A travers l'orage

« Je prenais beaucoup soin de moi. Je ne buvais pas dans une bouteille d'eau ouverte. Je prenais juste la bonne quantité nécessaire de vitamines. J'achetais moi-même tout ce que je buvais, généralement au pays. La seule chose que j'ai acheté à l'étranger était une boisson énergétique d'une société qui avait un accord avec l'ATP, Lucozade. Il m'est arrivé d'en boire beaucoup après des long matchs, pour récupérer. [1]»

Lorsque la question du dopage est évoquée par le quotidien argentin La Nacion auprès d'Augustin Calleri, actuel président de la Fédération argentine, ce dernier se rappelle de l'extrême prudence dont il faisait preuve quand il était joueur professionnel, lui qui gardait toujours les deux derniers comprimés d'un médicament qu'il prenait, « au cas où, pour faire un test en cas de contamination ». De la paranoïa ? « Je ne voulais pas vivre ce qu'avait vécu Coria ou Chela », ajoute-t-il.

Ancien 16ème joueur mondial, Augustin Calleri a fait partie de cette génération dorée au début des années 2000 en Argentine, appelée « La Légion » qui a tant brillé sur la surface ocre. Entre 2000 et 2007, il y a toujours eu au moins un Argentin en quarts de finale à Roland Garros. La finale 2004 constitue à ce titre le sommet mémorable de cette époque pour le pays auriverde, avec la confrontation fratricide et dramatique entre Gaston Gaudio et Guillermo Coria, remporté par « El Gato »[2].

Mais cette génération exceptionnelle, symbole de cette période faste pour le tennis argentin, porte aussi une trace indélébile : son nombre de joueurs contrôlés positifs. Juan Ignacio Chela en 2001 (méthyltestostérone), Martin Rodriguez en 2002 (excès de caféine), Guillermo Canas en 2005 (diurétique) et Mariano Hood en 2006 (finasteride[3]) sont parmi ceux-là. Guillermo Coria a, lui, été contrôlé positif à deux reprises. D’abord en 2001 à la nandrolone (suspension de deux ans réduite à sept mois) puis en 2005 à un diurétique. Ce dernier a longtemps crié à l'injustice, s'estimant victime de compléments alimentaires contaminés.

« A l'époque, il pouvait y avoir de nombreux cas de contamination croisée : j'entends par là l'achat d'un produit authentique et la découverte qu'il contient autre chose, parce que les normes de sécurité et d'hygiène du laboratoire ou de la pharmacie n'étaient pas bonnes, indique Diego Grippo, actuel président de la Commission argentine anti-dopage. L'AMA [4] insiste beaucoup sur ce point : "Attention aux compléments alimentaires ». Au fond, l'athlète est le premier responsable de ce qu'il prend [5] »

Ce dernier avance d'autres explications concernant toutes ces affaires de dopage qui ont écorné le sport argentin. « A cette époque, nous étions à l'aube des contrôles antidopage. Bien qu'en football, elles aient été faites auparavant, dans les centres sportifs, cela a commencé en 2000 ou 2001. Il y avait un certain manque de connaissances, du moins en Argentine. De nombreux athlètes n'avaient pas l'habitude de faire des contrôles. Aujourd'hui, il est plus rare qu'un joueur de tennis professionnel ne sache pas qu'il existe une liste de substances interdites. [6]»

Parmi les noms de joueurs rattrapés par la patrouille anti-dopage, il en manque un, celui de Mariano Puerta, premier récidiviste de l'histoire du tennis.

« J’ai été surpris, concède Agustin Calleri, j'ai été surpris qu'après 15 ans, il ait avoué qu'il avait menti auprès du TAS. A l'époque, on faisait confiance à ce qu'il avait dit et on croyait en ses déclarations. J'ai cru à la théorie du verre. »

L'actuel Président de la Fédération argentine Agustin Calleri (ancien 16ème mondial) au Masters Series de Madrid en 2007 - (crédits : ALTERPHOTOS/Acero)

C'est à la suite d'un Roland Garros remarqué en 2005 que Mariano Puerta est contrôlé positif à l'étiléfrine. Son argumentation devant le tribunal de l’ITF ? Il avoue avoir accidentellement bu, juste avant sa finale contre Rafael Nadal, dans le verre de sa femme, celle-ci ayant pris un médicament contenant ladite substance… Cette version sera son récit officiel pendant 15 ans… Jusqu’à ce qu’il finisse par confesser en août 2020 auprès du quotidien la Nacion avoir menti sur toute cette histoire ! « Mes avocats ont pensé qu'il n'était pas stratégiquement judicieux de dire exactement ce qui s'était passé. Dire la vérité ne pouvait être bon pour moi. », avoue-t-il sans regret. Cet évènement est la dernière étape à ce jour d'un parcours particulièrement heurté, parsemé de fulgurances éparses (sa finale Porte d'Auteuil) et de multiples remous. Mariano Puerta n’a remporté que 3 titres ATP sur le circuit, a fait moults apparitions anecdotiques en Masters Series et en Grand Chelem mais a laissé une trace pour le moins étrange et controversée dans l’histoire du tennis.

Le natif de San Francisco en Argentine a baigné depuis sa tendre enfance dans l'univers du tennis. Tout au long de sa carrière, son père Ruben a multiplié les casquettes : entraîneur (il a d'ailleurs formé Agustin Calleri et entraîné Juan Ignacio Chela), directeur technique au sein de la Fédération nationale du tennis du Guatemala et directeur d'académie au Mexique. Sous son escarcelle, Mariano Puerta commence le tennis dès l'âge de 5 ans. Le père encourage son rejeton qui montre de bonnes dispositions pour la petite balle jaune. Tout au long de sa carrière, il ne restera jamais loin de Mariano jusqu'à faire preuve d'un trop plein d'ingérence dans la carrière de son fils, selon certains témoins. « Je n'aimais pas son père, avoue Jorge Brasero, ex-manager de Mariano Puerta. Il connaissait très bien le tennis, mais il n'avait pas une bonne influence sur son fils. Quand Mariano a explosé, il voulait se faire une place, il aimait les caméras. Mais Mariano était catégorique : la gloire était pour lui. Tout cela n'apportait rien de bon. »

Le jeune argentin garde un bon souvenir de son enfance. « C’était une belle période, j’ai pris ma formation de joueur très au sérieux dès mon plus jeune âge et je me suis toujours beaucoup amusé, se remémore-t-il en 2010. Je garde un très bon souvenir de mes voyages à 14, 16 ou 18 ans. [7]» En effet, adolescent, son père n'hésite pas à prendre le combi et à emmener sa famille parcourir le pays et permettre à Mariano de disputer les tournois juniors régionaux. C'est d'ailleurs à l'occasion d'une exhibition organisée dans la ville de Dolores que Mariano échappe de justesse à un drame. Mariano et son frère sont à l'arrière de la camionnette lorsqu'ils sont victimes d'une fuite de monoxyde de carbone. Lorsque le père s'arrête pour faire le plein, il s'adresse à ses enfants mais se rend compte que ces derniers, endormis, ne réagissent pas. « Je me suis réveillé à l'hôpital, avoue Mariano Puerta 25 ans après. Le médecin nous a dit que si mon père ne s'était pas arrêté, nous serions arrivés morts à la maison. »[8] Cet évènement n’est que le premier d'une longue série de heurts qui échelonneront toute sa carrière.

Cette dernière démarre d’ailleurs sous de bons auspices. Dix ans avant de rencontrer Rafael Nadal sur le court Philippe Chatrier, il se qualifie pour la finale junior de Roland Garros (perdue contre son compatriote et ami Mariano Zabaleta). Cette année-là, il finit à une belle 4ème place au classement junior.

Deux ans plus tard, il fait ses débuts sur le circuit ATP. Sa progression est fulgurante et il montre rapidement d'excellentes dispositions sur la terre battue européenne. Premier constat lorsqu'on le voit jouer : Mariano Puerta ne se révèle pas un joueur très mobile mais la puissance qu'il dégage sur le terrain est impressionnante. Ce sont d'authentiques gifles pleines de lift que ses adversaires doivent essuyer de tous les côtés du terrain. Et les résultats se font bientôt ressentir puisqu’en 1998, il remporte son premier tournoi ATP à Palerme et se hisse en finale du tournoi de San Marin. En un an, il a gagné une centaine de places et se classe 39ème mondial. Après une mauvaise année où il retombe au-delà de la 100ème place, Mariano Puerta revient ensuite au premier plan à l’orée du second millénaire : 6 finales sur terre battue en 6 mois mais un seul titre cependant, à Bogota contre Younès El Aynaoui. Le premier semestre de l’an 2000 apparait à bien des égards comme inachevé mais le bison argentin peut se révéler cependant satisfait de taper à la porte du Top 20.

Tout cela arrive avant ce qui constituera la première grande épreuve de sa carrière. L'Argentin décide de ne pas aller aux Jeux Olympiques de Sydney, pour tirer avantage de l'absence des ténors du circuit. « J'ai décidé de rester en Europe et d'y disputer deux tournois sur terre battue où j'étais parmi les favoris. Mais sur l'un deux, à Palerme, je me suis blessé au poignet lors d'un échauffement. ». Mariano Puerta veut continuer à voguer sur sa bonne forme et joue sous infiltration. Mais la blessure s'aggrave. Diagnostic : perforation du ligament triangulaire du poignet droit, à l’instar de ce qu’a pu connaitre plus tard Juan Martin Del Potro avec son poignet gauche… « Le poignet est le prolongement de la raquette, je pense que ce doit être la pire blessure qu'un joueur de tennis puisse avoir. ! C'est la partie de votre corps qui subit tout l'impact, avouait Puerta en 2010. C'est terrible pour la tête de faire face à ce genre de problèmes [9].» L'Argentin se résout à se faire opérer par un spécialiste. Ce dernier ne lui cache pas la gravité de sa blessure et laisse entendre que les chances de succès de l'opération sont peu élevées. « Par chance, tout s'est bien passé mais c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à lutter mentalement et que ma carrière est devenue instable [10]», avoue-t-il.

Mariano Puerta rentre en Argentine pour sa convalescence mais ne tient pas en place ; il veut jouer le plus tôt possible ! Il finit par reprendre l'entraînement mais il lui est difficile de tenir plus d'une heure car son poignet finit par enfler et lui faire très mal. Les mois passent et les choses s'améliorent mais son staff composé de son entraîneur, son père et de son préparateur physique, considère qu'il n'est pas encore prêt à retrouver la compétition. Cependant, l’entêté argentin ne sait pas écouter son corps et veut retourner sur le circuit. « Je ne les ai pas écoutés, je me suis inscrit au tournoi de Miami. J'ai joué et cela a été un désastre ». S’ensuivent des mois très difficiles. Mariano Puerta ne passera plus un tour d’un tournoi avant de battre Arnaud Clément, tête de série n°12, à Roland Garros, 9/7 au 5ème set. Une libération ! L'Argentin a pu enfin jouer un très long match mais il paiera logiquement ses efforts au tour suivant. « Mon niveau était bon mais je n'arrivais pas à enchaîner. Je n'ai pas écouté les gens autour de moi, j'ai eu tort. C'est l’un des plus gros reproches que je me suis fait. Si je n'avais pas été entêté, je pense que j'aurais pu avoir une autre carrière. 2001 a été une année de gâchis. J'avais fini dans le top 20 l'année précédente et là je me retrouvais 250ème joueur mondial [11]».

Coincé dans les bas-fonds du circuit ATP, l'Argentin traîne son ombre dans les tournois modestes et peine à gagner des matchs. Une année après son dernier match à Roland Garros, sa situation n'a que peu évolué et il doit se résoudre à passer par les qualifications du tournoi parisien. « Je n'ai pas rebondi en 2002. Je me sentais responsable de mon échec après mon opération. J'en étais tellement conscient que je me sabotais volontairement sur le court. Je mettais des balles dehors exprès, je ne faisais pas d'efforts, je ne courrais pas après les balles… », concède-t-il. Il n'est pas non plus exempt de tout reproche en dehors des terrains. « Il faut beaucoup d'humilité pour réussir dans la vie. Mes meilleures années ont été celles où j'étais le plus mince. C'était très facile pour moi de prendre du poids mais beaucoup plus compliqué d'en perdre ! Cela a été une lutte pendant toute ma carrière. Mais je ne vais pas me mentir à moi-même, en matière de nutrition, je n'ai pas été aussi professionnel que j'aurais dû être et je le regrette. »[12] La presse argentine s’en donne également à cœur joie et le congratule d’un sympathique sobriquet, « Fat Puerta »…

Mariano Puerta en 2001

Le moral de l'argentin est en berne et sa femme le convainc d'aller voir un psychologue. Une bonne décision en somme puisque cette dernière parvient à lui faire accepter ses lourdes erreurs. « Elle a changé ma vie. A un moment donné, elle m'a dit : soit tu te pardonnes, soit c'est terminé. Je ne pouvais pas continuer comme ça » [13]. Il refait surface peu à peu et parvient à retrouver le top 100 mais sa carrière va connaître une nouvelle rupture. En mars 2003, Puerta dispute alors un tournoi au Chili et passe un contrôle anti-dopage après son 2ème tour. Le verdict est implacable : l'Argentin est positif au clenbuterol, un stimulant respiratoire et un anabolisant, recherché par les sportifs pour ses propriétés remarquables à brûler les graisses et accentuer la croissance des fibres musculaires [14]. « J'ai été informé en avril, ils m'ont téléphoné et nous avons rencontré les gens de l'ATP, indique-t-il en 2004. J'ai immédiatement reconnu que j'avais pris cette substance mais j'ai démontré pourquoi je l'avais fait [15]». L’Argentin justifie l'utilisation de ce médicament, par des problèmes d'asthme : « Quand j'étais petit, je ne m'endormais jamais son mon inhalateur sur mon chevet. La fille de mon frère est née avec des problèmes cardiaques et je vivais des moments compliqués pendant ce tournoi. J'ai eu une crise d'asthme. On m'a donné un traitement mais j'ai oublié d'inscrire la prise de médicament sur la liste prévue à cet effet[16]. J'ai payé cher ma négligence. Le pire c'est que plus tard, ce médicament a été approuvé et j'ai pu le prendre jusqu'au dernier jour de ma carrière ! ». L’affaire est très délicate mais le joueur bénéficie du témoignage de son médecin qui assure lui avoir prescrit le médicament [17].Initialement prévu pour une durée de 2 ans, l’accusé voit sa suspension finalement réduite à 9 mois par l'ATP, à l’issue d’un procès qui coûtera à Puerta la rondelette somme de 70 000 dollars…

Peu après ce verdict, il passe pour la seconde fois tout près de la mort chez lui, dans le quartier de Palermo, à Buenos Aires. Alors qu'il souhaite remonter dans son appartement, l'ascenseur peu rassurant de son immeuble se bloque et devient incontrôlable. Pris de panique, l'Argentin force les portes pour pouvoir sortir. Il parvient à s’extraire in extremis mais se fait heurter par la cage d'ascenseur qui s'effondrera « d'un bloc, comme une pierre, dix-huit étages plus bas…[18]». Plus de peur que de mal, le miraculé s'en tire avec une minerve pendant quelques semaines.

Il était dit que la vie de Mariano Puerta serait une succession de montagnes russes, d’épisodes de morosité et de renaissance. Une nouvelle fois retombé en dépression, le joueur allait malgré tout bientôt retrouver les ressources pour vivre la période la plus exaltante de sa carrière…

Episode 2 à suivre : L’homme par qui le scandale arrive


[1]https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/calleri-mariano-puerta-doping-aat-nid2420219
[2]Le chat, surnom de Gaston Gaudio
[3]Ce joueur de double s'est justifié en indiquant qu'il consommait depuis neuf ans ces pilules censées lutter contre la calvitie
[4]  L'agence mondiale antidopage
[5]https://www.lanacion.com.ar/deportes/diego-grippo-presidente-comision-nacional-antidopaje-como-nid2420215
[6]https://www.lanacion.com.ar/deportes/diego-grippo-presidente-comision-nacional-antidopaje-como-nid2420215
[7]https://www.ellitoral.com/index.php/diarios/2010/06/05/deportes/DEPO-08.html
[8]https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/los-golpes-vida-mariano-puerta-cerca-muerte-nid2409315
[9]https://www.ellitoral.com/index.php/diarios/2010/06/05/deportes/DEPO-08.html
[10]https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/los-golpes-vida-mariano-puerta-cerca-muerte-nid2409315
[11]ibid
[12]ibid
[13]ibid
[14]https://www.liberation.fr/sports/2005/10/07/puerta-tombe-pour-pas-grand-chose_534848
[15]https://espndeportes.espn.com/nota?id=205102
[16]https://www.letemps.ch/sport/mariano-puerta-retour-lenfer
[17]L’Equipe, 05 octobre 2005
[18]ibid

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