L'automne pointe son nez et Kitzbühel va se jouer. Une bizarrerie dans le calendrier ATP car en temps normal, le tournoi se joue à la fin du mois de juillet. Mais voilà, la pandémie du coronavirus est passée par là et comme vous le savez, beaucoup d’habitudes ont été chamboulées. Une place peu commune pour une épreuve de cette catégorie – ATP 250 -, car disputée au même moment que se déroule la seconde semaine de l’US Open.

Cette position inconfortable fait quand même des heureux. D’abord les organisateurs, forcément ravis de pouvoir faire partie des rares tournois à avoir lieu en cette fin de saison si particulière. Ensuite les joueurs, heureux de pouvoir exercer leur métier après 6 mois sans compétition. Parmi eux, les déçus de la première semaine de Flushing Meadows voient ici une belle occasion de retrouver un peu de confiance.

Pour les participants, c’est aussi le début d’une tournée sur terre battue qui prendra fin à Roland Garros à la mi-octobre. Leur préparation en vue du « French Open » commence donc en Autriche, avant de se prolonger – pour certains – à Rome la semaine prochaine, puis à Hambourg la semaine suivante. Après le Masters 1000 de Cincinnati, disputé à New York, et l’US Open, le tournoi de Kitzbühel permet au monde du tennis de continuer à reprendre vie, mais il constitue en revanche la première échéance sur la surface ocre.

Petite ville (moins de 10 000 habitants) du Tyrol située sur la montagne de Hahnenkamm, Kitzbühel accueille les pros de la petite balle jaune depuis 1945. Lors des 62 éditions précédentes, ce sont des spécialistes de la terre qui ont le plus souvent remporté la mise. Beaucoup d’Espagnols (Manuel Santana, Manuel Orantes, José Higueras, Emilio Sanchez, Albert Costa, Alberto Berasategui ou encore Alex Corretja) et d’Argentins (Guillermo Vilas – détenteur du record de titres (4) –, Guillermo Coria, Gaston Gaudio, Juan Monaco et Juan-Martin Del Potro), ainsi que deux Autrichiens (Thomas Muster et Dominic Thiem – tenant du titre).

Deux « anomalies » à dévoiler au palmarès : la présence de deux immenses joueurs de l’Histoire de ce sport, loin d’être connus pour être confortables sur la surface rouge-orangée. Leurs noms ? Pete Sampras et Goran Ivanisevic, vainqueurs respectivement en 1992 et en 1994. L’altitude - près de 800 mètres - a pu aider. Côté Français, aucun trophée depuis le début de l’ère Open (1968), mais 4 Bleus ont néanmoins percé jusqu’en finale : Henri Leconte (1983), Fabrice Santoro (1994), Julien Benneteau (2009) et Paul-Henri Mathieu (2015).

Surprises, surprises

L’épreuve autrichienne est-elle propice aux surprises ? La réponse est un grand oui ! Lors des 5 dernières éditions, la moitié des joueurs ayant atteint le dernier carré n’étaient pas têtes de série. Dans le détail, signalons la finale de Paul-Henri Mathieu en 2015 alors que le tricolore était issu des qualifications, le joli parcours de Nikoloz Basilashvili (finale) et Gerald Melzer (demie) en 2016, l’exploit de Sebastian Ofner en 2017 – une demi-finale alors que l’Autrichien avait bénéficié d’une « wild card » –, la présence de deux qualifiés (Martin Klizan et Denis Istomin) lors de la finale 2018, ainsi que l’épopée d’Albert Ramos-Vinolas, 85ème mondial et finaliste en 2019 alors qu’il était « special exempt » grâce à son titre acquis la semaine précédente à Gstaad.

L’information vaut la peine d’être relevée, car la 63ème édition du tournoi pourrait de nouveau offrir aux outsiders quelques possibilités de se révéler. En effet, quid de l’état physique des favoris du tableau ayant chuté quelques petits jours auparavant lors du Grand Chelem américain ? Aussi, sauront-ils s’adapter rapidement à la terre battue après avoir démarré leur reprise par des épreuves sur dur ? Autant d’interrogations à prendre en compte pour tenter d'analyser les cotes proposées par les bookmakers.

Le plateau n’est pas celui attendu ni espéré par les organisateurs. En effet, il y a quelques semaines, de nombreux joueurs – et pas des moindres – pensaient ne pas traverser l’Atlantique pour aller jouer l’US Open, tant la situation sanitaire était catastrophique aux Etats-Unis. Parmi eux, Dominic Thiem, Alexander Zverev, Matteo Berrettini et Andrey Rublev. Tous ces cadors du circuit se sont finalement envolés pour New York, et comme leur parcours à Flushing Meadows n’est pas terminé, ils ne peuvent bien évidemment pas se rendre à Kitzbühel. L’épreuve autrichienne récupère toutefois Diego Schwartzman, Dusan Lajovic, Nikoloz Basilashvili ou encore Hubert Hurkacz, tous battus de manière prématurée à New York.

Ajoutez à ces solides joueurs deux cadors et anciens TOP 10 que sont Kei Nishikori et Fabio Fognini, et vous obtenez un joli petit plateau cohérent garni par deux TOP 20, deux TOP 30 et trois TOP 40. Parmi les 5 invités par l’organisation, Jannik Sinner et Emil Ruusuvuori retiennent notre attention, par leur talent et leur précocité. Sur le plan local, seuls deux Autrichiens figurent dans le tableau, Dennis Novak et Sebastian Ofner, qui bénéficient l’un comme l’autre d’une « wild card ». Enfin, le prize money offre près de 25 000 euros au futur vainqueur de l’épreuve.

A noter toutefois que 6 joueurs issus des qualifications feront leur entrée dans le tableau principal. Parmi les candidats encore en lice, on peut nommer Pierre-Hugues Herbert, Delbonis, Seppi, Djere, Marterer ou Thiago Monteiro.

1er quart de tableau

C’est la partie de tableau la plus alléchante. À la fois homogène, relevée et qui suscite certaines interrogations. Voici la première d’entre elle : comment va Fabio Fognini ? En effet, pour l’Italien, 12ème joueur mondial, c’est la reprise ! Opéré des deux chevilles à la fin du mois de mai, la tête de série N°1 du tournoi n’a pas joué depuis début mars. En tout, il n’a disputé que 5 tournois cette année pour un bilan médiocre de 5 victoires pour 6 défaites. Après un huitième de finale à l’Open d’Australie, il a perdu dès son entrée en lice à Rotterdam puis à Dubai. S’il est difficile de situer son état de forme, Fognini arrive à Kitzbühel dans son élément : dans sa carrière, il a remporté 8 de ses 9 titres sur terre, dont 7 sont des ATP 250. C’est sa 5ème participation au tournoi autrichien, une épreuve dont il a atteint le dernier carré en 2017.

Pas encore dans le rythme, l’Italien va devoir se frotter à des profils aussi différents qu’intéressants. D’abord Guido Pella, tête de série N°7, spécialiste de la surface ocre - il a disputé 5 finales dans sa carrière, toutes sur terre. Écarté du Masters 1000 de Cincinnati pour avoir été en contact avec son préparateur physique, Juan Manuel Galvan, positif au coronavirus, le 36ème mondial a ensuite chuté d’entrée à l’US Open face au jeune américain J. J. Wolf. Logique, me direz-vous, l’Argentin n’ayant pas pu préparer le Majeur new-yorkais dans de bonnes conditions puisqu’enfermé dans sa chambre d’hôtel. Il arrive donc en terre autrichienne avec une revanche à prendre, contre le sort et contre l’ATP, dont il a critiqué la gestion de son cas, traité différemment de ceux de Richard Gasquet, Adrian Mannarino, Grégoire Barrère, Kirsten Flipkens ou encore Ysaline Bonaventure.

Lui aussi a l’envie de se rattraper. Plus à l’aise sur gazon (4 titres) et sur dur (2) que sur terre (1), Feliciano Lopez a chuté d’entrée à l’US Open, contre son compatriote Roberto Carballes-Baena. À 38 ans, son style de jeu offensif peut faire des dégâts à Kitzbühel, la petite ville autrichienne se situant à près de 800 mètres d’altitude. Autre type de joueur, Yoshihito Nishioka. Le Japonais a failli faire tomber Andy Murray au premier tour à Flushing Meadows, mais il a finalement cédé après avoir mené 2 manches à rien et s’être procuré une balle de match. N°49 à l’ATP, le Japonais connait un bilan catastrophique sur terre - il ne joue d’ailleurs quasiment jamais sur cette surface (seulement 10 matchs (!) : 2V/8D, soit 20% de victoires !) -, mais sait-on jamais, son sens du timing pourrait l’aider à maitriser la vitesse de la balle en Autriche. Enfin, Emil Ruusuovori est l’une des attractions de ce tableau. Le jeune finlandais (21 ans) vient tout juste d’intégrer pour la première fois le TOP 100 après de belles performances à Cincinnati (3V/1D) et à Flushing Meadows (une qualification pour le deuxième tour après une grosse victoire en 5 manches contre Aljaz Bedene). Deux bémols néanmoins : d’abord, l’ancien N°4 mondial dans la catégorie junior a dû abandonner face à Casper Ruud à l’US Open en raison d’une blessure à l’aine ; ensuite, Ruusuovori n’a pour le moment montré ses qualités que sur dur (demie à l’US junior 2017 et 4 titres en Challenger), reste donc à voir ce que ça donne sur terre !

2ème quart de tableau

C’est la reprise aussi pour Kei Nishikori ! Mais contrairement à Fabio Fognini, lui n’a plus joué en compétition officielle depuis… un an ! La faute, ou plutôt la double faute pour rester dans le jargon tennistique, d’abord à une blessure au coude qui l’a contraint à stopper sa saison 2019 à l’US Open, ensuite à la Covid-19, qu’il a contracté dans le courant du mois d’août 2020, l’empêchant de disputer le Masters 1000 de Cincinnati et le Majeur américain. On se pourlèche les babines d’une éventuelle demie entre le métronome japonais, redescendu au 34ème rang mondial, et le fantasque italien, mais il faudra d’abord que les deux hommes trouvent des repères à la fois sur le plan du jeu et sur le plan physique. Tête de série N°6, Nishikori arrive néanmoins avec un capital statistiques convaincant sur terre battue. Plus que sur dur - étonnant ! - et sur gazon, c’est sur cette surface qu’il affiche son meilleur pourcentage de victoires (71 %) ! On se souvient encore qu’il avait fait trembler le grand Rafael Nadal lors du Masters 1000 de Madrid 2014, avant de devoir jeter l’éponge à cause d’une grosse douleur au dos (2-6, 6-4, 3-0 abandon).

Tous les autres membres intégrés directement dans cette partie de tableau reviennent de New York. Par là, comprendre qu’ils n’ont pas vraiment brillé. Une remarque globale qu’il faut prendre le temps d’analyser au cas par cas. En effet, si Nikoloz Basilashvili semble en ce moment au fond du trou, les autres ont des circonstances atténuantes. La tête de série N°4 a chuté sèchement dès son entrée en lice face à John Millman (6-1, 6-4, 6-4). Une défaite finalement dans la continuité, le Géorgien ayant aussi perdu d’entrée à Cincinnati et ne présentant qu’un bien maigre bilan en 2020, 4V/7D. Nul doute que ses problèmes extra-sportif - il a été accusé de violences sur son ex-femme au mois de mai - ne doivent pas aider. Attention toutefois, Basilashvili a déjà performé sur terre battue : il a glané deux titres sur cette surface, et pas n’importe lesquels, deux ATP 500, à Hambourg en 2018 et en 2019. Il a aussi déjà montré ses aptitudes à Kitzbühel, puisqu’il s’est hissé jusqu’en finale en 2016.

Son bourreau à Flushing Meadows, John Millman, n’a pas grand chose à se reprocher. Il a été dominé à la régulière par Frances Tiafoe en 5 manches, à l’issue d’une rencontre très accrochée. Plus à l’aise sur dur, l’Australien, 43ème mondial, a néanmoins déjà atteint une finale sur terre, à Budapest en 2018. Son adversaire au premier tour à Kitzbühel est un compatriote. Jordan Thompson reste sur un joli parcours à l’US Open. Après avoir battu Stefano Travaglia, Egor Gerasimov et Mikhaïl Kukushkin, il a rejoint son tout premier huitième de finale en Majeur. Le 63ème mondial a ensuite échoué dimanche dernier face à Borna Coric, mais plus que la défaite, il faudra guetter son état de fatigue après un long voyage en provenance des Etats-Unis. Enfin, Juan-Ignacio Londero et Miomir Kecmanovic ont tous les deux perdu au deuxième tour à Flushing Meadows, mais la logique a été respectée (défaites respectives contre Borna Coric et Roberto Bautista-Agut). Si l’Argentin représente une réelle menace dans ce quart de tableau - c’est un spécialise de terre battue : il a remporté son unique titre (Cordoba 2019) et joué une autre finale (Bastad 2019) sur cette surface -, le Serbe est plus friable - il ne présente que très peu de références sur terre : 1V/3D en carrière.


3ème quart de tableau

Voici clairement le quart de tableau le plus accessible. Première raison, on y trouve deux joueurs issus des qualifications. Second argument, les deux têtes de série présentes dans cette zone ne sont pas au mieux de leur forme. Dusan Lajovic, le mieux classé (N°24) d’abord, n’a pas encore gagné un match depuis la reprise du circuit. Deux revers, au Masters 1000 de Cincinnati puis à l’US Open, contre Pablo Carreno-Busta et surtout face à Egor Gerasimov, modeste 72ème mondial. Le puncheur serbe aura bien besoin de se rappeler au bon souvenir de ses belles performances sur terre en 2019 (titre à Umag et finale à Monte-Carlo) pour se remettre dans le droit chemin.

Hubert Hurkacz ensuite, a lui passé un tour à l’US Open. Mais sa défaite en 4 manches au tour suivant face au jeune espagnol Alejandro Davidovich Fokina a figuré au rang des surprises. Bon serveur et solide sur sa ligne, le Polonais n’arrive pas du tout à s’exprimer sur l’ocre. Depuis le début de sa carrière professionnelle, il n’a remporté que 5 matchs (pour 11 défaites) sur cette surface. De quoi être inquiet pour le 33ème mondial, opposé en outre à un sérieux et bagarreur joueur de terre battue, Joao Sousa. Si lui aussi n’a pas encore connu la victoire depuis que le tennis a repris ses droits, le Portugais a déjà remporté un trophée (Estoril 2018) et joué 4 autres finales (dont… Kitzbühel en 2017) sur la surface rouge-orangée.

C’est donc dans cette partie de tableau qu’il faut s’offrir quelques mises sur les outsiders. Hormis Sousa, les qualifiés - dont on ne connait pas encore les noms - auront peut-être leur mot à dire, tout comme Alexander Bublik. Le fantasque kazakh - on vous rappelle son service à la cuillère en guise de premier coup de raquette pour son retour à la compétition face à Karen Khachanov à Cincinnati ? - n’a certes joué que 4 rencontres sur terre sur le grand circuit (2V/2D). Mais sur une surface où les balles devraient avoir tendance à s’envoler en raison de l’altitude, sa grosse première de balle de service, ses frappes puissantes et ses amorties sont peut-être à même de causer des ennuis à ses adversaires. Le Bublik 2020 va t-il imiter l’Ivanisevic 1994 ? À suivre…

4ème quart de tableau

C’est dans cette partie de tableau que se trouve le joueur le plus expérimenté du tournoi. Expérience, mais aussi confiance et tranquillité. C’est bien simple, Philipp Kohlschreiber est ici à la maison. L’Allemand réside en effet dans la petite ville autrichienne. Aussi, il s’est déjà imposé deux fois dans ce tournoi, en 2015 (victoire contre Paul-Henri Mathieu) et en 2017 (succès face à Joao Sousa). Il a même joué une troisième finale en 2012 (défaite contre Robin Haase). Au total, un bilan flatteur de 19 victoires pour 10 revers en 12 participations (la première remonte à 2005). À l’US Open, il a perdu d’entrée, mais face à l’un des épouvantails du Majeur américain, Vasek Pospisil.

À 36 ans, Kohlschreiber devra résister dès son premier tour à un des jeunes loups du circuit, Jannik Sinner, 19 ans. Invité par les organisateurs, comme l’Allemand d’ailleurs, l’Italien reste sur une défaite cruelle à Flushing Meadows. Après avoir mené 2 manches à rien face au Russe Karen Khachanov, il a connu une immense défaillance physique. Victime de crampes, il est néanmoins resté sur le terrain pour finalement s’incliner en 5 sets (3-6, 6-7, 6-2, 6-0, 7-6) et après presque 4 heures de jeu. Pour l’heure, le 74ème mondial a surtout montré ses qualités sur dur, mais notons toutefois qu’il a déjà glané deux titres sur terre dans la catégorie des épreuves Futures et atteint une finale en challenger à Ostrava.

Le reste de ce quart de tableau est dominé par deux grands spécialistes de la surface ocre. D’abord Diego Schwartzman, N°13 mondial et tête de série N°2 du tournoi. Sa reprise sur dur est à oublier : une défaite au deuxième tour à Cincinnati contre Reilly Opelka et une défaite dès le premier tour à l’US Open face à Cameron Norrie… après avoir mené deux manches à rien. Détenteur de deux trophées sur terre (Istanbul 2016 et Rio 2018), le petit argentin est dans l’obligation de tenir son rang. Une élimination avant le dernier carré, voire la finale, sera synonyme d’échec pour lui. L’autre expert de la terre, c’est Albert Ramos-Vinolas. On connait bien le style typique de l’Espagnol, 41 ème mondial et serial lifteur au demeurant. Dans sa besace, deux titres (Bastad 2016 et Gstaad 2019) et cinq autres finales sur sa surface préférée. Parmi ces dernières, relevons tout de même un Masters 1000 (Monte-Carlo 2017) et… Kitzbühel l’année dernière. De quoi aiguiser ses ambitions autrichiennes…


Nos prédictions pour les quarts de finale :

Q1 : Qualifié vs Pella
Q2 : Londero vs Millman
Q3 : Sousa vs Lajovic
Q4 : Ramos vs Schwartzman