La Puerta Del Cielo (La Porte du Paradis)

23 mai 2005, Rafael Nadal, 5ème joueur mondial, entre sur le court n°1 pour démarrer le premier Roland Garros de sa carrière contre Lars Burgsmuller, modeste 95ème joueur mondial. Auteur d’une tournée sur terre battue prodigieuse qui lui a permis de rafler, à 18 ans, les Masters Series de Monte Carlo et de Rome, le Majorquin est passé du top 50 au top 5 en quelques mois seulement. Il n'a jamais joué un seul match aux Internationaux de France mais se retrouve malgré tout propulsé favori du tournoi ! "Carlos m'a dit qu'il y avait une superbe ambiance à Roland-Garros et que j'allais aimer ça" [1], indique-t-il à l'antenne de Stade 2, en évoquant Carlos Moya, partenaire d’entrainement de choix avant de devenir quelques années plus tard son entraîneur.

Rafael Nadal a beau étriller son adversaire au premier tour, il se révèle peu satisfait de son jeu. "Pourrais-je l'être, alors qu'il y avait tant d'approximations et d'hésitations dans mon jeu ? On ne peut pas dire en tout cas, après un tel match, que je sois l'un des favoris du tournoi."[2]. Il est toujours amusant de relire quinze ans plus tard ces propos qui s'apparentent déjà à un perfectionnisme qui fera de lui l'un des plus grands sportifs de tous les temps. Rafa quitte ce jour-là le court n°1 mécontent. Qu'il soit rassuré, il n'aura plus l'occasion de le refouler...


Episode 1 - A travers l'orage

Episode 2 - L’homme par qui le scandale arrive


« Nadal enterre Federer », c'est le titre très évocateur que choisit Eurosport pour qualifier la cinglante défaite du Suisse en demi-finale, dépassé par la fougue du jeune matador [3]. Le jour de ses 19 ans, Rafael Nadal s'octroie en effet la possibilité de gagner le premier Grand Chelem de sa carrière. Sur sa route, il doit rencontrer comme ultime adversaire, l'inattendu Mariano Puerta, 27 ans, que la presse voit comme un miraculé sur ce tournoi parisien.

Après une tournée sur terre battue accomplie, ce dernier aborde Roland Garros en pleine confiance... malgré son statut de non tête de série. « Nous sommes arrivés à Paris, Puerta a regardé le tableau, les éventuels adversaires et il m'a dit "J'aime beaucoup ça, je me vois en quarts de finale » [4]  se souvient Andrés Schneiter, son ancien entraîneur...

Mieux qu'un quart de finale, le natif de Buenos Aires se retrouve en position de remporter un Grand Chelem, lui qui n'avait jamais dépassé le 3ème tour dans un tournoi majeur, et cela, à peine un an après son retour de suspension pour dopage, qui l'avait fait dégringoler au-delà de la 400ème place mondiale. Après le sacre de Gaston Gaudio l'année précédente, l'Argentine a de nouveau l'opportunité de placer un auriverde au firmament du tournoi parisien.

Mais une chose inquiète Mariano Puerta la veille de sa finale. Lors de son marathon de 3h30 contre Nicolay Davydenko en demies, l'Argentin a subi une déchirure de 3 millimètres à la jambe, qui pourrait sérieusement l'handicaper pour la finale. Après plus de 7 heures passées sur les courts depuis le mercredi, jour de son quart de finale contre Guillermo Canas, Mariano Puerta n'aborde pas cette rencontre avec la plus grande fraîcheur physique, c'est le moins qu'on puisse dire...

C'est la 4ème rencontre entre les deux finalistes du jour qui présentent quelques similarités, entre le défi physique qu’ils imposent à leurs adversaires et un coup droit lifté de gaucher terriblement efficace sur cette surface. C'est l'Espagnol qui mène 2-0 dans les confrontations sur le circuit principal. Mais Puerta avait gagné leur premier duel en 2003 en finale du challenger d'Aix-en-Provence (3-6, 7-6, 6-4). Nadal n'avait beau être qu'un jeune garçon de 16 ans, l'Argentin avait déjà dû s'employer en 3 sets pour s'adjuger le titre !

La finale ne démarre pas sous de bons auspices pour Mariano Puerta qui perd son service d'entrée face à un Majorquin déjà très énergique. Mais en faisant une double faute sur son premier jeu de service, Rafael Nadal nous interpelle, nous spectateur contemporain. C'est un joueur encore inexpérimenté au regard un brin poupon et rattrapé brièvement par l'émotion qu'on entrevoit l'espace d'un instant. Etrange sentiment que de voir chez un champion naissant cet instant de faiblesse... qui restera à l'état de parenthèse. Il est fait pour le combat. Et ce jeu en sera un déjà, car le jeune espagnol devra s'exécuter pour sauver deux balles de debreak.

Après avoir manqué de revenir au score, Mariano Puerta accuse le coup. Alors qu'il doit sauver deux balles de break à 3-1, il décide de faire appel au kiné pour soigner sa cuisse blessée. On ne joue que depuis 25 minutes et la finale ne pouvait décidemment pas plus mal débuter pour lui... Après avoir jeté un froid sur le Philippe Chatrier, Puerta et sa cuisse strappée retournent sur le court pour sauver son jeu de service. Ce qu'il parvient à faire brillamment. Les spectateurs ne le savent pas encore mais la partie vient véritablement de commencer...

Déstabilisé par le fait de ne pas avoir réussi à concrétiser ce double break, Nadal se fait debreaker par un Puerta conquérant. Les deux hommes se rendront ensuite coup pour coup jusqu'au tie-break, le point culminant de cette finale en termes d'intensité et de tension.

La balle de Mariano Puerta gicle comme jamais sur le court. Il frappe ses coups droits avec une telle force et une telle lourdeur que Rafael Nadal doit s'employer. C'est dans un premier temps en décochant des passing rageurs que le matador espagnol parvient à résister aux assauts du taureau argentin. A 5-4 pour lui, il manque l'opportunité de conclure un point rondement mené. Puerta renvoie un lob de défense qui finit par miracle sur le court et repart à l'assaut, concluant l'échange d'une subtile demi-volée, montrant par la même occasion qu'il n'était pas qu'un condensé de brutalité sur le terrain. Il s'agit du tournant de ce tie-break. Nadal a beau laisser sa peau sur la terre battue parisienne, l'Argentin se procure sa première balle de set. Celle-ci est sauvée d'un revers dévastateur. Mais ce n'est que partie remise. Puerta se procure une deuxième balle de set sur le service de Nadal. Puerta fait admirer son revers à une main et s'adjuge le premier set, au bout de 72 minutes de jeu !

Le set a été particulièrement éprouvant pour l'Argentin qui s'est employé pour effacer un break et a déployé une puissance incroyable sur cette fin de set. Le 37ème mondial paiera sa débauche d'énergie dans la seconde manche. « Sur ce premier set très difficile, Puerta jouait très bien, mais je savais qu’il n’allait pas tenir à ce rythme, avoue Nadal après le match [5]».

Le jeune espagnol s’engouffre dans la seconde balle de son adversaire et prend l’ascendant dès la première frappe. Comme le montre son body langage, Puerta accuse le coup. A 2/1 sur son jeu de service, Nadal saisit l'opportunité de break et s'envole dans ce set. En sauvant une balle de set sur un ace à 153 km/h (!) et en conservant son jeu de service à 5/2 sur un magnifique plongeon à la volée, Puerta retarde l’échéance mais ne parviendra pas à refaire son retard. 1 set partout.

Nadal confirme son emprise mentale et physique sur la rencontre dans le 3ème set. Le revers à une main de l’Argentin est beaucoup moins saillant et Nadal en profite pour pilonner ce point faible et s’ouvrir le court. Il break d'entrée puis sauve dans la foulée 2 balles de débreak sur son service. A l'issue d'un 4ème jeu extraordinaire de part et d'autre, Nadal double break et prend le large. A ce moment-là, Puerta semble impuissant face à la pugnacité et la débauche d’énergie du jeune espagnol. « La finale a été très difficile, mais physiquement je me sentais incroyablement bien [6]», confirme ce dernier.

Après la perte de ce 3ème set, les personnes présentes en tribune ne devaient pas donner cher de la peau de l’Argentin. Mais Nadal se déconcentre et perd le premier jeu. Il débreake dans la foulée mais Puerta envoie le message qu’il est encore de la partie. Revigoré, il tient tête à l’espagnol, l’assaille de tous les côtés du terrain. « Il a frappé là où ça faisait mal. Il m’a beaucoup déplacé sur le terrain, j’ai vraiment beaucoup couru, avoue Nadal après le match. Je crois que c’est le match où j’ai le plus couru du tournoi [7] ». Constamment menaçant sur les jeux de service de son adversaire, Puerta parvient à breaker à 4-4 suite à un point magnifiquement construit. La foule, qui meurt d’envie que le match se prolonge, exulte. Toni Nadal, étonnamment serein, applaudit en tribune. « Au quatrième set, j’avais la chair de poule d’entendre le public scander mon nom » [8], se remémore l’argentin.

Puerta se retrouve à servir pour le set et se procure deux balles de set. Mais le Majorquin n’abandonne jamais. Pugnace, il fait tout pour attirer son adversaire au filet. A 40-30, sur une attaque en coup droit de l’Argentin, il parvient à exécuter un amorti en revers. Mais Puerta est dessus et parvient à la renvoyer impeccablement. Nadal effectue alors un superbe passing court croisé de revers auquel Puerta répond par une magnifique volée en revers. Nadal parvient à ajuster son adversaire, qui se jette à la volée. Le destin a choisi son camp. La balle de Puerta percute la bande et retombe du mauvais côté du filet. Nadal bondit, rugit sous la ferveur du public. L’Argentin aura tout fait parfaitement sur ce point mais s’est heurté à un joueur sans limite. Puerta se procurera pourtant une nouvelle balle de set, qu’il gâche tout seul cette fois. L’inéluctable arrive : une nouvelle fois aspiré vers le filet, Puerta est pris au piège. Débreak, 5-5. Il a laissé passer sa chance. A 6-5 pour Rafa, il se retrouve dos au mur sur son service, avec une balle de match contre lui. Cette fois, c’est fini. Un coup droit dans le couloir et Rafael Nadal s’allonge sur sol du court Philippe Chatrier. Au bout de 3h20 de match, il vient de remporter le premier de ses 13 Roland Garros…

De ce combat, Toni Nadal dit qu’il fut le « plus beau et le plus dur » de tous les sacres de son neveu. Il est surtout la victoire inaugurale d’une longue domination Porte d’Auteuil et il porte la saveur des premières fois. En conférence de presse, un si jeune Rafael Nadal se laisse aller à une émotion authentique, celle d’un espoir ayant gagné de manière précoce le plus grand titre de sa carrière. « Je ne pleure jamais, je ne dois pas pleurer, mais cette fois, j'ai pleuré. J'ai 19 ans et je suis un enfant comme les autres, il m'arrive les mêmes choses qu'aux autres, sauf que je joue au tennis, que je suis venu ici et que j'ai gagné Roland Garros. Je pensais que j'allais devenir joueur de tennis professionnel, mais je n'aurais jamais imaginé cela. Nous sommes en juin et je suis 3ème mondial. Le tennis est imprévisible ! [9] »

Quant à Mariano Puerta, il est logiquement déçu par ses opportunités manquées mais que pouvait-il bien faire de plus ce jour-ci ? « Nadal a gagné car c’est le meilleur joueur du monde sur cette surface. J’ai eu mes chances, j'ai fait ce que j'avais à faire mais il a eu des couilles incroyables (sic). Je voulais jouer le cinquième set, mais il ne m'a pas laissé faire. Je pourrais être encore en train de jouer là maintenant (…). Je suis surpris qu'avec l'âge, il affronte les situations avec autant de naturel. Nous parlons de quelqu'un qui sera une légende du tennis [10]. »

Les années de recul en plus ne feront que peu évoluer son regard sur ce match : « Je perds non pas à cause d’un problème physique, mais parce qu’il a été supérieur. Je n’ai absolument aucun regret sur ce match, si ce n’est de ne pas l’avoir emmené dans un 5ème set. Je suis persuadé qu’il aurait été très disputé. Mais je ne suis pas déçu, au final, je garde un très grand souvenir de ce match [11]. J’ai perdu contre le meilleur joueur de terre battue de tous les temps. Son coup droit est incroyable. Il a été démontré qu’avec lui, la balle tourne deux fois plus que n’importe quel autre joueur ; elle a deux fois plus d’effet. » Lorsque que l’Argentin prononce ces paroles en 2010, Rafael Nadal avait ajouté 5 autres Grands Chelems à son tableau de chasse.

Avec cette finale à Roland Garros, Mariano Puerta confirmait, après ses déboires, son retour au premier plan. Il allait quitter Paris aux portes du top 10. « J’espère que cette finale ne sera pas la seule que je jouerai à Roland Garros. Qui sait si je ne reviendrai pas l’an prochain plus fort que jamais », se prend à rêver l’Argentin dans son discours d’après match. Mais il n’aura plus jamais l’occasion de revenir à Roland Garros. Quelques mois plus tard, l’Equipe révèle que que le finaliste de Roland Garros a été contrôlé positif au soir de sa défaite contre Rafael Nadal, à l’étiléfrine, un stimulant cardiaque…

Episode 4 à suivre : L'invraisemblable vérité


[1] https://www.rolandgarros.com/fr-fr/article/23-mai-2005-le-premier-match-de-rafael-nadal-a-roland-garros
[2] ibid
[3] https://www.eurosport.fr/tennis/roland-garros/2005/nadal-enterre-federer_sto726428/story.shtml
[4] http://www.radionacional.com.ar/river-jugara-en-el-river-camp/
[5] https://www.vavel.com/ar/tenis/2013/05/23/239416.html
[6] https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/a-10-anos-de-una-final-historica-y-polemicael-recuerdo-nid1797181/
[7] http://www.chinadaily.com.cn/english/doc/2005-06/06/content_448961.htm
[8] https://www.lemonde.fr/tennis/article/2018/06/10/mariano-puerta-l-homme-grace-a-qui-la-legende-de-nadal-a-roland-garros-est-nee_
[9] https://www.vavel.com/ar/tenis/2013/05/23/239416.html
[10] https://www.vavel.com/ar/tenis/2013/05/23/239416.html
[11] https://www.ellitoral.com/index.php/diarios/2010/06/05/deportes/DEPO-08.html
ibid

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