Rebecca Catherine Marino, née le 16 décembre 1990 à Toronto, est originaire d’une famille baignée dans le tennis. Elle s’y est intéressée vers l’âge de 10 ans dans le seul but de passer du temps en famille. De fil en aiguille, ce passe-temps est clairement devenu une passion avec un état d’esprit de gagnante et une envie de réussir. A 17 ans, elle refuse une bourse à Georgia Tech (Atlanta) pour devenir joueuse professionnelle.

Dès ses débuts en 2008, elle dispute trois finales sur le circuit ITF en y remportant un titre à Trecastagni en Italie. En août 2010, elle accède pour la première fois au tableau principal d’un Grand Chelem à l’US Open. A 19 ans, elle bat Ksenia Pervak (ex-37ème joueuse mondiale) au premier tour puis affronte au second tour l’une des légendes du tennis féminin, Venus Williams. Malgré la défaite (7-6, 6-3) contre la numéro 4 mondiale à l’époque, ce match référence lui permettra de continuer son ascension afin de se rapprocher du top 100.

Son classement (104ème) lui permet de faire ses grands débuts à l’Open d’Australie. Cette deuxième expérience en Grand Chelem se soldera également par une défaite mais avec les honneurs en trois sets (6-3, 5-7, 9-7) face à la 7ème mondiale Francesca Schiavone. A tout juste 20 ans, la Canadienne va remporter quelques semaines plus tard son premier titre sur le circuit WTA à Memphis en profitant du forfait de la Slovaque Magdaléna Rybarikova en finale.

Jusqu’à l’été suivant, Rebecca Marino va poursuivre sa montée au classement jusqu’à la 38ème place mondiale. Désormais mieux connue du grand public, beaucoup la voit comme l’une des joueuses les plus prometteuses de sa génération. Mais beaucoup trop tôt, sa carrière va vite tourner au drame.

Dépression et cyber-harcèlement, vers une retraite anticipée ?

En janvier 2012, elle s’incline dès le premier tour de l’Open d’Australie face à la Hongroise Greta Arn, une ancienne top 40. Une défaite révélatrice du malaise qui la ronge de l’intérieur. Au fil des tournois, elle ressent un grand vide. Elle n'est plus très heureuse sur les courts, éloignée de sa famille. Rebecca Marino tire la sonnette d'alarme et fait une pause de 8 mois. Elle tente de revenir en fin de saison mais le constat est implacable : elle est dépressive. La solitude est devenue pour la jeune joueuse plus difficile à battre que n'importe quel adversaire. La passion n’y est plus et les critiques sur internet ne l’aident pas à se relever.

Rebecca Marino en 2011 au tournoi West Classic de Stanford (WTA)

"Ces facteurs, qui sont inhérents à notre société, ont fait partie du processus qui m'a amenée à prendre ma décision. Mais j'arrête le tennis parce que je ne veux plus sacrifier mon bonheur à la poursuite de ma carrière", a précisé Rebecca Marino dans la presse canadienne. "Certains m'ont écrit que je devais mourir, d'autres m'ont insulté de façon vulgaire, et ce n'est qu'un petit aperçu. J'étais trop sensible à tout ce qu'on disait et écrivait sur moi. Au lieu d'éviter les commentaires, je les recherchais continuellement sur les réseaux sociaux et sur internet", conclut celle qui avait notamment atteint le troisième tour à Roland Garros en 2011. Rebecca Marino, trop affectée par ces critiques, décide de fermer ses comptes Facebook et Twitter en 2013 et tente de se ressourcer auprès de ses proches, loin des courts et des réseaux sociaux... C’est donc à 22 ans, après une nouvelle défaite au premier tour de l’Open d’Australie face à Shuai Peng, qu’elle choisit de prendre cette fois une pause définitive pour se faire aider et reprendre sa vie en main.

 "On écrivait beaucoup de choses sur moi et je suis très sensible. Je suis très curieuse donc je veux savoir tout ce qu’on dit à mon sujet. Après je me rends compte que je n’aurais pas dû regarder. Ils me disaient : "j’ai perdu tel montant d’argent à cause de ta défaite, tu devrais brûler en enfer". Il ne faut pas avoir peur d’en parler. Nous n’avons rien à nous reprocher. Si vous êtes victime d’intimidation ou de cyberintimidation ou si quelqu’un vous harcèle, il est préférable d’en parler que de tout garder pour vous. Parfois, parce qu’on est des athlètes professionnels, les gens nous mettent sur un piédestal et ils oublient que nous sommes nous aussi des humains, normaux. J’ai tendance à refouler mes émotions. Je garde tout en moi et puis je réalise que ça m’affecte aussi sur le terrain", avait-elle déclaré dans une interview pour le New-York Times en février 2013.

La renaissance de Rebecca

Rebecca Marino est de retour chez elle dans la région de l’Ontario avec la volonté de se faire aider. Elle prend la décision de voir un psychologue pour aller de l’avant. L’aide de ce professionnel a vraiment joué un rôle déterminant dans sa reconstruction. Elle retourne à l’école en Colombie Britannique, au nord de Vancouver pour y apprendre la littérature anglaise. Elle reprend le sport en intégrant une équipe d’aviron et découvre ainsi le travail collectif et l’esprit de groupe. L’aviron n’a pas été choisi par hasard puisque son oncle George Hungerford, qui fut son inspiration pendant sa jeunesse,  remporta la médaille d’or olympique en 1964 à Tokyo. Elle déclare que cette routine axée autour des études, l’aviron et sa famille a joué pour beaucoup dans ce renouveau. A 27 ans,  elle retrouve le chemin des courts de tennis en devenant coach pour les juniors du centre de tennis de la Colombie Britannique, une structure régionale de la Fédération Canadienne. Cette activité la passionne et lui apporte beaucoup de joie à son quotidien. Elle aime transmettre son expérience aux futurs talents du pays.

En 2017, Rebecca apprend que son père est atteint d’un cancer. Cette terrible nouvelle est comme un électrochoc pour elle. Elle se rend vraiment compte que la vie est trop courte pour ne pas en prendre les rênes. Elle sent un goût d’inachevé par rapport au tennis. Elle a comme une envie de revanche et décide de finir ce qu’elle avait commencé en 2010. L’expérience en tant que coach lui plait mais elle a envie de redevenir une compétitrice. En août, elle a pris sa décision et sort de retraite pour retrouver le chemin de l’entraînement avec un certain Sylvain Bruneau, actuel entraîneur de Bianca Andreescu, et Simon Larose (ancien 189ème joueur mondial) qui relèvent le défi de l’aider à retrouver le circuit professionnel.

Le 29 janvier 2018, elle fait son grand retour à la compétition à Antalya en Turquie avec un mental bien plus fort et une envie de retrouver son meilleur niveau. Elle réussit l’exploit de remporter 3 tournois ITF d’affilée (à 15 000$) et enchaîne 20 victoires d’affilées pour remonter à la 630ème place mondiale. Ce retour est en tout cas remarqué du côté de la Fédération. La joueuse est appelée en Fed Cup en avril 2019 pour un match de barrage face à la République Tchèque à Prostejov. C'est d'ailleurs Rebecca qui est envoyée au front pour le premier match où elle ne pourra rien face à Muchova (6-3, 6-0) : « Je suis heureuse d’avoir eu l’occasion de rejouer pour le Canada 8 ans après mon dernier match. C’est décevant de perdre le match, mais je suis très fière d’être arrivée jusqu’ici. C’était un bon match, j’étais un peu nerveuse au début, mais j’ai réussi à me calmer vers le milieu du premier set. Il y a eu beaucoup de bons points, mais malheureusement, certains des plus importants m’ont échappé. » Le lendemain, Rebecca s'inclinera également (6-3, 6-4) contre Vondrousova, finaliste à Roland Garros quelques semaines plus tard. De fil en aiguille, elle se rapproche du top 100 (140ème en juillet 2019) mais ce retour en fanfare est stoppé par une blessure aux abdominaux qui va l’éloigner des courts le deuxième semestre 2019. Alors qu’elle comptait revenir en 2020, la pandémie la stoppe une nouvelle fois dans son élan. Une année également endeuillée par le décès de son papa, Joseph, après trois ans de lutte contre le cancer.

Après tant de difficulté et d’obstacles, Rebecca Marino, qui a eu 30 ans en décembre, n’a rien lâché et obtenu son billet pour le premier tour de l’Open d’Australie qui débute dans moins de trois semaines grâce à des qualifications rondement menées avec aucun set perdu.

Une source d’inspiration pour les jeunes générations

Après un parcours compliqué, Rebecca a envie de faire profiter de son expérience et de s’ouvrir aux nouvelles générations afin de les conseiller. Ce rôle de grande sœur a été très utile pour les jeunes joueuses comme Bianca Andreescu ou Leylah Fernandez. Cette dernière a exprimé un profond respect envers Rebecca dans une interview pour Radio-Canada après son sacre en 2019 à Roland-Garros en Junior : « Je l'ai rencontrée pour la première fois, il y a deux ans, à Montréal. Elle préparait son retour sur le circuit après une absence de cinq ans. Avec l'innocence de mes 15 ans, je lui avais demandé pourquoi elle avait cessé de jouer au tennis à 23 ans. Je n'avais pas deviné sa réponse.... Rebecca a alors pris le temps de m'expliquer les raisons qui l'avaient poussée à se retirer, même si son avenir semblait pourtant si prometteur. A 21 ans, elle s'était approchée du top 30 mondial mais un malaise la rongeait de l’intérieur. Au fil des tournois, elle ressentait un grand vide. Elle n'était plus heureuse sur le terrain, éloignée de sa famille. Pour elle, c'était la fin du monde. Elle a donc choisi de prendre une pause, de reprendre sa vie en main, de retourner à l'école et d'être avec les siens. J'étais bouche bée et j'avais les yeux grands ouverts. Mon père l'écoutait aussi avec admiration. Il fallait être une femme forte pour prendre une décision de cette envergure. On lui disait qu'elle pouvait atteindre le top 20, qu'elle pouvait se battre pour les premières places mondiales. Mais Rebecca s'est écoutée. Et aujourd'hui, à 29 ans, elle est 162ème et elle partage son bonheur de jouer au tennis avec des jeunes filles comme moi. Elle a parlé avec Bianca aussi. C’est une grande sœur pour toute une génération. J'ai eu la chance de jouer avec elle. On a même gagné ensemble à Gatineau. Je la considère donc comme un modèle. »

Un témoignage qui en dit long sur le fait que Rebecca Marino a clairement marqué l’histoire de tennis canadien. Une expérience compliquée qui l’a rendu plus forte et qui ne l’empêche pas d’en parler autour d’elle pour sensibiliser les jeunes joueuses qui vont découvrir le circuit professionnel.

Une expérience qu’elle n’a pas hésité à partager dans le programme FearlesslyGIRL créé par la Canadienne Kate Whitefield. Un mouvement qui chercher à sensibiliser les jeunes joueuses entre 11 et 18 ans et qui a pour objectif de renforcer l’estime de soi et d’offrir un soutien grâce à des discussions de groupe et à des activités. La joueuse américaine Madison Keys est l’une de ses têtes d’affiche. Depuis qu’elle a ouvertement parlé des problèmes de dépression qui l’ont tenue à l’écart de la compétition, Rebecca Marino a reconnu auprès de nos confrères de Radio Canada qu’elle a de nouvelles responsabilités : « Je ne tiens pas à avoir l’étiquette de modèle, mais je veux que les jeunes filles sachent qu’elles ne sont pas seules. Elles peuvent prendre des aspects de ma vie pour s’inspirer et s’aider. C’est important que les jeunes filles voient que les athlètes peuvent être vulnérables, de voir que les athlètes sont normales et authentiques », souligne-t-elle. Même si cela lui demande parfois un effort colossal, elle tient à partager son histoire auprès des jeunes filles, surtout pour éviter à quelqu’un d’autre de vivre l’enfer qu’elle a vécu. Elle leur parle d’intimidation, d’image, des médias, des réseaux sociaux et de maladie mentale.

Bien plus qu’une histoire, une leçon de la vie

Après une période compliquée de 5 ans entre 2013 et 2018, Rebecca Marino est bien de retour sur le circuit, mieux armée mentalement pour prendre du plaisir sur les courts tout en essayant de revenir a minima dans le top 100 mondial. Elle a su se reconstruire et se prépare au mieux pour affronter la vie de tous les jours d’une joueuse professionnelle qui est bien plus compliquée que cela en a l’air. Elle a fait preuve d’un courage remarquable pour se faire aider et n’a pas peur d’en parler aujourd’hui pour aider ou prévenir les générations futures. Son histoire mérite d’être entendue. Le cyber-harcèlement est un fléau pour beaucoup de personnes dans le monde, surtout pour les nouvelles générations dites « hyper connectées ». Beaucoup de joueurs ou joueuses de tennis en sont victimes et trop peu en parlent.

Ces agressions verbales, ces menaces, sont intolérables. Mais tant que les pouvoirs publics ne s’attaqueront pas à ce fléau, il faut avant former les jeunes à gérer ce harcèlement et les préparer mentalement à gérer tout ce qui se passe en dehors du court.

Cette histoire, particulièrement touchante, impose le respect pour cette joueuse qui à travers ses derniers résultats à Dubaï montre qu’elle ne lâchera rien et a envie de prendre sa revanche sur un passé qui l’a marqué au fer rouge. Elle a montré qu’elle avait encore un immense talent, notamment au service mais aussi dans la qualité de sa frappe de balle, puissance et précise. L’ancienne 38ème mondiale peut désormais s’appuyer sur sa maturité pour tenter de revenir dans le top 100. Passer quelques tours à Melbourne serait déjà une immense victoire.

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