C’est fou comme le tennis peut rendre fou, comme l’écrit Gilles Simon. Fou parce que ce sport oblige les joueurs à se remettre en question en permanence. Fou aussi parce que tout peut aller très vite : les balles, mais aussi les scénarios. Au début du Masters, il était difficile d’imaginer Rafael Nadal en favori du tournoi. Parce que Novak Djokovic - presque invincible cette saison -, parce que dur indoor - un seul titre glané par l’Espagnol dans ces conditions de jeu, à Madrid en 2005 - et parce que le tournoi des Maîtres n’a jamais réussi au Majorquin - deux finales en 9 participations. Sauf qu’en cette année si particulière, le numéro deux mondial arrive pour la première fois à Londres sans être cramé physiquement. Et ça change tout ! Ceux qui ont vu le délicieux combat entre Nadal et Thiem ont vite compris que, malgré la défaite, l’Espagnol n’avait pas été aussi proche de son meilleur niveau dans un Masters depuis bien longtemps. L’impression s’est confirmée lors de son troisième match de poule, une rencontre décisive aux allures de quart de finale, contre Stefanos Tsitsipas. Comme face à l’Autrichien, il a affiché un bilan largement positif - 32 points gagnants pour 13 fautes directes -, s’est montré très efficace au service - 8 aces et 81% des points derrière sa première balle - et n’a cessé de prendre d’assaut le filet - 16 montées pour 12 volées réussies.

Pourtant, au moment d’aborder sa demi-finale, Rafael Nadal demeure en position d’outsider. Et c'est une situation assez rare lorsqu'il n'a pas Djokovic ou Federer en face. La dernière fois remonte à un an, ici-même au Masters. C'était déjà face à Medvedev et l'Espagnol avait créé la "surprise" en dominant le Russe. Alors pourquoi les bookmakers ne font-ils pas confiance à Nadal ? Parce que Daniil Medvedev est avec Dominic Thiem l’un des deux meilleurs joueurs depuis le début de l’épreuve. Après avoir dégouté Alexander Zverev en deux sets, il a récidivé contre Novak Djokovic (6-3, 6-3) et Schwartzman (6-3, 6-3). Impérial et indébordable en fond de court, le Russe a également été souverain sur l’ensemble de ses engagements (80% des points gagnés derrière sa première, 75% derrière sa seconde et une seule balle de break concédée - et sauvée). Le N°4 mondial retrouve Nadal avec un petit goût de revanche : lors de leurs trois premières confrontations, toutes disputées en 2019, à une époque où le Russe était son meilleur niveau, l’Espagnol s’est toujours imposé, mais à l’US Open comme au Masters, Medvedev a été à deux doigts de le faire tomber. En finale à Flushing Meadows, le Russe n’a lâché que dans le cinquième set, à Londres il menait 5-1 dans l’ultime manche avant de s’écrouler. « Si je veux avoir une chance, je vais devoir jouer à mon plus haut niveau, sinon ce sera quasiment impossible de gagner », a déclaré le Majorquin. Il a raison. Mais soyons franc et honnête, cette rencontre qui s’annonce palpitante est sans doute finalement beaucoup plus ouverte que prévue !

L’œil de Florent Serra : Pendant et après le Masters 1000 de Paris-Bercy, voyant le niveau de Rafael Nadal, pas mauvais mais pas au top non plus, et connaissant ses difficultés sur dur indoor, je pensais qu’Andrey Rublev allait lui poser davantage de problème lors du premier match de poules de ce Masters. Finalement, même si le Russe est passé à côté, l’Espagnol a été bon. Puis, il est devenu très bon contre Dominic Thiem et de nouveau très solide face à Stefanos Tsitsipas, même si je trouve le Grec un peu en-deçà de son meilleur niveau en ce moment. Bref, Nadal n’est pas si mal et on connait sa volonté de fer. Sauf que je trouve que Daniil Medvedev est plus impressionnant encore. Son service est puissant et il est quasiment impossible à breaker. Face à Novak Djokovic, il a retrouvé ce qui fait sa qualité première : une couverture de terrain hors-norme. Mais il ne s’est pas contenté de ça. Il a aussi été très agressif, jouant parfaitement sur le plan tactique en multipliant les changements de rythmes - un petit coup mou, puis pan ! S’il joue de la même manière, il peut faire très mal à Nadal ! Surtout et enfin, je trouve que le Russe a recouvré une certaine sérénité. Il est moins nerveux et reste plus constant tout au long de ses matchs. C’est le cas depuis le Rolex Paris Masters. Au final, je vois Medvedev s’imposer. Le match aurait été sur dur extérieur, j’aurais été plus partagé. Mais en intérieur… Même si Nadal a pour lui l’expérience de ces grands rendez-vous. Le problème, c’est que la cote n’engage pas à miser sur le Russe qui est donné favori (1,75 pour le Russe, 2,05 pour l’Espagnol). Du coup, partir sur un match en trois sets semble être la meilleure option.