Le débat accapare l'actualité depuis maintenant deux mois. Les acteurs et actrices du tennis sont interrogés sur la longueur des matchs de tennis. Des sets en 4 jeux, le "super tie-break" pour remplacer les troisièmes sets, la suppression du MTO (temps mort médical) ou du second service, le raccourcissement du délai avant le service, c’est un pot-pourri de propositions aux implications très différentes qui fleurit ces derniers temps sur cette question. Encore faut-il préalablement faire un pas de côté pour interroger notre rapport à ce sport et analyser ce qui en fait sa spécificité.

« Il y a quarante ans, quand je suis tombé amoureux du tennis, le monde était différent. La société a changé et les gens consomment de la vidéo avec des formats plus courts et plus dynamiques, avec beaucoup d'émotions et des changements de décor très réguliers. Ne pas vouloir changer la formule, c'est accepter d'être complètement en décalage par rapport à la manière dont fonctionne le monde. L’UTS aura un format agile et court car certains jeux qui durent des heures n’ont plus de sens. Ils sont inappropriés, l’attention du public diminue inévitablement. »[1]

Au gré des nombreuses interviews qu’il a livrées dans les médias français avant le lancement son Ultimate Tennis Showdown, Patrick Mouratoglou est revenu très largement sur cette thématique, indiquant que les jeunes générations n’étaient tout simplement plus à même d’apprécier un match de tennis dans le format qui est dessiné aujourd’hui.

Le problème de la longueur des matchs de tennis n’est pourtant pas un sujet récent et les instances se sont au fil du temps employées à abréger les matchs, par des initiatives qui n’ont l’air de rien a priori mais qui ont déjà fait un peu évoluer la physionomie de nombreuses rencontres. Cela a commencé en 2007 par la fin de la règle des trois sets gagnants en finale des Masters Series. L’Open d’Australie et Wimbledon ont dernièrement suivi l'exemple de l’US Open en raccourcissant le cinquième set, chacun à leur manière : un super tie-break en 10 points à 6-6 pour Melbourne et un tie-break normal à 12-12 pour les Britanniques. Roland Garros reste le dernier d’entre eux à faire de la résistance. Pour combien de temps ? Enfin, la mise à mort de la version historique de la Coupe Davis a également sonné la fin des matchs en 3 sets gagnants en dehors des Grands Chelems. En double, un super tie-break remplace déjà la dernière manche décisive. C’est enfin par le biais des jeunes générations évoquées par Patrick Mouratoglou, que l’on cherche à expérimenter certaines évolutions possibles, comme les sets en 4 jeux, lors des Next Gen ATP Finals, depuis 2017. Comme quoi, même dans un milieu réputé par son conservatisme, quand on veut faire plus court, on finit par y arriver malgré tout …

L'aspect positif de ces changements reste à démontrer... Les finales des Masters Series au meilleur des 5 sets avaient le mérite d'offrir une fin de tournoi digne d'un Grand Chelem. Une des dernières d'entre elles, disputée âprement à Rome en 2006, a longtemps constitué un sommet dans les confrontations Federer-Nadal. Une quinzaine d’années plus tard, force est de constater que les Masters 1000 manquent désormais de sel… Quant au tie break à 12-12 à Wimbledon, il a vu sa première application lors de l'épique finale entre Novak Djokovic et Roger Federer en finale la saison dernière. Beaucoup se sont accordés pour dire que ce tie-break décisif était une bien étrange manière de conclure cette confrontation mémorable.

Si le sujet du raccourcissement des matchs à rallonge a été soulevé par le passé, au nom de la protection de l'intégrité physique des joueurs, il n'était pas encore question de changement de format global à cause de ces jeunes générations qui ne peuvent plus se concentrer devant un match. Il semblerait cependant que le phénomène que Patrick Mouratoglou décrit dépasse même la simple question des tranches d’âge...

Le temps joue un rôle fondamental, installant la dramaturgie à venir.

Dans une prise de position qui a suscité un certain émoi, Richard Gasquet, pourtant un authentique passionné de tennis, a concédé dans les colonnes de l’Equipe du 13 juillet dernier qu'il éprouvait des difficultés à rester focalisé sur tout un match à la télévision. «  Je ne peux plus regarder Roland-Garros, je ne peux pas regarder quatre ou cinq sets, même pour un Federer-Nadal. Quand ça fait 1 h 20' que tu regardes, que ça fait 7-6, et 0-1 avec le mec qui se fait breaker au début du deuxième, je suis cuit. C'est fatigant. [2]»

Loin d’être scandaleuse en soit, la réflexion du Français met au contraire le doigt sur notre incapacité croissante à rester concentré sur un événement s’inscrivant sur un temps long. Avec la multiplication des écrans et la possibilité qui nous est offerte de faire plus de choses en un temps réduit fait que nous avons naturellement plus de difficultés à porter notre attention sur ce que nous regardons. Fort logiquement, les diffuseurs semblent plus disposés à s’adapter à cette nouvelle composante qu’à nous inciter au contraire à apprécier les choses dans leur configuration normale.

Petite illustration de ce phénomène dans un autre sport, le football, pourtant fort populaire et n’ayant pas a priori de soucis pour attirer les jeunes. Free a ainsi réussi à acquérir, pour la saison 2020-2021 de ligue 1, un pack « Near Live clips » consistant à retransmettre en quasi direct à leurs abonnés sur mobile les faits marquants (en somme les actions de but) d’un match de football. Sous quel prétexte ? La consommation du football évolue et les jeunes rechigneraient de plus en plus à regarder un match de 90 minutes en entier. Notons qu'il n'est pas pour autant question de raccourcissement d’un match de foot. Et notons surtout qu’Orange Sport faisait déjà cela entre 2012 et 2016.

Même si ce phénomène est une réalité indéniable, peut-on considérer le fait de ne pouvoir regarder un match en entier comme un problème en soit ? A en lire certaines réactions, on a l’impression que oui. Pourtant, le traitement de cette question semble démesurée, tant la manière dont le tennis est diffusé sur les chaines publiques par exemple, depuis des décennies ne permet pas de porter son attention sur une rencontre dans son entièreté, c’est-à-dire sans interruption en plateau et sans digression sur un événement important d’un autre match.

Nul doute que beaucoup de fans de tennis ont été initié à ce sport de cette manière et cela n’a jamais vraiment constitué un réel problème… De la même façon qu’un spectateur quitte un court pour aller voir un autre match, le téléspectateur fait des allers-retours d’un match à l’autre avec sa télécommande, ce qui est une autre manière de prendre du plaisir en regardant du tennis…

Il ne faut pas non plus se voiler la face, beaucoup de rencontres diffusées ne méritent pas d’être regardées en entier. Visionner la totalité d’un match entre Mark Philippoussis et Richard Krajicek à Wimbledon n’avait pas beaucoup de sens il y a 15 ans et n’en aurait pas beaucoup plus aujourd’hui, hormis pour le plaisir d’assister à un cortège d’aces et de jeux décisifs pendant plusieurs heures. Tout au plus pouvait-on avoir la curiosité teintée d’amusement de revenir au milieu d’un cinquième set pour voir lequel des deux joueurs allait remporter l’unique break du match… Ce genre de match symbolise cependant à sa manière particulière ce qu’est le tennis et même le sport en général, à savoir un événement constitué de moments plus ou moins forts mais participant au caractère parfois singulier d’un match dans son déroulement. Le moment où Richard Krajicek finit par breaker constitue ainsi un élément culminant qui donne au match cette saveur particulière, quand bien même tout ce que l’on aura entrevu auparavant aura été discutable d'un point de vue purement tennistique.

Si une proportion non négligeable de matchs que l’on regarde à la télévision ne brillent pas par leur niveau de jeu, c’est parfois ce caractère dramatique, à travers les revirements de situation, qui finit par transcender une rencontre et lui donner un caractère mémorable. Le temps y joue un rôle fondamental, installant la dramaturgie à venir.

Si l’on ne regarde pas un match en entier, encore faut-il malgré tout accepter ce qu’est le sport, pas seulement le tennis : à savoir un événement constitué de temps forts et de temps faibles. Qui ne s’est jamais assoupi, porté par sa langueur, devant une étape de plaine du Tour de France ? Même si l’attention envers ce qu’on regarde peut être qualifiée de douteuse, comment envisager de zapper avant le sprint final ? Certains aiment se laisser porter par l’atmosphère, d’autres ont besoin de ce long temps d’exposition qui permet de prendre pleinement la mesure de l’événement et de savourer les moments tant attendus. Sans temps faibles, il n'y pas de temps forts en somme.

L’UTS ne prétend pas se formaliser avec ce temps d'exposition.  « Un match de tennis c’est un marathon, un match UTS c’est plus un sprint ». En quelque sorte, Patrick Mouratoglou reconnaît lui-même que l’UTS n’est pas vraiment du tennis… De la même façon que ces journalistes assaillant de questions un joueur cherchant vainement un second souffle pendant un changement de côté – scènes que la compétition nous offre à loisir - le mot d’ordre est de prendre le spectateur avec vigueur et surtout de ne plus le lâcher. Pour ne pas le perdre ? « On explique aux gens qu'ils doivent s'asseoir dans un canapé pendant trois, quatre ou cinq heures et pendant des grandes périodes de vingt-trente minutes, il ne va rien se passer. On va regarder un truc où le temps de jeu est extrêmement court par rapport au temps d'attente. Dans certains matches, on est à plus de 90 % de temps d'attente et, en moyenne, on est à environ 20 % de temps de jeu et 80 % de temps d'attente [3], commente ainsi l'iconoclaste entraîneur de Serena Williams dans les colonnes de l’Equipe. On est complètement hors sujet. »

On concédera à Patrick Mouratoglou que certains joueurs utilisent un peu trop largement le temps qui leur est imparti pour servir. Il n’empêche que cette accélération du temps constitue une réelle obsession. «On ne veut pas que les gens s’assoient et s’en aillent au bout de 3 minutes parce qu’il ne se passe rien. Il faut que cela soit court, dynamique et que le spectateur soit relancé tout le temps, créer de l’émotion et de la surprise au maximum. [4] »

Ce constat est-il réellement justifié ? En procédant de cette manière, ne risque-t-on pas au contraire de diluer l'émotion ?

L’UTS peut apparaître pour certains un spectacle ludique et agréable, produisant même un plaisir immédiat. Mais que peut-on fondamentalement retenir dans le contenu de cette formule ? Quels moments particuliers à part quelques coups de… gueule ? Perdue l'émotion de la balle de match au point qu'on assiste parfois à des scènes cocasses où les joueurs en viennent à refuser le jeu et attendre que les dernières secondes du quart-temps défilent... L’UTS vient de conclure sa première édition, des ajustements seront certainement apportés lors des prochaines éditions, donc gardons-nous de tirer des enseignements hâtifs et définitifs... Mais l’UTS ne risque-t-il pas de résonner comme un blockbuster respectant son cahier des charges, que l’on oublie une fois la porte du cinéma franchie ?

Lorsque j’étais à peine adolescent, il m’importait peu de regarder un match en entier. Il m’arrivait autour du mois de mai-juin d’allumer la télévision après l’école et de tomber sur une rencontre qui était déjà bien entamée. Le fait de voir ces athlètes éreintés dans une arène de terre battue, qui avaient combattu des heures durant sous un soleil de plomb courant jusqu'à la rupture, plongeant sur l’ocre parisienne, avait de quoi susciter chez moi une certaine forme de fascination et d’émotion. On s’identifiait à eux, à leur souffrance d'abord et à leur libération ensuite, en reproduisant ces moments épiques avec nos camarades sur un terrain de tennis.

Ces journées étaient également rythmées par ces joueurs français peu connus du grand public, galériens des premiers tours qui finissaient par écrire la belle histoire du jour, au prix de plusieurs heures sous le cagnard parisien. Les rebondissements abondaient et ont certainement construit l'imaginaire de beaucoup de futurs fans de tennis.

Un raccourcissement des matchs risquerait de couper le tennis de sa base de fans.

Plus récemment, le match Isner-Mahut au second tour de Wimbledon en 2011 a constitué probablement un souvenir sportif particulièrement mémorable. Le dépassement physique ahurissant des deux joueurs, la prouesse mentale du français – qui a servi à 64 reprises afin de ne pas perdre le match - a suscité l'admiration de l'ensemble du microcosme du tennis. Et pourtant, ils sont certainement assez peu à avoir regardé en direct les 11 heures de cette empoignade interminable... Certains spectateurs ont certainement regardé le résultat d'un œil dans un premier temps, ont pu se dire dans le cinquième set que le match pouvait facilement durer puis ont sans aucun doute commencé à zapper régulièrement sur le match pour constater que non, les deux joueurs n'en avait pas encore fini. Une chose est sûre, à la fin, nous étions tous scotchés sur le match, comme fascinés par ce qui se produisait. Portant en son sein une double contradiction : on a envie qu'ils tiennent pour dépasser tous les records et en même temps on craint les séquelles qu'une telle rencontre peut engendrer sur le plan physique. Ce match a eu la rare particularité d'être de ceux dont le résultat importe si peu. Une négation du caractère sacré de la compétition. Cette dimension unique a probablement marqué même ceux qui en ont vu seulement quelques bribes. Eurosport en a fait une des têtes de proue des matchs les plus marquants de l'histoire du tournoi et ce n'est pas un hasard [5].

D'une certaine manière, les matchs longs nous fascinent car ils engendrent une dimension épique qui est unique. Et c'est d'autant plus étonnant de voir que cet aspect-là est occulté des propos des joueurs et joueuses qui ont pu être interrogés sur ce sujet. Ne risquerait-on pas de saborder ce qui fait toute l'essence du tennis en raccourcissant les sets ?

Patrick Mouratoglou a beaucoup pris en exemple sur les sports américains pour définir ce qui manquait au tennis. Mais dans la totalité d'entre eux, la question de la longueur d'un match ne pose pas question. Un match de NBA dure parfois trois heures pour seulement 48 minutes de jeu… Ne parlons même pas des matchs de Major League Baseball... Un match de tennis, ce serait 20% de temps de jeu selon lui. La NFL, c'est plus de trois heures de match pour seulement 11 minutes de jeu effectif ! Pourtant, on n’entendra jamais un Américain se plaindre de la longueur d'un match de football américain (mais plutôt des coupures publicitaires qui frôlent l'indécence par leur omniprésence). Le match de NFL constitue un événement ritualisé, un rendez-vous incontournable que l'on regarde en déjeunant en famille ou avec des amis (le dimanche, les matchs sont diffusés à 13h aux Etats-Unis) pour supporter son équipe. Mais pour ceux qui veulent ne rien rater des matchs du dimanche, la NFL met à disposition un pass « Red Zone » qui leur permet de voir en direct toutes les actions importantes et les touchdowns qui vont se succéder pendant ce marathon de 8 heures de match. En somme, l'offre existante s'adapte à tous les usages, à toutes les manières de consommer le sport.

Un raccourcissement des matchs de tennis risquerait de couper le tennis de sa base de fan. Plutôt que de prendre ce risque-là, il serait certainement plus avisé de travailler sur cette adaptation « à tous les usages ».

Ne changeons pas les règles pour nous adapter aux nouveaux modes de consommation du sport mais proposons des solutions pour adapter la consommation du tennis à toutes les envies.

De ce point de vue, il est certain que, sans se dénaturer, le tennis doit se ré-inventer. Et cela, Patrick Mouratoglou l'analyse très justement mais pas dans ses règles ! Plutôt dans sa manière d'interagir avec le public. Dans un article du quotidien suisse « LeTemps », Laurent Favre a analysé récemment la manière dont la crise du Covid-19 a accéléré la mutation du sport. La diversification du contenu est le mot d'ordre pour susciter chez le spectateur un intérêt toute la semaine et ne plus être seulement dépendant du match. L'engouement pour les StanPairo et le buzz mondial autour du «tennis at home challenge» lancé par Roger Federer démontre que les moyens d'inclure les fans ne manquent pas. Le succès pendant le confinement des documentaires sportifs sur les plateformes de type Netflix montre également que le tennis doit se focaliser plus sur la personnalité des sportifs qui le composent et évoluer vers plus de storytelling. De ce fait, il convient de réfléchir à comment permettre aux joueurs de s'exprimer librement sans tomber dans l’excès et la caricature. Les personnalités et les jeux attrayants ne manquent pas pour les années à venir : Tsitsipas, Medvedev, Auger-Aliassime, Shapovalov, Kyrgios, etc. L'attractivité du tennis ne se joue peut-être pas tant sur le plan d'un raccourcissement des matchs mais plutôt sur sa capacité à rapprocher ces joueurs de tous les publics, qu'ils soient passionnés de longue date ou à conquérir.


[1] https://www.lequipe.fr/Tennis/Article/Avec-l-ultimate-tennis-showdown-patrick-mouratoglou-veut-rajeunir-le-tennis/1142795

[2]https://www.lequipe.fr/Tennis/Article/Richard-gasquet-dresse-le-bilan-de-la-premiere-edition-de-l-uts-des-trucs-qui-sortent-de-l-ordinaire/1152238

[3]https://www.lequipe.fr/Tennis/Article/Avec-l-ultimate-tennis-showdown-patrick-mouratoglou-veut-rajeunir-le-tennis/1142795

[4]https://rmcsport.bfmtv.com/tennis/mouratoglou-un-match-de-tennis-c-est-un-marathon-un-match-uts-c-est-plus-un-sprint-1931684.html

[5]https://www.eurosport.fr/tennis/wimbledon/2019/video-mahut-une-grande-fierte-d-etre-classe-parmi-les-3-plus-grands-matches-de-wimbledon_vid1327388/video.shtml