L’homme par qui le scandale arrive

"J'ai été victime de la mauvaise réputation des Argentins [1]. Si les dossiers de Guillermo Coria et Juan Ignacio Chela n’avaient pas existé, la suspension aurait été moindre [2]". Après un contrôle positif au clenbuterol [3], un anabolisant et un bêta-stimulant respiratoire, Mariano Puerta complète en 2003 une liste déjà relativement conséquente de joueurs argentins s'étant fait rattraper par la patrouille : Juan-Ignacio Chela en 2001 pour avoir utilisé de la méthyltestostérone, Guillermo Coria, pour prise de nandrolone et Martin Rodriguez pour un excès de caféine en 2002.

Il faut dire que dans les vestiaires, les Argentins font jaser. En 2002, Sergi Bruguera, double vainqueur à Roland Garros, garant d'un jeu à l'ancienne basé sur un jeu patient et des frappes pleines de lift, a été invité peu après sa retraite sportive à réagir concernant l'étonnante puissance physique de Guillermo Canas. « Il y a des joueurs qui m'ont surpris par leur puissance physique et leur vitesse (...). Quand j'étais encore en activité, j'ai parlé de ces choses avec les dirigeants du circuit. Je crois qu'il faudrait réaliser des contrôles plus réguliers sur tous les joueurs et surtout que les résultats soient publics. » [4], avait-il alors répondu aux journalistes présents. Dépassé par ces nouveaux profils de jeu, l'Espagnol, référence du tennis espagnol des années 90, avait pris sa retraite à la suite d'une défaite contre ce même Guillermo Canas, à Barcelone. Quant à ce dernier, il sera contrôlé positif à un diurétique en 2005.


Episode 1 - Enquête sur Mariano Puerta, itinéraire d’une carrière tumultueuse : A travers l'orage


Franc-tireur du circuit ATP en son temps, Christophe Rochus, ancien 38ème joueur mondial, évoquait régulièrement le problème du dopage dans ses prises de parole, jusqu'à recevoir des rappels à l'ordre de l'ATP. Il avait notamment émis des doutes sur les méthodes d'entraînements en vigueur en Argentine. Il avait également été très critique concernant le verdict de la première suspension de Mariano Puerta. « Il faudrait que celui qui est pris soit sévèrement puni. Le règlement prévoit deux ans de suspension, pas neuf mois comme pour Puerta [5]».

« On savait que les Argentins étaient capables de courir pendant 4 heures sur un terrain mais je ne pense pas qu’il fasse faire des généralités, tempère notre consultant Florent Serra. Cependant, c’est vrai que pendant cette période, beaucoup d’entre eux se sont fait prendre. Et ça peut être difficile à vivre pour les adversaires qui les ont affrontés sur des matchs importants. Par exemple, je sais que Paul-Henri Mathieu a été en colère à un moment. »

L’ancien n°36 joueur mondial fait référence au 3ème tour perdu par PHM contre Guillermo Canas à Roland Garros en 2005 (6-3, 7-6, 2-6, 6-7, 8-6). « J'étais quand même mené deux sets à rien. Mais c'est vrai que je reviens et j'ai des balles de match au 5e set. C'était surtout une grosse frustration après coup, parce que Canas a été contrôlé positif juste après. Il m'a volé quelque chose, avouait-il en 2016. Avec le recul, c'était difficile à encaisser. ». Surtout qu’au tour d’après, l’adversaire de Canas déclare forfait et ce dernier se retrouve en quarts de finale sans jouer… contre Mariano Puerta ! « Il y avait peut-être un grand truc à faire [6] », avait alors concédé PHM avec amertume.

Certains y verront (à juste titre) une manière de se déresponsabiliser de sa suspension mais Mariano Puerta a régulièrement tenu, dans ses prises de position, à remettre celle-ci dans son contexte. A son retour de suspension, il évoque tout simplement « un problème culturel » : « Nous sommes dans le Tiers Monde. C’est quelque chose qui n’arrive pas aux Européens ou aux joueurs sud-américains. Je pense que nous ne sommes pas assez informés sur le sujet. Et puis c'est une coïncidence... ces choses arrivent, mais ce n'est rien de plus que cela.[7] »

Sous le micro de Sebastian Torok, journaliste au quotidien argentin la Nacion, ses mots ont peu évolué, plus de 15 ans après : « Il faut tenir compte du fait qu'à l'époque, les contrôles anti-dopage dans le tennis n'étaient pas si présents. En 2003, cela a commencé à être plus sévère, avec des contrôles inopinés dans vos maisons. Jusqu'à ce moment-là, j'avais déjà six ans de circuit mais j'avais fait moins de cinq contrôles, ce qui amenait à être un peu plus léger si on tombait malade. Je n'en étais pas si conscient. Puis est arrivé le cas de Chela, le mien, tout le monde a commencé à être en alerte. Ma responsabilité était de connaître le sujet en détail. [8] »

Mariano Puerta voit ainsi sa suspension courir jusqu'en juillet 2004. Pendant ce laps de temps, il retombe en dépression et prend 20 kilos. Lorsqu'il revient sur le circuit dans la peau du tricheur, il pointe au-delà de la 400ème place mondiale... Le fil de sa carrière est à reprendre intégralement. Mais comment se remobiliser après cela ? Encouragé par ses proches, aidé par son manager Jorge Brasero qui s'est échiné à lui trouver des sponsors, Mariano Puerta ressort de son trou.

« Cette année-là, j'ai voyagé pendant deux mois avec une balance, pour lui faire perdre du poids. Je suis devenu fou à lui faire reprendre goût à la pratique du tennis, pour lui remonter le moral. Parce que c'était un gros type qui traînait.[9]» se remémore Andrés Schneiter, son ancien entraîneur pendant cette période délicate. « Il m'a fallu beaucoup de temps pour m'en remettre. A l'époque, cela a été très compliqué d'endurer tout cela sans savoir où j'avais fait fausse route, commentait Mariano Puerta en mai 2005 avant son 2ème contrôle positif. Malgré tout, je ne me suis jamais éloigné du tennis même si j'ai eu des moments très difficiles. J'ai appris à être fort dans la tête et à profiter des gens qui étaient toujours à mes côtés.[10]»

En début d’année 2004, il annonce qu’il reprendra principalement en challenger et dans quelques tournois du circuit principal. « Je vais bien revenir physiquement et dans ces tournois 250, il est possible de faire des coups et de remonter vite au classement [11] ». Andrés Schneiter lui a concocté un travail avant tout physique pour le réaffuter.

Le joueur déchu fait son retour en compétition le 5 juillet 2004, au challenger de San Benedetto. Deux semaines plus tard, il rencontre au dernier tour des qualifications du tournoi 250 de Umag… Florent Serra.

« Je me souviens très bien de ce match car c’est la première fois que j’accédais à un tableau sur le circuit principal, se rappelle notre consultant. Puerta était un très bon joueur de terre battue et forcément, je me suis dit que ce ne serait vraiment pas évident. Mais comme il revenait de suspension, j’espérais qu’il ne soit peut-être pas totalement affuté. Il avait joué 5 matchs en challenger depuis son retour seulement. Effectivement, il était bien au-dessus pendant 1 set et demi. Il a tout mis pendant ce laps de temps et puis j’ai vu qu’il commençait à pécher physiquement. Ça m’a un peu libéré. Il faisait très humide donc c’est toujours un peu compliqué quand vous n’êtes pas totalement au point physiquement. Il a été pris de crampes et il a dû abandonner au début de 3ème set. ». Le Français continuera sa route et remportera son premier match sur le circuit principal contre Bohdan Ulihrach.

Quant à l'Argentin, il devra reculer d'un cran pour retrouver le top 100. « Pour revenir, j'ai disputé des challengers en Iran, en Ouzbékistan, partout. [12]». Et manifestement, il n’en garde pas un souvenir particulièrement ému. « Là-bas, il fallait choisir entre dormir dans un hôtel de luxe, qui vous coûtait 500 dollars par nuit, ou le passer dans une porcherie, déclare-t-il en 2010. Une fois, j'ai dû me rendre à l’aéroport de l'un de ces pays et il n'y avait pas de queue, ils étaient tous entassés ensemble. Il y a eu des bousculades. J’avais le choix entre tuer quelqu’un ou m'asseoir sur le côté et attendre pendant trois heures. Vous ne pouvez pas imaginer ce que c'était. J'ai juré de ne plus jamais retourner dans ces endroits [13]. »

Il dispute même un tournoi Futures en octobre à Santiago qu'il gagne en ayant concédé seulement 19 jeux sur la semaine, manière de montrer qu'il n'entendait pas végéter ici-bas. Le mois de novembre et de décembre seront particulièrement fructueux, puisque le natif de Buenos Aires parviendra à gagner deux tournois challenger (sur 3 finales disputées).

A l'aube de 2005, force est de constater que Mariano Puerta a retrouvé une nouvelle dynamique. Il s'est astreint à un lourd travail physique pour perdre ses kilos superflus, grâce à l’apport de son nouveau préparateur physique Dario Lecman. Ce dernier (qui aura une certaine importance dans la suite de ce récit) s'émerveille même devant ses « 45 kg de muscles quand le commun des mortels n'en a que trente » [14] !  Les coups d'éclats sur terre battue ne se feront pas attendre.En février 2005, il parvient en finale du tournoi de Buenos Aires et doit rencontrer un camarade de jeunesse, Gaston Gaudio.

Gaston Gaudio (2009) à Roland Garros



Le manager franco-argentin Jorge Brasero a évoqué dans les colonnes de la Nacion les relations complexes que les deux joueurs pouvaient entretenir. Il a pourtant eu à gérer en même temps les carrières des deux joueurs, ce qui n'était pas sans difficulté. « Gaston était un gars compliqué, mais très intelligent. Et avec Mariano, ils ne pouvaient pas se voir. Ils étaient dans la même catégorie d'âge.  Mariano l'a toujours battu quand ils étaient enfants, mais ensuite Gaston a pris sa revanche parce qu'il a explosé en 2004 en remportant Roland Garros. E il l'a même battu en finale de Buenos Aires quand Mariano est revenu ». Ce jour-là, Mariano Puerta perd sur un score sans appel (6-4, 6-4) contre son concurrent de toujours, une réelle déception pour lui. « Il a été 5ème joueur mondial sans avoir obtenu de grands résultats sur des surfaces dures, sur l'herbe ou en indoor. Il a pris tout ce qu'il pouvait avoir, il a tiré le meilleur parti de son jeu [15]» juge laconiquement Mariano Puerta quelques années après.

Le pitbull argentin a été surclassé en finale mais l'occasion se représentera très vite lors du tournoi de Casablanca en avril. En battant Juan Monaco en finale, Mariano Puerta confirme son retour au premier plan. « J'ai dû travailler beaucoup pour revenir car je ne suis pas le genre de joueur qui marque trois points d'affilée rien qu'en servant. Moi, je dois courir beaucoup. Mes problèmes m'ont servi à renforcer mon mental et à accorder plus d'importance à chaque victoire » [16].

Roland Garros n'est plus très loin... Lors du tournoi parisien, le joueur affiche sa grande détermination devant la presse. « Je suis remonté du 400e au 37e rang mondial. De quoi pourrais-je bien avoir peur? [17]». Mariano Puerta ne craint personne, pas même Ivan Ljubicic, 14ème mondial qui s'avance vers lui au premier tour. Le tirage au sort ne l'a pas gâté mais qu'importe, Mariano Puerta règle l'affaire en 3 sets face à un adversaire qui mettra encore un peu de temps à s'adapter à la terre battue. « Même si je suis arrivé avec un bon bilan sur terre battue - peut-être le meilleur derrière Rafael Nadal – et que j’étais 30ème mondial, je savais que ça allait être compliqué, analyse-t-il en 2011. J’avais pour objectif d’atteindre la deuxième semaine et quand j’y suis arrivé, je me suis un peu ouvert le tableau [18] ».

Après une victoire contre Kristof Vliegen, contre un tout jeune Stan Wawrinka, puis une nouvelle démonstration contre son compatriote José Acasuso (un adversaire qu’il a toujours battu), Puerta se retrouve en effet en quarts de finale contre son ami Guillermo Canas, pour une rencontre qui s'annonce âpre entre deux purs terriens. « Ce qui est amusant, c’est qu’à l’époque, la FFT avait mis ce match en référence sur la manière dont les joueurs français devaient jouer sur terre battue », révèle Florent Serra. A n’en pas douter, certains pourront trouver discutable que l’on prenne pour exemple un match entre deux adversaires aux carrières aussi sulfureuses !

L'affrontement en lui-même se révèle aussi violent que prévu, entre deux adversaires durs au mal qui se renvoient des bûches pendant plus de 3 heures. Mené 2 sets à 1, Mariano Puerta devra trimer pour renverser le match. Mais meilleur physiquement que son adversaire, il bénéficiera des soucis de Canas à la jambe lors de la dernière manche pour se qualifier en demi-finale. « Mariano a mérité la victoire, il a joué de manière plus agressive que moi et a fait preuve de beaucoup de courage sur les points importants », avouera le vaincu à la fin du match [19]. Etant conscient à ce moment qu’il revient de très loin, Mariano Puerta peut exulter : « Je suis le dernier argentin en lice sur le tournoi, il doit se passer quelque chose ! Je ne pense pas à tout ce qui s'est passé avant. Je pense que cela m'a aidé à être plus fort psychologiquement, maintenant que chaque victoire est encore plus importante pour moi » [20].

En demi-finale, la rencontre s'annonce tout aussi intense contre Nicolay Davydenko, les deux adversaires n'ayant encore jamais atteint le stade de cette compétition en Grand Chelem.

Cela se ressent dès le début de la rencontre, avec un Davydenko qui se montre particulièrement crispé par l'enjeu. Mariano Puerta démarre, lui, sans complexe, décochant ses énormes coups liftés qui font terriblement mal au Russe. Ce dernier balaye le terrain, subit et perd logiquement la première manche.

Mais il retrouve son tennis dans la seconde manche et l'affrontement se resserre entre deux adversaires ayant une maitrise hallucinante de la géométrie du court. On assiste à une belle opposition de style entre un joueur usant d'un spin très difficile à négocier et un autre pratiquant des balles beaucoup plus à plat.

Et dans cette 2ème manche, c'est Puerta qui finit par craquer à certains moments-clés et laisse filer le 2ème set (7-5). Le Russe déroule dans le troisième set, déployant avec plus de facilités son jeu en cadence. La dynamique du match s'est totalement inversée et Mariano Puerta se retrouve comme au tour précédent dans une bien mauvaise posture. Alors qu'on pouvait avoir du mal à imaginer l'Argentin retourner la situation, celui-ci s'accroche et parvient même à prendre le service du Russe. A l'issue d'une manche très disputée, l'Argentin parvient à recoller à 2 manches partout.

Lors de la 5ème manche, le tenace argentin doit entreprendre une nouvelle remontée. Mené 4-2, il parvient à refaire son retard. Continuant ses redoutables coups de butoir en coup droit, il fait définitivement sauter le verrou russe en breakant dans la foulée. Il conclut sur sa première balle de match d'un énième coup droit dévastateur.

L'Argentin savoure, il est en finale de Roland Garros et devra affronter pour le titre un jeune espagnol de 19 ans, aux dents longues, qui vise un premier titre en Grand Chelem, Rafael Nadal…

Episode 3 à suivre : La Puerta Del Cielo (La Porte du Paradis)


[1]https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/los-golpes-vida-mariano-puerta-cerca-muerte-nid2409315
[2]https://espndeportes.espn.com/nota?id=205102
[3]https://dopagedemondenard.com/tag/mariano-puerta/
[4]https://www.ladepeche.fr/article/2002/08/01/111321-le-tennis-aussi.html
[5]https://www.dhnet.be/sports/tennis/christophe-rochus-revolte-par-les-tricheurs-qui-font-les-kings-51b7cb99e4b0de6db98ea267
[6]https://www.eurosport.fr/tennis/roland-garros/2016/entre-combats-inoubliables-joies-et-frustrations-phm-raconte-son-roman-de-roland_sto5583872/story.shtml
[7]https://espndeportes.espn.com/nota?id=205102
[8]https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/los-golpes-vida-mariano-puerta-cerca-muerte-nid2409315
[9]https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713
[10]https://www.clarin.com/deportes/mariano-puerta-lesion-grave-accidente-mata-doping-presente-silencio_0_9uWV10aeR.html
[11]https://espndeportes.espn.com/nota?id=205102
[12]https://www.letemps.ch/sport/mariano-puerta-retour-lenfer
[13]https://www.ellitoral.com/index.php/diarios/2010/06/05/deportes/DEPO-08.html
[14]https://www.letemps.ch/sport/mariano-puerta-retour-lenfer
[15]https://www.ellitoral.com/index.php/diarios/2010/06/05/deportes/DEPO-08.html
[16]https://www.nouvelobs.com/sport/20050602.OBS8605/puerta-et-davydenko-qualifies-pour-les-demi-finales.html
[17]https://www.letemps.ch/sport/mariano-puerta-retour-lenfer
[18]https://www.ellitoral.com/index.php/diarios/2010/06/05/deportes/DEPO-08.html
[19]https://www.eluniverso.com/2005/06/01/0001/15/6ED883ED28E9423D996E4DCA51FA55CE.html
[20]https://www.haaretz.com/1.4854594

This post is also available in: English