L'invraisemblable vérité

« L'impardonnable récidive ». Le titre de la page tennis de l'Equipe est particulièrement cinglant en ce jour du 5 octobre 2005. Mariano Puerta, 9ème joueur mondial, est contrôlé positif pour la seconde fois, à l’étiléfrine, un puissant stimulant cardiorespiratoire utilisé pour soigner l'hypotension. « Ce médicament augmente le débit cardiaque, donc le volume sanguin qui circule dans le corps. L'étiléfrine permet d'être plus vite en action : l'activité est plus grande, l'envie aussi [1], explique le médecin du sport Jean-Pierre Mondenard. C'est une véritable bombe dans le monde du tennis, d'autant que le joueur est un récidiviste. Plus grosse tâche encore, le contrôle a été effectué à l'issue de la finale de Roland Garros contre Rafael Nadal...

L'affaire fait également grand bruit au pays. C’est ni plus ni moins la plus grosse affaire de dopage depuis le contrôle positif de Diego Maradona à l'éphédrine pendant la Coupe du Monde 1994. Un nouveau joueur argentin pris dans les mailles du filet ? Une douche froide pour certains et un complot pour d'autres... « Le fait que le n°8, le 9, le 10 et le 11ème mondial du classement soient argentins doit gêner ! [2] Nous allons prouver que c'est faux. Tout cela est une invention !» s'insurge Jorge Brasero, l'agent de Mariano Puerta et de Gaston Gaudio. « Les joueurs argentins grandissent avec l'idée selon laquelle ils ont tout un peuple derrière eux, rappelle Gilles Simon dans son livre paru cette année [3]. Quand les Argentins sont contrôlés positifs, tout le monde leur dit : « c'est parce que le reste du monde est contre nous ». Quinze ans après, Jorge Brasero regrette ses propos polémiques. « C'était un vrai scandale. Les journalistes et les caméras sont tombés sur moi. J'avais envie de me suicider [4]», confesse-t-il.


Episode 1 - A travers l'orage

Episode 2 - L’homme par qui le scandale arrive

Episode 3 - La Puerta Del Cielo (La Porte du Paradis)



En attendant, c’est un véritable feuilleton qui commence dans la presse. Ce 5 octobre, l’Equipe avance une première version de la défense du joueur. Selon son entourage proche, ce dernier aurait pris un médicament pour soigner... une grippe ! Volonté de temporiser ? Le joueur sort de sa réserve et nie catégoriquement s'être dopé. « Les journaux peuvent dire n'importe quoi sans preuve. Je n'ai rien pris que je n'aurais pas dû prendre [5], retorque-t-il alors qu'il est à Tokyo pour jouer l’Open du Japon. Je suis très en colère parce qu'il s'agit d'un sujet très délicat et que personne ne m'a appelé, ni l'ITF ni l’ATP [6]. »

Cette dernière instance est interrogée par les journalistes mais ne fait aucun commentaire. « Comme il est de coutume, nous attendons que l'affaire soit jugée par une juridiction indépendante, constituée de trois membres indépendants, choisis au sein de la liste des juges du Tribunal Arbitral du Sport, pour faire une déclaration sur cette affaire [7]». Et cette dernière est particulièrement grave. Mariano Puerta risque la suspension à vie pour sa récidive et ne peut échapper à cette sanction que s'il peut se prévaloir « de circonstances atténuantes ». L’affaire étant à ce point délicate, il s’entoure donc d’une pointure pour le défendre, Eduardo Moliné O'Connor, vice-président de la Cour Suprême de justice pendant le mandat de président de Carlos Menem mais aussi vice-président de l'Association argentine de tennis… et membre de l'ITF entre 1987 et 2005 [8] ! La situation est des plus curieuses mais on peut supposer que l’éminent avocat a démissionné de son poste avant de représenter son joueur contre cette même ITF… Et même de son poste à la fédération argentine de tennis...

Devant cette juridiction ad hoc, l’accusé plaide la mégarde. Juste avant la finale de Roland Garros, il se serait installé dans le restaurant des joueurs avec sa femme, l'actrice Sol Estevanez, et plusieurs autres personnes de son entourage. L’heure du match approchant, il se serait éclipsé pour se changer, ne pensant plus les revoir avant la fin de la finale. Sa compagne aurait alors changé de place et versé de l'eau dans le verre de son mari avec quelques gouttes d'Effortil, un médicament utilisé pour les douleurs menstruelles et qui contiendrait de l'étiléfrine. Mariano Puerta aurait alors appris que la finale aurait un léger retard. Il serait donc revenu à la table du restaurant alors que sa femme se serait absentée aux toilettes pendant un moment. Le joueur aurait ainsi versé le contenu d’une bouteille d'eau dans son verre, ce dernier contenant encore quelques résidus d’Effortil. Voilà comment la substance interdite se serait "malencontreusement" propagée dans son corps. Un concours de circonstances des plus étonnants…

Anciens juges de la Cour suprême Julio Nazareno et Eduardo Moliné O'Connor
A droite, Eduardo Moliné O'Connor (avocat de Mariano Puerta)

Coup de théâtre, le 3 août 2020, soit près de 15 ans après les évènements, Mariano Puerta a avoué à Sebastian Torok, journaliste au quotidien argentin de la Nacion que cette histoire, détaillée devant les juges, était un authentique mensonge. Il raconte ainsi une nouvelle version de ce qui se serait réellement passé.

L'ancien n°9 mondial raconte qu'il a l'habitude avant chaque saison d'acheter ses vitamines pour la saison à venir. Mais alors qu'il se rend à un tournoi challenger au Chili, il remarque qu'il a oublié d'acheter de la caféine et du ginseng. Il en fait part à son préparateur physique, Dario Lecman qui lui informe qu'il connait un ami qui travaille dans un laboratoire et qui peut les fabriquer, à moindre coût. Mariano Puerta accepte le deal.

Dario Lecman est un personnage à la réputation sulfureuse. Ancien haltérophile vainqueur des jeux panaméricains, il s'est retiré des JO d'Atlanta en 1996 à cause d'une déchirure aux ischio-jambiers. L'ancien sous-secrétaire des sports argentin avait avoué à l'époque avoir des doutes sur cette blessure.  « Comment peut-il être blessé de cette manière si peu de jours avant la compétition ? avait-il indiqué avec suspicion. Nous devrons enquêter. » [9]. En 2004, lors des JO d'Athènes, l'athlète rentre avant la compétition en Argentine pour « raisons personnelles ». Certaines rumeurs indiquent qu'il aurait pris la poudre d'escampette pour échapper à un contrôle anti-dopage... « J'ai eu un problème avec mon père qui souffrait de la maladie d'Alzheimer. Mais je voulais tellement concourir, quitte à faire de la merde (sic) que je suis revenu, avoue-t-il après la publication du dossier de Sebastian Torok. Je dormais mal, je parlais à mon père pendant des heures au téléphone, j'ai été mauvais » [10]. Il s'avère en effet que l'athlète en question a bien participé à l'épreuve d'haltérophilie dans la catégorie des moins de 94 kilos et qu’il n’a effectivement pas brillé. Une fois sa carrière achevée, il commence à travailler avec Mariano Puerta, l'aidant à retrouver sa condition physique pendant sa première suspension.

« J’ai toujours eu une confiance aveugle en lui et mon équipe, tranche le joueur lorsque le caractère sulfureux de son préparateur est mis sur la table. Je n'aurais jamais pu penser qu'il ferait quelque chose qui me ferait du mal, parce que tout ce qui serait mauvais pour moi le serait mauvais pour lui. Ce serait se tirer une balle dans le pied. [11]» Manière étrange de défendre l'intégrité d'un membre de son staff !

L’un d’entre eux, Jorge Brasero, le manager de Mariano Puerta, s'est remémoré auprès de Sebastian Torok cette époque particulière, où tout l'entourage du joueur est passé si vite des cimes à la catastrophe. « On s'en sortait tellement bien, cela semblait irréel, se souvient-il. Après la finale de Roland Garros, on est rentré à Buenos Aires. On a parlé à toute la presse, je suis resté trois ou quatre jours à faire la fête, puis je suis rentré à Paris. Je flottais à trois mètres du sol, je n'arrivais pas à y croire ! Les portes se sont ouvertes d'un coup, j'ai commencé à faire évoluer les contrats de Mariano, tout le monde venait me chercher. Mais alors que j’étais en vacances, j’ai reçu un appel pour me dire que Mariano avait eu un contrôle positif. Je n'y croyais pas ! ».

Quinze ans après les faits, Mariano Puerta a également évoqué auprès du journaliste de la Nacion les instants qui ont précédé le coup de grâce de sa carrière. « Je venais de signer un énorme contrat avec Lotto. Tout est était parfait, ma femme, ma famille. Puis ma mère me dit qu'elle a reçu plein de lettres et me les renvoie. C'était un vendredi en août, je vois que j'ai reçu les lettres en question. J'en vois une dans le tas qui est un peu étrange. Je l'ouvre et là, ma pression chute. Je suis contrôlé positif ! (...) Je n'avais aucune idée de ce dont ils parlaient ! C'était le chaos, je n'avais pas le droit à l'erreur car c'était le carton rouge sinon pour moi... Il fallait maintenant essayer de trouver d'où venait la substance. J'ai dû aller à l'US Open, mon manager a appelé Guillermo Pérez Roldán (ndlr : son nouveau coach) pour l'informer, on lui a donné la possibilité de ne pas y aller, mais il est resté avec moi jusqu'au dernier tournoi de l'année. Le chaos ! »

Contrôle positif ne rime pas avec suspension provisoire. En attendant son jugement, Mariano Puerta continue à jouer même s'il avoue ne pas avoir la tête à aller courir les tournois. Mais le pire est à venir car l'Equipe révèle l'identité de la personne contrôlée positive qui avait été évoquée quelques jours plus tôt dans ses colonnes : « Roland Garros, c'était Puerta », indique l'édition du 5 octobre en Une. Le joueur accuse le coup. « Je me sentais très regardé. C'était comme si tous les yeux étaient rivés sur moi, se remémore-t-il auprès de Sebastian Torok. Je n'oublierai jamais : à notre retour de Tokyo, notre avion fait escale à Francfort, alors que je marchais pour changer d'aile à l'aéroport, je suis passé devant les étals de magazines et je me suis vu sur les couvertures des journaux européens. Je me suis senti mal.» Maintenant que l'affaire fait grand bruit, les organisateurs de tournois sont évidemment peu à l'aise avec l'idée d'exposer un présupposé tricheur devant le public. Pendant le Masters Séries de Paris Bercy, Christian Bimes, Président de la FFT, fulmine. Il faut cultiver la discrétion, Mariano Puerta jouera sur le court annexe. Ce dernier perd au premier tour, c'est un soulagement général.

Selon ses dires, Mariano Puerta n'imaginait pas à ce moment-là que les vitamines en question pouvaient être le problème. C'est en se rendant à une réunion avec ses avocats, quelques jours avant de disputer le tournoi de Madrid, que cette hypothèse est évoquée. « Ils me disent : "Vous nous donnez votre vérité, mais les dates approchent et nous devons commencer à réfléchir à une stratégie." Ils me demandent : « Est-ce que les flacons de compléments alimentaires que vous avez maintenant sont les mêmes que ceux que vous utilisiez à Paris ? » Je leur réponds que oui, je leur ai donné le flacon et je suis parti ». L'Argentin explique ensuite que le couperet est tombé 10 jours plus tard. Sur le flacon de 40 capsules, 7 contiennent des traces d'étiléfrine…

Puerta continue son récit. Troublé par cette révélation, il évoque le sujet auprès de Dario Lecman, à son retour de Paris Bercy. « Il a évoqué cela avec l'ami qui avait fabriqué les pilules. Ce dernier lui a dit qu'il avait fabriqué les 100 pilules du flacon sur 4 jours différents car il avait eu peu de temps. Un de ces jours-là, ceux-ci auraient pu être contaminés par des particules…Il ne les avait peut-être pas bien nettoyées. » Cela nous amène naturellement à évoquer la défense de l'Argentin devant les juges. Quelle stratégie adopter ? « On ne pouvait rien faire parce que les pilules avaient été achetées, je ne sais pas comment le dire, pas de façon très légale... Il n'y avait pas de facture. Mes avocats ont pensé qu'il n'était pas pertinent d'un point de vue stratégique de dire ce qui s'était passé, que les juges n'allaient pas aimer ça. »

Le jugement est rendu avant les vacances de Noël. Et logiquement, la version invraisemblable du joueur de 27 ans suscite le doute chez les trois juges réunis, qui n’écartent pas la possibilité d’une dissimulation. « Nous craignons que les preuves du joueur et de sa femme concernant la contamination du verre du joueur ne soient pas fiables, peut-on ainsi lire dans le jugement. Nous craignons que le récit des deux constitue une théorie spéculative découlant de la nécessité d'expliquer le résultat positif de l'analyse » [12]. Mais pour autant, cette version des événements au timing improbable ne conduit pas les juges à faire preuve de sévérité. En effet, le caractère infime des traces du produit retrouvé dans le sang du joueur fait finalement pencher la balance de son côté ! « Nous acceptons les probabilités que le joueur ait été contaminé par inadvertance avec l'effortil (ndlr : le médicament de sa femme). La quantité d'étiléfrine dans son corps était trop faible pour avoir quelconque effet sur sa performance [13] » déclara le tribunal. Ce dernier admet alors la possibilité « d’une faute ou d’une négligence non significative ».

Mariano Puerta ne sera pas exclu à vie mais reçoit une suspension de 8 ans sur le circuit. Pour le joueur âgé de 27 ans, cela signifie quasiment la fin de sa carrière. Autre conséquence, tous les points gagnés depuis Roland Garros et ses prize money, soit la somme de 593 000 euros, doivent être intégralement rendus. «Je trouve extraordinaire que l'on puisse penser qu'il est satisfaisant de mettre fin aux moyens de subsistance d'une personne dans de telles circonstances. » déclare Mariano Puerta à l'issue du jugement. « Je pense que c'est une sanction illogique, réagit son ancien coach Andrés Schneiter, peu après cette décision. Pendant le procès, vous prouvez votre innocence, que la substance ingérée est si légère qu'elle n'aide pas la performance et vous vous faites quand même découper avec une hache... [14]»

Mariano Puerta n'en reste logiquement pas là. Il fera appel de la décision et l'affaire est renvoyée devant le TAS. En juillet 2006, ce dernier admet l'appel déposé par le joueur, arguant que l’infraction commise avait été de moindre importance. Le joueur voit sa peine réduite à 2 ans, soit jusqu'au 5 juin 2007.

Mais pourquoi, plus de 15 années après les faits revenir sur cette version et admettre ce mensonge délibéré ? Cela restera toujours un peu obscur mais l'actuel retraité des courts avoue aujourd'hui… qu'il n'avait pas la conscience tranquille. « Je n'ai pas relu mes notes (ndlr : qui expliquaient cette version) pendant des années, explique-t-il auprès de Sebastian Torok. C'est comme si je voulais annuler cette chose de ma vie, je l'ai cachée, en essayant de ne pas m'y replonger. Et quand j'ai relu l'histoire du verre, je n'ai pas du tout aimé. Ce n'était pas la façon dont je voulais qu'on se souvienne de moi. » Pour autant, il ne semble pas regretter cette stratégie mise en place par ses avocats… affirmant tout simplement que ce mensonge lui avait permis de réduire sa peine devant le tribunal arbitral du sport !  « Les gens qui m'entouraient étaient intelligents. Cette décision, nous l'avons prise tous ensemble. Tout cela a été pesé, évalué. (…) Ils (ndlr : les juges) mettent beaucoup l'accent sur la responsabilité, la négligence. Je pense que le résultat du TAS aurait été différent, probablement pire si j’avais dit la vérité. (…) Ma carrière était en jeu. Je ne me blâme pas pour cela, comme je peux me blâmer d'être revenu trop tôt sur le circuit après ma blessure au poignet. [15]»

Mariano Puerta a ainsi donné à Sebastian Torok sa version de l'histoire, pour mettre derrière lui ce chapitre trouble de sa vie. Quitte à remplacer un mensonge par un nouveau ? Car son témoignage présente un sérieux problème. En effet, il diffère des autres témoignages recueillis par Sebastian Torok auprès des acteurs de ce dossier, proches du joueur.

Episode 5 à suivre : Contre-enquête


[1] https://www.liberation.fr/sports/2005/10/07/puerta-tombe-pour-pas-grand-chose_534848
[2] https://www.eurosport.fr/tennis/atp-tokyo/2005/les-argentins-en-questions_sto774690/story.shtml
[3] « Ce sport qui rend fou », Gilles Simon, Flammarion, 2020
[4] https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713
[5] https://www.lemonde.fr/sport/article/2005/10/05/controle-positif-le-joueur-de-tennis-mariano-puerta-nie-tout-dopage_695801_3242.html
[6] https://www.ladepeche.fr/article/2005/10/06/335340-dopage-la-double-faute-de-mariano-puerta.html
[7] ibid
[8] http://itf.uberflip.com/i/515304-2014-itf-report-accounts/37?
[9] https://www.clarin.com/deportes/forneris-duda-lesion-lecman_0_BJXFjQbRFe.html
[10] https://www.clarin.com/deportes/dario-lecman-defiende-acusacion-mariano-puerta-doping-dijo-cualquier-cosa-_0_g9Td1Sl0l.html
[11] https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713
[12] https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/puerta-itf-preocupada-mentira-doping-roland-garros-nid2423708
[13] https://www.doping.nl/media/kb/608/CAS%202006_A_1025%20Mariano%20Puerta%20vs%20ITF%20(OS).pdf
[14] https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/su-ex-coach-la-defensa-no-estuvo-bien-nid767459/
[15] https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713

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