A l'orée du second confinement, Gilles Simon sort un livre, « Ce sport qui rend fou » qui prend un malin plaisir à détricoter tous les idées reçues autour du tennis. Un petit ouvrage aussi plaisant que stimulant. Voici pourquoi on vous conseille de le lire...

Une fois le livre refermé, il nous semble de prime abord que le titre choisi par l'ancien 6ème joueur mondial est trompeur. En effet, ce n'est visiblement pas tant ce sport qui rend fou que certaines opinions préconçues qui façonnent de cette manière le monde de la petite balle jaune. Si vous vouliez percer le mystère de la personnalité de Gilles Simon et lire des anecdotes croustillantes sur sa vie, passez votre chemin. Ceci est peu abordé dans l'ouvrage et Gilles Simon lui-même a avoué sans ambiguïté que cela n'était pas ce qui l'intéressait. En revanche, ce livre s'appesantit longuement sur le joueur ou du moins son style de jeu. Et on comprend assez rapidement que le Français a beaucoup pâti - voire souffert - des différents préjugés qui ont germé tout au long de sa carrière sur sa manière atypique de jouer.

Derrière le tricotage du mythe Federer, de la notion de talent, mâchée et remâchée dans les médias sportifs, Gilles Simon cherche à faire accepter à sa juste valeur un autre tennis, plus défensif, basé sur des échanges longs et construits, régulièrement qualifié de «besogneux» « On ne reprochera jamais à un joueur de trop y aller parce que dans l'idée, on n'est jamais trop offensif. Je trouve ça complètement idiot. C'est comme si l'autre adversaire de l'autre côté du filet n'existait pas ». Ce joueur qui n'existe pas, c'est un peu Gilles Simon lorsqu'il accroche Novak Djokovic à Monte Carlo en 2017 (6-3, 3-6, 7-5). Comme il l'explique, selon les médias, si le Serbe a eu du mal à déployer son jeu, c'est parce qu'il n'était pas en forme, tout simplement. Le fait que le Français l'ait tactiquement fait déjouer n'entre pas en ligne de compte. De ce fait, l'ancien 6ème mondial nous montre à de nombreuses reprises à quel point notre regard peut être biaisé, avant même qu'un match commence. Le remède ? Avoir l'audace d'avouer que l'on ne sait pas comment une rencontre va se dérouler, visionner les matchs avec un regard neutre et avoir ainsi l'humilité de ne pas coller des étiquettes, d'enfermer les joueurs dans des scénarios préconçus.

Comme évoqué, il y a un tennis qui apparaît loué, plébiscité comme s'il était l'alpha et l'oméga, « le beau jeu » incarné par Roger Federer. S'il n'est qu'admiration pour le maestro suisse, Gilles Simon regrette que ce tennis qu'il incarne ne soit perçu que comme la voie principale... notamment dans la formation française. « On se limite dans notre manière de gagner, beaucoup de choses nous gênent sur un terrain de tennis, beaucoup de choses ne sont pas comprises, beaucoup de choses racontées sont fausses parce qu'elles sont toujours reliées au prisme du beau jeu, disait-il lors de notre émission dont il était l'invité en mai dernier, comme un écho à ce qu'il développe aujourd'hui dans son ouvrage. Il faudrait créer du jeu, avancer tout le temps, comme arrive à le faire Federer. Pour moi Federer nous fait perdre beaucoup de temps avec ça. »

Désacraliser le jeu de Federer, un bienfait ? Une nécessité selon lui, pour faire émerger des profils différents, qui seraient à même de faire progresser notre tennis français.« Si on avait des Nadal et des Djokovic chez nous, ils ne gagneraient pas de Grand Chelem. Un coup droit comme celui de Nadal, il aurait été changé dans tous les sens », nous disait-il encore lors de cette émission.

De bien des manières, ce livre permet d'apporter quelques hypothèses aux questions qui taraudent l'esprit de beaucoup de suiveurs du tennis hexagonal : pourquoi n'arrivons-nous pas à sortir des joueurs capables de gagner des Grands Chelems ? Pourquoi notre tennis semble-t-il stagner ? Que faudrait-il apporter concrètement pour améliorer notre formation ? Pourquoi nos jeunes connaissent-ils parfois des difficultés à percer après un parcours brillant en junior ?

« On nous dit qu'on ne travaille pas assez, en comparaison avec Federer, Nadal et Djokovic, alors que la vérité à mes yeux est qu'on ne travaille pas dans la bonne direction. »

Gilles Simon plaide pour un système de formation plus individualisé, avec un gros travail sur le mental, permettant aux jeunes joueurs de mieux se connaître. Il suggère également une meilleure agrégation des compétences mises à disposition notamment par le CNE pour qu'elles puissent mieux bénéficier aux espoirs de la Fédération.

Comme on pouvait également s'y attendre, l'ombre de la Coupe Davis plane beaucoup dans ce livre. Et force est de constater que la dernière décennie n'a pas été de tout repos pour l'équipe de France avec moults tensions, malaises et incompréhensions. L'histoire de Gilles Simon avec la compétition a elle-même été particulièrement mouvementée et ce dernier n'a jamais semblé réellement à l'aise en équipe nationale – son bilan de 5 victoires pour 8 défaites sur les matchs à enjeux ne plaide pas forcément en sa faveur. Ce livre permet de mieux comprendre « ce qui pouvait clocher» en la matière. Un chapitre édifiant revient de manière assez détaillée sur la finale 2010 contre la Serbie, comme un effet miroir du live Instagram de Janko Tipsarevic que nous avons diffusé en avril dernier sur notre site (Coupe Davis 2010 : “Gilles Simon était notre plus grand cauchemar”).

Les témoignages passionnants de Gilles Simon et du Serbe donnent deux versions complémentaires, issues de leurs camps respectifs, des coulisses de cette finale. « Il y a un joueur sur le circuit qui est notre plus grand cauchemar à Viktor et moi et il s'appelle Gilles Simon. Adorable en tant que personne mais je le hais en tant que joueur [rire], avait confessé le serbe. Il faut se rendre compte, en huit matchs joués, nous n'avons pas gagné un seul set Viktor et moi contre lui. ». Pourtant, ce n'est pas Gilles Simon qui s'apprête à jouer la rencontre décisive de cette finale contre Troicki, mais Mickael Llodra. « On entendait des rumeurs. On voyait que Simon était un peu en dehors du cadre. Il ne faisait pas vraiment un entraînement normal, le genre de routine qu'on attend d'un joueur qui va entrer sur un terrain. ». L'ex-entraineur de Filip Krajinovic avait ainsi expliqué que la rencontre ne pouvait qu'être compliqué tactiquement pour Mickael Llodra... ce que Gilles Simon met lui-même en perspective  dans son ouvrage : il considérait avoir plus d'armes pour gêner ce type d'adversaire que son camarade à ce moment précis. « On raisonne en termes de valeur absolue, alors que la variété de joueurs que l'on dispose pourrait permettre de raisonner en valeur relative, c'est à dire de façon circonstanciée, en fonction de l'adversaire ». Cette obstination de Guy Forget à maintenir son choix, (« le bout de la logique » comme l'indique l'actuel 58eme mondial), Gilles Simon en fait le symbole d'un manque d'adaptabilité et d'une certaine idéologie de la Fédération tournée vers un jeu qui doit se rapprocher coûte que coûte du filet.

Gilles Simon évoque également les différentes polémiques qui ont émaillé les différentes campagnes de Coupe Davis et les reproches qui ont été faites sur le comportement des joueurs. Il nous montre qu'aborder un sport qui reste individuel avec des logiques de sports collectifs est une erreur. Le refus de la Fédération d'accepter les coachs des joueurs lors des rassemblements est à ce titre emblématique. « Faire accepter que tout le monde soit dans les meilleurs conditions possibles, ce serait l'idée. Nous, dans les faits, on n'a jamais fait comme ça ». Chaque joueur a développé ses habitudes sur le circuit, ce qui rend difficile d'imposer un cadre prédéfini dans lequel chacun se fondrait... Mais cela ne signifie pas que tout le monde doit agir selon son bon vouloir. « Gael Monfils, Richard Gasquet, Jo Wilfried Tsonga et moi, on s'est toujours ajusté en permanence sans pour autant avoir besoin de personne pour le faire, conclut Gilles Simon. Entre nous, ça s'est toujours bien passé. Aucun problème d'égo. Des problèmes d'égo entre le capitaine et nous, ça oui, on en a eu. »

Alors, les joueurs français sont-il des boucs-émissaires faciles? L'arbre qui cache la forêt ? « Tout le monde rejette la responsabilité sur les joueurs (…) Il faut quand même se poser les bonnes questions. Un seul tournoi du Grand Chelem remporté depuis 1947 chez les hommes, c'est peu. Et pourtant le discours ne change pas. On te parle de beau jeu, du « tennis à la française (…) Mais la faille de notre système, c'est qu'il ne nous apprend pas à jouer juste. ». Et malheureusement, à lire le Français, cela semble bien parti pour durer...

"Ce sport qui rend fou" de Gilles Simon - paru le 28 octobre 2020 - Flammarion - Prix France : 18 euros

Pour revoir le lien de notre émission qui introduit quelques sujets évoqués par le français dans son livre :