C’est devenu une habitude, l’Australien aime se payer la tête du numéro un mondial. Toutes les raisons sont bonnes et le poil à gratter du circuit ATP n’y va jamais de main morte. Exagéré pour certains, mérité pour d’autres, ou simplement drôle. Décryptage en compagnie de notre consultant, Julien Varlet.

« Djokovic is a tool ». L’un des derniers tweets de Nick Kyrgios n’est pas passé inaperçu. Lundi, l’Australien a critiqué de façon virulente les propositions du numéro un mondial pour assouplir la quarantaine intégrale que subissent actuellement 72 joueurs et joueuses à Melbourne, en tant que cas-contact d’individus porteurs du virus de la Covid-19. Au passage, il a donc traité le Serbe de… « crétin ».

Bien sûr, ce n’est pas une première. Les relations entre les deux hommes sont tendues depuis plusieurs années, même si c’est le plus jeune des deux qui aime chercher des noises au second, qui pour le moment n'entre pas dans le jeu de l'Australien. La dernière pique remonte à l’été dernier, lorsque Kyrgios avait dévoilé tout le mal qu’il pensait de l’organisation de l’Adria Tour, tournoi d'exhibition qui s’est déroulé en Croatie et en Serbie sous la tutelle de Novak Djokovic. Peu après l’annonce du test positif au coronavirus de ce dernier, il avait écrit sur son réseau social préféré : « Mes prières à tous les joueurs infectés. Mais ce n’est plus la peine de mentionner mes agissements comme des actes irresponsables ou stupides. L’Adria Tour surpasse tout. » Avant d’ajouter une couche deux mois plus tard durant le Masters 1000 de Cincinnati : « Il est peut-être invaincu en 2020, mais quand il était censé faire preuve de leadership et d’humilité, il a disparu. »

Pour Julien Varlet, les tacles de Kyrgios font partie de son fond de commerce. « Il dispose de l’étiquette de rebelle du TOP 100. Il essaie donc de faire le buzz, d’une manière ou d’une autre, un peu comme un jeu. Mais il ne faut pas se tromper, l’ATP profite aussi du côté subversif de l’Australien. La preuve, on voit Kyrgios casser des raquettes dans la nouvelle campagne de publicité  (« This is tennis ») lancée par l’institution ».

En 2019, le fantasque australien avait déjà balancé plusieurs scuds à l’encontre de sa cible privilégiée (devant Rafael Nadal, c’est dire !). En mai, dans le cadre du podcast NCR Tennis, il avait déclaré : « J’ai l’impression que Djokovic a une obsession maladive : être aimé. Il veut être aimé comme Roger. Il a tellement envie d’être aimé que je n’arrive pas à le supporter. » Une première salve, suivie par un nouveau coup de griffe au mois de juillet. La scène se déroule à Atlanta. Le bad boy australien s’apprête à signer un autographe, avant de changer son fusil d’épaule. Il s’empare du stylo et rature l’inscription « Novak » floquée sur le maillot du fan, puis glisse un petit mot à son meilleur ennemi : « Voilà ce que je pense de toi et de ton t-shirt ! »

Ambiance. La situation ne s’est donc pas améliorée. Nick Kyrgios continue de ne pas mâcher ses mots, en atteste son message de lundi, destiné plus largement à l’ensemble des athlètes se plaignant des conditions dans lesquelles ils doivent patienter pendant 14 jours avant d’être autorisés à sortir dehors et jouer au tennis. Sur ce point, on peut d’ailleurs noter la constance et la cohérence des propos du natif de Canberra depuis le début de la pandémie. En substance, il s’en prend régulièrement à ceux qui, selon lui, évaluent la crise sanitaire avec trop de légèreté ou ne semblent pas se rendre compte des sacrifices vécus par le commun du mortel - et plus particulièrement la population australienne, qui a connu des mesures drastiques de confinement pour maîtriser la prolifération du virus, et qui n’a pas le droit de voyager à l’étranger. Une conviction forte qui l’a d’abord vu proposer ses services aux habitants démunis de sa région, en avril dernier : « S’il vous plaît, ne vous couchez pas le ventre vide. N’ayez pas honte de me laisser un message. Je serais ravi de partager ce que j’ai. Un paquet de pâtes, un morceau de pain, du lait. Je le déposerais à votre porte. » Avant de décider tout simplement de ne pas reprendre son activité professionnelle lors de la reprise du circuit, à l’été 2020, estimant que le tennis ne figurait pas dans ses priorités du moment.

Il n’empêche, Nick Kyrgios a clairement une dent contre Novak Djokovic. Preuve en est, sa toute dernière sortie ce mercredi pour signifier pourquoi celui qui a déjà glané 17 titres du Grand Chelem ne pouvait être qualifié de plus grand joueur de tous les temps. « Peu importe combien de Majeurs il gagnera, il ne sera jamais le plus grand pour moi, a lancé le roi du tweener dans une interview accordée au Herald Sun. J’ai joué deux fois contre lui, et s’il n’est pas capable de me battre, c’est qu’il ne peut pas être le meilleur de tous les temps. » Une interprétation toute singulière… Dans les faits, Kyrgios a raison et tort à la fois. Le Serbe n’est jamais parvenu à le dominer, et ce lors des deux confrontations qui ont opposé les deux hommes. Les deux rencontres ont eu lieu en 2017, à Acapulco puis à Indian Wells, et à chaque fois, « Kygz » s’est imposé (respectivement 7-6, 7-5 et 6-4, 7-6). Mais à l'époque, le Serbe n'était pas à 100% physiquement et allait mettre un terme à sa saison à Wimbledon face à Berdych. De là à tirer la conclusion que Novak Djokovic ne pourra jamais prétendre au statut de GOAT (Greatest Of All Time), l’argumentation est un peu faible


D’abord parce que cela signifierait que battre Kyrgios fait partie des critères afin de recevoir ce titre glorieux et honorifique. Ensuite, car il est difficile de se baser uniquement sur deux matchs, disputés il y a maintenant 4 ans, pour établir une vraie hiérarchie entre les deux ennemis. Enfin, parce que le roi de la provoc’ n’a pas été capable, lui-même et à plusieurs reprises, de prendre le dessus sur des adversaires dont certains à sa portée, ce qui lui aurait permis d’affronter de nouveau Djokovic. Dans le détail, une élimination face à Marin Cilic au Queen’s en 2018, une défaite contre Kei Nishikori à Wimbledon en 2018, une autre face à Borna Coric à Miami en 2019, un revers contre Jan-Lennard Struff à Madrid en 2019, une disqualification face à Capser Ruud à Rome en 2019 et une défaite contre Karen Khachanov à Cincinnati, encore en 2019. A chaque fois, un duel face à Djokovic lui était promis mais à chaque fois, l'Australien a chuté avant d'offrir au Serbe la possibilité de répondre aux attaques de Kyrgios par une victoire sur le court...

« Ce nest vraiment pas méchant et il ny a pas darrière-pensées malsaines »

Sur ce sujet là, Julien Varlet estime qu’il faut savoir prendre un peu de recul. « Autant je n’aime pas quand il se comporte sans respecter ses adversaires ou le public sur le court, autant ce genre de message prête plutôt à rigoler, sourit l’ancien 135ème mondial. Ce n’est vraiment pas méchant et il n’y a pas d’arrière-pensées malsaines. Je suis persuadé que ça ne touche même pas Novak Djokovic et que Nick Kyrgios s’amuse, juste histoire de faire parler de lui et de se payer le Serbe. Et ça marche, parce que c’est autour, notamment dans les médias, qu’on en parle ! » Kyrgios est-il de mauvaise foi ? Évidemment. De même, son attaque sur les solutions proposées par « Djoko » pour soulager les futurs participants à l’Open d’Australie coincés dans leurs hôtels peut paraître un peu injuste, quand on imagine le numéro un mondial parler en tant que porte-voix des athlètes du circuit. Pour rappel, l’ancien président du conseil des membres de l’ATP a fondé avec Vasek Pospisil une nouvelle association, la Professional Tennis Players Association (PTPA), dont l’objectif est de représenter les intérêts des joueurs. Parmi ses suggestions, du matériel d’entraînement et de fitness dans toutes les chambres ainsi que de la nourriture adaptée au régime alimentaire d’un sportif de haut niveau.

En revanche, on peut également comprendre l’exaspération de Nick Kyrgios, quant à l’opportunité et le timing des idées du Djoker. Celui-ci vit en effet sa quatorzaine à Adélaïde, dans des conditions plus favorables, à l’instar de Rafael Nadal et Dominic Thiem. Une faveur qui avait déjà suscité quelques remous parmi les autres joueurs. Sans doute que l’Australien, qui ne mâche jamais ses mots au sujet de Djokovic, a trouvé l’initiative inappropriée. « C’est toute la question, avance Julien Varlet. Même si Kyrgios est particulièrement cash, ses critiques stigmatisent le possible double langage de Djokovic. Il veut défendre les autres joueurs, mais il le fait alors qu’il ne connait pas la même situation. Il ne faut pas l’oublier : le tennis est un sport individuel et le Serbe, avide de records, est sans doute bien satisfait de se trouver à Adélaïde afin de mettre toutes les chances de son côté pour remporter le premier Grand Chelem de l’année ».

Les revendications de « Nole » n’ont d’ailleurs pas été acceptée par Craig Tiley, directeur de l’Open d’Australie, et l’opinion publique a vu d’un mauvais œil ses intentions. À tel point que le Serbe s’est senti obligé de publier une lettre mercredi, pour y affirmer sa sincérité et pour expliquer avoir tenté de ne pas faire partie de la bulle des nantis d’Adélaïde. « Mes bonnes intentions à l'égard de mes collègues joueurs ont été mal interprétées et considérées comme égoïstes, difficiles à réaliser, et non reconnaissantes à l'égard de l'organisation de l'Open d'Australie. Tout ceci ne pourrait être plus éloigné de la réalité. Parfois, quand je vois les répercussions de certaines choses, j'ai tendance à me demander si je ne devrais pas m'éloigner, profiter de mes gains sur le circuit, au lieu de me soucier des difficultés des autres. Pourtant, je choisis toujours de faire quelque chose et de me rendre utile ».

Pour certains, Djokovic a voulu soigner son image. Le Serbe s’en défend : « Je me soucie réellement des autres joueurs et je comprends très bien comment le monde fonctionne. (...) J'ai obtenu des privilèges en travaillant dur, et pour cette raison justement, je ne peux pas me contenter d'être un simple spectateur, sachant à quel point chaque petite attention, coup de main, ou simple mot d'encouragement ont compté pour moi quand j'étais petit et insignifiant. » Ce plaidoyer aura t-il convaincu Nick Kyrgios ? Rien n’est moins sûr. On attend d’ailleurs son prochain tweet en guise de réponse. Va t-il charger la mule ou lâcher un peu Djokovic ? On a bien une petite idée…

Mais le fait de mener 2-0 dans les confrontations face à Djokovic est une aubaine pour Kyrgios qui se donne ainsi le droit à la parole. On pourrait même imaginer qu'il trouverait amusant que le duel en reste là afin de se targuer pendant des décennies d'avoir été invaincu contre l'actuel numéro un mondial...

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