La photo est évocatrice, on y voit Roberto Carballes Baena, 97ème joueur mondial, se tenir contre la vitre de son hôtel, l'air hagard, comme un animal emprisonné dans un zoo, loin de son environnement naturel.

Comme tous les autres joueurs engagés dans le tableau de l'Open d'Australie, Roberto Carballes Baena doit respecter une quarantaine obligatoire pendant 14 jours durant laquelle il ne peut se déplacer qu'en respectant des règles sanitaires bien établies. Et il ne peut pas même ouvrir sa fenêtre, d'où il peut voir ses petits camarades défiler sur les courts d'entraînements à quelques centaines de mètres.

Cette quarantaine stricte, ce n'est ni plus ni moins ce que chaque personne arrivant en Australie – y compris les citoyens australiens – doit vivre pour pouvoir rester au pays, moyennant la rondelette somme de 1900 euros. Et contrairement à ces derniers, les joueurs de tennis ont droit à un régime d'exception : ils peuvent passer 5 heures par jour en dehors de leur chambre d'hôtel pour aller s'entraîner, faire des soins ou assurer leur préparation physique.

Malgré cet aménagement favorable, c'est un véritable défilé de plaintes contre les conditions d'isolement et la nourriture d'hôtel qui jonchent les comptes instagram des joueurs depuis la fin de semaine dernière. Roberto Bautista Agut s'est même laissé aller à parler de « prison » dans une conversation privée diffusée sur twitter avant de s'excuser via un communiqué :

Face à ce mécontentement, Novak Djokovic est monté au créneau, en tant que président de la Professional Tennis Players Association, en proposant à Craig Tiley, directeur de l'Open d'Australie, un certain nombre d'aménagements pour adoucir les conditions de vie des joueurs pendant leur passage à Melbourne. Parmi elles :
- la permission donnée aux joueurs de rendre visite à leur coach et leur préparateur physique, à partir du moment où ils ont passé un test PCR ;
- la livraison d'appareil d'entraînements dans toute les chambres des joueurs ;
- le déménagement du plus grand nombre de joueurs possibles dans des maisons privées avec des courts de tennis.

A l'image de cette dernière demande, beaucoup de démagogie se dégage de ces propositions (vu que le Serbe avoue lui-même que l'on ne peut déménager tout le monde, comment procède-t-on pour sélectionner les heureux élus ayant la chance de quitter leur chambre d'hôtel) ? On peut suspecter que le numéro 1 mondial ait cherché à montrer qu'il incarnait les intérêts des joueurs, quitte à formuler des propositions qu'il savait condamnées d'avance...

Le problème, c'est qu'en incarnant ce mouvement, Novak Djokovic s'est attiré le mécontentement de la population australienne, qui l'a brocardé, lui et ces camarades, de "pleurnichards", capricieux et déterminés à échapper à des règles qui s'appliquent à toutes les personnes entrant sur le territoire.

« La population a sué pendant une longue période pour évacuer le COVID du pays. Cela a quelque chose d’énervant de voir des parvenus venus de régions en échec avec le virus, dicter leur conduite à nos autorités sanitaires. », a ainsi laché sur twitter l'ancien arbitre Richard Ings sur Twitter.

Même écho cinglant de la part de l'ex-joueur australien, Sam Groth dans les colonnes du Herald Sun Sport: «  C'est un acte politique égoïste effectué pour gagner en popularité. Etant donné son comportement à l'Adria Tour – où lui et de nombreuses personnes ont contracté et répandu le virus, Novak Djokovic est la dernière personne que nous devons écouter sur le sujet du COVID. »

Malgré toute la difficulté que l'on peut imaginer d'assurer une préparation physique d'avant saison dans ces conditions, on ne peut s'empêcher de pencher dans le sens de ces réactions. L'Australie a choisi de se couper du monde il y a quelques mois pour lutter contre la pandémie. Et le gouvernement vient d'annoncer que les restrictions au niveau des frontières pourraient être maintenues pendant toute la durée de l'année 2021, malgré l'apport d'un vaccin. Autant dire que les joueurs doivent assumer de s'être rendu dans un pays dont les règles sanitaires strictes étaient parfaitement connues.

Les Australiens considèrent que ce sont ces mêmes règles qui ont permis au pays de lutter efficacement contre la pandémie et de facto, de permettre la tenue du Grand Chelem australien. Il est donc assez logique que ces sollicitations pour bénéficier des traitements de faveurs supplémentaires soient assez mal perçues.  « Tu vas prendre 100 000 dollars minimum (ndlr : pour une défaite au premier tour), mon gars. Et avec ça la population australienne restera protégée. C’est du gagnant-gagnant à mes yeux », résume Richard Ings en évoquant la sortie de Bautista Agut.

La voix de la raison est finalement venue d'un communiqué de Victoria Azarenka qui a appelé tout ce beau monde à s'adapter, à coopérer et faire preuve d'empathie vis à vis d'une population qui essuie des restrictions depuis de longs mois maintenant :

Cette prise de position est d'autant plus remarquable qu'elle émane d'une des 72 joueurs et joueuses placés à l'isolement suite aux cas d'infections constatés au sein des trois vols en provenance d’Abu Dhabi, Doha et Los Angeles. Pour ces malchanceux, pas de possibilité de sorties pendant 14 jours. Certains d'entres eux fulminent, indiquant qu'il n'avaient pas été informés de cette éventualité.

Pourtant, Artem Sitak, 78ème joueur mondial de double, l'assure, cette possibilité avait bien été exposée en amont. « Nous avons eu une réunion en ligne avec Tennis Australia il y a un mois et il n'y avait pas beaucoup de joueurs présents, ce qui m'a surpris. Il a été précisé qu'en cas de détection d'un cas positif dans l'avion, ce dernier pourrait être mis en quarantaine. Après cette réunion,  j'étais prêt dans ma tête à prendre ce risque. »

On l'aura compris ; à peine une semaine à peine de quarantaine et la situation est déjà explosive... Tout comme la note du programme de quarantaine, qui devrait coûter au total plus de 40 millions de dollars. Craig Tiley a déclaré que l'Etat de Victoria devra mettre la main à la poche, ce dernier refute et assure que ces coûts seront entièrement financés par Tennis Australia !

Que ce soit en coulisse ou dans les chambres d'hôtel, l'ambiance est à l'agitation. Il est fort à penser que le terrain seul et le début des tournois permettront de retrouver un semblant de sérénité... Espérons-le !