraient également inscrit leur nom au palmarès comme Robin Soderling, David Nalbandian, Carlos Moya ou encore Marcos Baghdatis, Mario Ancic et Sam Querrey.

Roger Federer (Sui) vs Sergiy Stakhovsky (Ukr)

Des victoires notoires face au Big 3

Quel est le point commun entre Robin Soderling, Denis Istomin, Serhiy Stakhovsky, Steve Darcis, John Millman ou Dustin Brown ? Ils ont tous connu un moment de gloire en s’offrant un membre du Big 3 en Grand Chelem. Le Suédois Robin Soderling est le seul joueur bien classé parmi cette liste. Il était 25ème mondial lorsqu’il a éliminé Rafael Nadal en 2009 à Roland Garros. Néanmoins, cette performance historique l’a rendu célèbre bien plus que tous ses titres et victoires acquis durant sa carrière. L’Espagnol était déjà quadruple tenant du titre et restait sur 31 victoires consécutives Porte d’Auteuil. Relativement méconnu du grand public, Soderling sera battu néanmoins par Federer en finale. Sa performance lui fera franchir un cap non négligeable puisqu’il accèdera au top 10 et disputera le Masters de fin de saison où il battra une nouvelle fois Nadal avant de s’offrir le scalp de Djokovic. L’année suivante, il s’inclinera à nouveau en finale de Roland Garros, cette fois face à Rafael Nadal après avoir battu Federer. Robin Soderling reste à ce jour le seul joueur avec Novak Djokovic à avoir battu Rafael Nadal à Roland Garros !

Denis Istomin lui, est parvenu en 2017 à faire tomber le double tenant du titre de l’Open d’Australie et déjà sextuple vainqueur de l’épreuve Novak Djokovic dès le 2e tour. L’Ouzbek va signer la plus belle victoire de sa carrière, d’autant plus qu’il était mené 2 sets à 1 par le Serbe. Une victoire au bout du suspense après 4h50 de match (7-6/5-7/2-6/7-6/6-4) que le joueur qualifiera lui-même « d’irréelle ».

Serhiy Stakhovsky lui a mis fin en 2013 à une série de 36 quarts de finale consécutifs atteints par Roger Federer en Grand Chelem. Lors ce 2ème tour à Wimbledon en 2013, l’Ukrainien va réaliser le meilleur match de sa vie et s’imposer en 4 sets (5-7, 7-6, 7-5, 7-6) face à un Suisse extrêmement frustré qui, au milieu du 4ème set, alluma volontairement son adversaire monté au filet. A l’époque, certains commentateurs parlaient déjà d’un début de déclin voire de la fin d’une ère…

Quelques jours avant cette élimination du Suisse, Steve Darcis s’était offert la plus belle victoire de sa carrière en sortant Rafael Nadal en trois sets dès le premier tour de cette édition de Wimbledon. Le Belge fut le premier joueur à battre l’Espagnol au premier tour d’un Grand Chelem. Verdasco fut le second à Melbourne en 2016. C’est dire la performance de Darcis, également connu pour avoir réalisé quelques exploits en Coupe Davis.

Enfin, comment ne pas faire référence au match d’anthologie réalisé par Dustin Brown à Wimbledon en 2015 ? Un récital de tennis qui lui avait permis à l’époque de battre Rafael Nadal, toutefois 10ème mondial à l’époque, son plus mauvais classement en carrière depuis son premier titre à Roland Garros en 2005. On peut également citer John Millman, désormais connu pour avoir éliminé à l’US Open Roger Federer, sonné et étouffé par la chaleur suffocante du stade Arthur Ashe.

Et la suite ?

Le Big 3, dans sa configuration actuelle reste totalement dominant en Grand Chelem mais voit émerger la relève qui pointe le bout de son nez notamment en Masters 1000 mais aussi à l’ATP Masters Finals et en finale de Grand Chelem avec Dominic Thiem (3 finales) et Daniil Medvedev (1 finale).

Néanmoins, même si les records sont faits pour être battus, comme imaginer que cette hégémonie du Big 3 qui dure depuis 15 ans puisse un jour être effacée des tablettes ? D’autant plus qu’ils sont tous les trois encore capables d’alourdir la note et continuer à grossir leur palmarès. Rafa et Nole sont respectivement 5 et 6 ans plus jeunes que Roger… de quoi donner quelques sueurs froides à la nouvelle génération.