Contre-enquête

Dario Lecman est le premier haltérophile argentin à avoir participé aux JO dans sa discipline. Athlète à la réputation suscitant le doute, il est aujourd'hui bien loin de cette vie passée. Victime d'un accident vasculaire cérébral qui l'a laissé 20 jours dans le coma il y a quelques années, il parle aujourd'hui avec difficulté. Mais l'ancien athlète a beaucoup travaillé pour surmonter cette attaque. Il arrive aujourd'hui à marcher, s'entraîne 4 fois par semaine « pour que son corps ne durcisse pas » et donne même des cours sur Instagram.

Lorsque Sebastian Torok, journaliste au quotidien La Nacion, l'appelle pour lui parler du temps où celui-ci était le préparateur physique de Mariano Puerta, Lecman s'avère peu prolixe, se contentant de répondre par la négative aux questions du journaliste ou en indiquant qu'il ne sait pas, tout simplement.


Episode 1 - A travers l'orage

Episode 2 - L’homme par qui le scandale arrive

Episode 3 - La Puerta Del Cielo (La Porte du Paradis)

Episode 4 : L'invraisemblable vérité


Les pilules de vitamines contaminées fabriquées par son ami présupposé ? « Je n'ai rien à voir avec ça. C'est un mensonge ». Que s'est-il passé alors ? « J'en en ai aucune idée ». Lui a-t-il donné des compléments alimentaires à Roland Garros ? « Je ne sais pas, je n'ai aucune idée de ce qui a pu se passer ». Mais lui a-t-il déjà demandé ce qui avait bien pu se passer ? « Non, c'est quelqu'un de très secret »[1].

On en apprendra assez peu au final. L'ancien athlète se révèlera bien plus bavard lorsqu'il sera interrogé par un autre quotidien argentin, Clarin. Quand on évoque avec lui en premier lieu sa réputation d'antan, il se défend avec vigueur. « Que dans le monde de l'haltérophilie il y ait des cas ou des discussions sur le dopage, cela ne veut pas dire que je suis responsable de la négligence qui y règne [2]». Lorsque le journaliste l'interroge sur son soi-disant ami travaillant dans un laboratoire, Dario Lecman nie une seconde fois. « Non, je n'en ai jamais eu. Je ne sais pas qui lui a donné (les pilules). Je ne sais pas si c'était un nutritionniste, je n'en ai aucune idée », insiste-il. Et il se défend d'avoir pris des risques inconscients avec son joueur. « Je ne comprends pas pourquoi Mariano m'implique là-dedans. Je l'ai simplement aidé sur le plan physique et je ne lui aurais jamais rien donné à prendre qui aurait mis sa carrière en danger. J'ai été une bonne personne avec lui. Je l'ai beaucoup aidé alors qu'il était seul », précise-t-il avec vigueur. Lors de son interview auprès de la Nacion, il avait manifesté le souhait de recontacter Mariano Puerta pour clarifier la situation. « Finalement, je ne voulais pas lui parler, plus maintenant », commente-t-il simplement.

Claudio Henschke, actuel entraîneur de l'équipe d'haltérophilie argentine, était le préparateur physique suppléant de Dario Lecman auprès de Mariano Puerta en cas d'absence de l'athlète. Il a cependant peu travaillé avec le joueur. « J'ai fait une tournée en 2007 avec lui. Nous avons joué trois tournois en Italie mais je n'ai jamais parlé de cela (ndlr : ces suspensions) avec lui. » Ce qui ne l'empêche pas d'avoir un avis sur ce sujet.  « Physiquement, Mariano Puerta avait un réel avantage sur les autres. Sa suspension ne m'a pas réfréné. Dans ma carrière, j'ai vu plus de cas de contaminations que de violation consciente des règles. ». Il affirme également que Dario Lecman n'a jamais fait mention auprès de lui d'un ami travaillant dans un laboratoire…

« Je ne sais pas pourquoi Puerta a refilé la patate chaude à Dario, conclut-il. Peut-être qu'il y a quelque chose entre eux que je n'ai jamais su… [3]». Existerait-il un contentieux entre les deux hommes ?

A défaut d'être totalement éclairant, un autre témoignage met encore un peu de grain à moudre sur les relations mystérieuses entre Mariano Puerta et son curieux préparateur physique. Modeste joueur professionnel, il est peu de dire qu'Andrés Schneiter s'est spécialisé en tant qu'entraîneur dans les « renaissances ». Récupérant un Juan Ignacio Londero en total manque de confiance pour l'amener dans le top 100, il récidive avec Cristian Garin qu'il prend sous son aile à une période où la carrière de ce dernier se dirigeait dans une impasse. Jeune retraité des courts en 2004, il entame sa carrière d'entraîneur en prenant en charge un Mariano Puerta au point mort pendant sa première suspension. Il accompagnera le joueur dans sa spectaculaire remontée au classement jusqu’à son épopée parisienne, où sa crinière rousse ne passera pas inaperçue. Il sera finalement congédié peu de temps après le tournoi parisien, son ex-joueur choisissant de continuer sa route avec un autre coach, Guillermo Pérez Roldan.Lorsque Mariano Puerta a évoqué auprès d'un journaliste argentin les figures avec qui il avait appris le plus dans sa carrière, il n'aura pas un mot pour celui qui l'a amené de la 400ème au top 10. « Je ne sais pas pourquoi ça s'est terminé comme ça avec Mariano. Nous avons eu quelques disputes et nous nous sommes éloignés l'un de l'autre, tente d'expliquer l'entraîneur argentin en décembre 2005. Au moment où nous nous sommes quittés, nous avons perdu le contact. Quand l'affaire a éclaté, je lui ai dit que j'étais prêt à témoigner. Je l'ai appelé quand la sanction a été connue mais il ne m'a pas répondu. La relation que j'ai avec lui n'est pas la meilleure mais on ne se bat pas non plus... [4]»

Quinze ans après les faits, les choses n'ont pas beaucoup évolué. Le gringo, comme l'appelle les joueurs qu'il a entraînés, garde toujours une petite rancœur envers celui qu'il a aidé à une période délicate de sa carrière. « Aujourd'hui, je n'ai aucune relation avec lui. Il y a beaucoup de choses qui se sont passées. Il ne m'a pas payé. Deux choses m'ont fait mal. Il était proche de moi et était aussi mon ami. Je suis très en colère contre Guillermo Pérez Roldan aussi, vu tout ce qu'il m'a fait par derrière. Il a envoyé des e-mails à Mariano, qui me les a montrés, où il disait qu'il voulait l'entraîner. Tout ça après Roland Garros. C'est comme ça, quand vous prenez un joueur en mauvaise posture, personne ne veut travailler avec lui. Plus tard, quand il devient bon, les choses changent. ».

Jorge Brasero, l'ancien manager franco-argentin de Puerta clarifie les choses.  « J'ai parlé à Schneiter de nouveau à Roland Garros en 2019, dit-il. Nous sommes restés en froid pendant 14 ans, parce qu'il pensait que Mariano ne l'avait pas payé et avait payé tout le monde, alors que nous avions tous perdu beaucoup d'argent... Il a pensé que j'avais monté Mariano contre lui en lui disant de changer d'entraîneur (…) Mais quand Mariano voulait quelque chose, il prenait toujours les décisions seul : une voiture, un mariage, un divorce. C'est lui qui a contacté Perez Roldan, a négocié et a fermé le dossier (…) Il était top 10, je pense qu'il voulait se rapprocher d'un type comme lui, qui avait 13 ans d’expérience.[5] »

Mais au fond, que pense Andrés Schneiter de toute cette affaire ? Déjà, en 2005, celui-ci s'était déjà exprimé sur le sujet, émettant que « la défense de Mariano lors de son procès n'était pas bonne ». Il sous-entendait ainsi qu'il ne croyait que peu à la théorie du verre, ce qui l'avait conduit à une discussion vive avec le beau-père de Mariano Puerta, grande figure de la télévision argentine. « Lorsque j'ai dit lors de cet entretien que tout cela ressemblait à un film de science-fiction, Quique Estevanez m'a appelé pour me dire qu'il allait m'envoyer à la police, qu'il allait me mener devant un tribunal. [6]», se rappelle l'ancien entraîneur de Cristian Garin.

Lorsque Andrés Schneiter évoque ensuite Dario Lecman auprès du journaliste Sebastian Torok, on sent qu'il ne portait pas spécialement le préparateur physique dans son cœur, le décrivant comme un homme qui engendrait souvent le « désordre ». Il évoque ensuite un élément particulièrement inhabituel qui est arrivé pendant ce Roland Garros.

En effet, l’entraîneur est particulièrement surpris de voir Dario Lecman débarquer à Paris après la demi-finale contre Davydenko, alors que ce dernier ne les accompagnait jamais en tournoi. « Des choses m'ont échappé car ils ont passé beaucoup de temps ensemble. Je ne peux pas vous en dire plus car à ce moment-là, je n'avais plus Mariano avec moi ». Un jour avant la finale, Andrés Schneiter a perdu le contrôle de son joueur... « Quand Mariano m'a appelé pour me dire qu'il avait été testé positif, cela a été un choc. Je suis allé à son appartement, enfin celui d'Estevanez, qui était dans le même immeuble. Je suis entré, je lui ai demandé « Qu'est-ce que tu as pris ?? ». Et lui m'a dit « Je ne sais pas. Et je sais que ce « je ne sais pas » était un mensonge. Nous partagions tout, un peu comme mari et femme (sic). Toute la journée, pendant un an et demi. On se connaissait, on savait quand l'autre mentait ou disait la vérité. Et là j'ai senti qu'il n'avait pas été honnête avec moi [7]».

Mais même si son ancien joueur n'a, à son sens, pas été honnête avec lui, le jeune coach doute cependant que celui-ci se soit dopé volontairement. « Je pense qu'il a pris quelque chose sans le savoir et que c'était de la pure négligence. A mon avis, il ne l'a pas fait exprès en se disant : "Je prends ça et advienne que pourra » (…) Dario Lecman avait eu pas mal de problèmes avant. Il lui a peut-être dit « "Prends ça, mon gros, ça va te remettre à l'endroit, tu ne sentiras plus rien dans ta jambe et il ne se passera rien ». Ou peut-être que le gros (sic) qui ne se souciait de rien lui a supplié « Donne-le moi s'il te plait, je vais jouer quand même ! ».

Loin de vouloir en rester là, Andrés Schneiter essaye d’en savoir plus auprès de l’ancien haltérophile. Hélas, il ne sent pas plus d'honnêteté de sa part, jusqu'à même avancer l'hypothèse d'un pacte entre les deux hommes. « J'ai senti qu'ils n'étaient pas fidèles à beaucoup de choses. Ils se disaient tout, ils se sont blâmés l'un l'autre et quand Puerta est revenu jouer, ils étaient ensemble. Alors, qu'en pensez-vous ? Il semblait y avoir un accord entre eux sur quelque chose que je n'ai jamais compris. Je peux vous assurer que j'ai été laissé en dehors de tout ça. »

Cette citation ayant été rapportée à Dario Lecman, ce dernier ironise. « Oui, nous sommes retournés nous entraîner ensemble deux ans après. Mais bon, si vous me dites que quelqu'un a foiré votre carrière et que vous être prêt à re-travailler avec lui, je vous réponds qu'il y a du désordre dans votre tête ». Claudio Henschke, entraîneur de l'équipe d'haltérophilie argentine ne croit pas non aux hypothèses d'Andrés Schneiter. « Dario était un athlète aussi et ce n'est pas un idiot »[8], tranche-t-il de manière catégorique.

Hélas, on n’en saura pas plus.. Un témoignage précieux fait défaut cependant, c’est celui de l'avocat de Mariano Puerta, Eduardo Moliné O'Connor, vice-président de la Cour Suprême de justice jusqu'en 2003 et vice-président de l'Association argentine de tennis de 1986 à 2005. Et pour cause, ce dernier est décédé en 2014. Est-ce l’une des raisons qui a pu pousser à Mariano Puerta à dévoiler le subterfuge de la « théorie du verre », version construite de toute pièce par son avocat ? Il est fort possible que l'ex-joueur ne se serait pas laissé aller à cette révélation si l'ancien membre de l'ITF avait été toujours vivant...

Depuis cette révélation, Andrés Schneiter a pu reparler à Mariano Puerta lors d'un détour par Miami. Il a avoué en octobre dernier qu'il avait accepté la nouvelle version de son ancien poulain sur les pilules contaminés, même s'il avoue « ne pas mettre sa main au feu pour Mariano »[9].

Pour l'entraîneur qui a accepté cette version de substitution, un mystère demeure. « Je ne comprends vraiment pas pourquoi il a lancé cette bombe 15 ans après », avoue-t-il alors, dubitatif.

A la lecture de tous ces éléments, force est de constater que la révélation de l’ancien top 10 auprès de la Nacion n’apporte que peu de réponses à cette affaire. En définitive, elle ne fait que remettre en lumière l'un des plus gros scandales de l'histoire du tennis,en ouvrant encore un peu plus les hypothèses et les interprétations. La vérité, elle, ne cessera de se faire attendre.

Episode 6 à suivre : Un homme de trop


[1] https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713
[2] https://www.clarin.com/deportes/forneris-duda-lesion-lecman_0_BJXFjQbRFe.html
[3] https://www.clarin.com/deportes/forneris-duda-lesion-lecman_0_BJXFjQbRFe.html
[4] https://www.lanacion.com.ar/deportes/tenis/su-ex-coach-la-defensa-no-estuvo-bien-nid767459/
[5] https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713
[6] https://www.lanacion.com.ar/deportes/fue-mentira-a-15-anos-su-doping-nid2410713
[7] ibid
[8] https://www.clarin.com/deportes/forneris-duda-lesion-lecman_0_BJXFjQbRFe.html
[9] http://www.radionacional.com.ar/river-jugara-en-el-river-camp/

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