Il y a quelques jours, pour présenter ce tournoi, nous avions évoqué ce début de saison si particulier, qui donne la part belle aux joueurs qualifiés : Christian Harrison à Delray Beach (demie), Aslan Karatsev à l’Open d’Australie (demie), les frères Cerundolo à Cordoba (titre) et Buenos Aires (finale), Marton Fucsovics à Rotterdam (finale) et Mathew Ebden à Marseille (demie). Nous avions aussi rappelé l’étonnant parcours de Malek Jaziri à Dubaï en 2018, invité par les organisateurs et qui avait rejoint le dernier carré. Nous avions vu juste, puisque la 29ème édition de l’épreuve émiratie nous propose un duel entre un joueur issu des qualifications et une wildcard. Dit comme ça, l’affiche n’a rien pour attirer la convoitise. Et pourtant… Malgré l’absence du Big 3 et l’élimination précoce de sa tête de série N°1, la compétition a offert des rencontres de grande qualité et un suspense à couper le souffle. Les demi-finales en sont la preuve ultime : deux victoires en 3 manches pour Lloyd Harris et Aslan Karatsev, respectivement contre Denis Shapovalov et Andrey Rublev, largement favoris au coup d’envoi. Déjà tombeur de Dominic Thiem au deuxième tour, puis de Filip Krajinovic et de Kei Nishikori, le Sud-Africain est parvenu à remonter un set (6-7) et un break (2-4) face au Canadien, 12ème mondial, pour finalement s’imposer au tie-break de la dernière manche (6-7, 6-4, 7-6). Une victoire symbolique des forces affichées toute la semaine par le N°81 à l’ATP : un gros service (12 aces de moyenne depuis les seizièmes de finale), un coup droit lourd et profond, un revers joué à plat particulièrement destructeur le long de la ligne, une consistance inédite dans les échanges de fond de court, et donc, une volonté de fer.

Du caractère, Karatsev n’en manque pas non plus, loin de là. Le Russe l’a une nouvelle fois démontré lors de sa demie face à son jeune compatriote. Alors qu’il avait déjà servi une première fois pour le gain du match à 5-2 dans la troisième manche, le 42ème mondial a dû écarter deux balles de debreak à 5-4 pour finalement conclure (6-2, 4-6, 6-4). Un succès d’autant plus solide et significatif qu’il intervient face à la terreur des ATP 500, le N°8 du classement restant sur 23 victoires consécutives et 4 titres de rang dans cette catégorie de tournoi (Hambourg, Saint-Pétersbourg, Vienne et Rotterdam), n’ayant plus perdu un match depuis plus d’un an, justement à Dubaï. Contre Rublev, le récent demi-finaliste de l’Open d’Australie a réussi 41 points gagnants et s’est procuré 16 balles de break, des chiffres hallucinants quand on connait l’engagement et la puissance dégagés par le cadet des deux russes. Maintenant, c’est sûr, après un parcours semé de nombreuses embûches (4 victoires en 3 sets, contre Daniel Evans, Lorenzo Sonego, Jannik Sinner et donc, Andrey Rublev), on peut affirmer qu’Aslan Karatsev dispose de la tête et des jambes. Alors qu’il compte moins de 25 matchs dans l’élite, le Russe de 27 ans fait preuve d’un mental de gagnant et d’une sérénité déconcertante. Sans parler de son jeu, tout à la fois mastoc et léché : variations au service, coup droit de bûcheron et délices de revers courts-croisés. Samedi soir, on connaîtra un nouveau vainqueur sur le circuit principal. Une chose est sûre, il sera méritant. Si Lloyd Harris a déjà joué une finale - Adélaide en 2020 -, Aslan Karatsev semble mieux armé pour aller décrocher cette première étoile. Rappelons que le Sud-Africain de 24 ans vient d’enchaîner 7 matchs en 7 jours, largement de quoi lui peser dans les pattes. Les bookmakers donnent l’avantage au Russe. Un pronostic de bon sens.

L’œil de Rodolphe Gilbert : Cette finale est celle de la confirmation pour Aslan Karatsev. Mais elle montre aussi que Lloyd Harris est en train de franchir un palier et qu’il est au début de quelque chose d’intéressant. Clairement, c’est la première fois que le Sud-Africain atteint une telle qualité de jeu. Se hisser en finale d’un ATP 500 en dominant de forts joueurs, c’est un signe. On l’avait déjà vu par séquence, comme lorsqu’il avait pris un set à Roger Federer à Wimbledon en 2019, mais il n’arrivait pas à maintenir un haut niveau pendant plusieurs sets de suite. Il est donc en train de débloquer pas mal de choses. Cependant, il n’est pas favori et c’est plutôt logique. Karatsev donne l’impression d’être un TOP 20 depuis plusieurs années. Il prouve que son parcours à Melbourne n’est pas le fruit du hasard. Paradoxalement, alors que le Russe n’a jamais joué de finale, contrairement à Harris, c’est lui qui devrait mieux gérer la pression. Car à l’Open d’Australie, il a déjà dû le faire, en huitième ou en quart d’un Grand Chelem, et ce n’est pas rien. Evidemment, tout peut arriver, mais je vois bien Karatsev s’imposer, d’autant que son adversaire sera peut-être un peu moins frais sur le plan physique.