L’US Open s’est achevé ce dimanche par le premier titre majeur de Daniil Medvedev et l’aboutissement inachevé de Novak Djokovic dans sa quête de Super Grand Chelem. Ce dernier évènement a largement constitué le fil rouge de ce tournoi, ponctuant les conférences de presses des joueurs et tenant en haleine le spectateur jusqu’à ce rendez-vous avec l’histoire manqué par le Serbe. Mais si cet US Open s’est révélé être particulièrement riche en émotion, cela est également dû à des performances inhabituelles, des morceaux de bravoures vécues dans des ambiances électriques et de multiples retournements de situation, parfois peu rationnels. Certains commentaires, comme celui d’Alex Corretja, aujourd’hui consultant pour Eurosport, consacrent même ce Grand Chelem comme le meilleur depuis des années. Rien que ça… Retour sur les moments marquants de la quinzaine.


Dépassement

Les chiffres sont éloquents. Cet US Open nous a offert 34 matchs en 5 sets au total, ce qui en fait le 2ème total de l’histoire du tournoi sous l’ère Open, derrière l’édition de 1983[1]. On dénombre également 10 remontadas au total[2], de 2-0 à 2-3, toutes constatées avant les huitièmes de finale. C’est un fait, beaucoup de joueurs se sont dépassés sur ce tournoi, renversant des situations qui leur étaient particulièrement défavorables. Pourquoi maintenant ? Frances Tiafoe s’est laissé aller à une tentative d’explication en conférence de presse, avant son 1/8ème de finale contre Felix Auger-Aliassime. « Il n’y a pas Rafa et Roger. Les gars ont faim, ils sont là à se dire « ce putain de tournoi, je dois me pousser au max » parce que ces mecs-là ne sont pas là. Je pense vraiment que c’est ça. Je vois des gars avec la bave aux lèvres, c’est marrant à voir... »

Un joueur attire particulièrement son attention, Andreas Seppi. L’Italien, ancien 18ème mondial à son apogée, a mis sa carrière au second plan depuis deux ans, au profit de sa femme et de sa fille, avec lesquelles il vit dans le Colorado. Agé de 37 ans, il aborde le dernier virage de sa carrière, effectuant moins de tournois et disputant ses matchs avec une intensité moindre que par le passé. Néanmoins, le vétéran italien est apparu transfiguré sur cet US Open par rapport à ses dernières apparitions sur le circuit. Le tie-break anxiogène qu’il a disputé lors de son 5ème set contre Marton Fucsovics constitue un exemple frappant : 15-13, 5 balles de match sauvées dont l’une sur un passing de coup droit rageur en bout de course. Il accomplira ensuite son meilleur match depuis deux ans contre Hubert Hurkacz, un adversaire toujours redoutable sur ce genre de surface. La bave aux lèvres, l’Italien ? « Vous voyez Seppi, 37 ans, c’est complètement fou, il joue son 19ème US Open mais il met tout son cœur dans ce match. Il ne ferait probablement pas cela si Nadal l'attendait au tour d'après », affirme Frances Tiafoe.

Endlesstennistalk, parieur professionnel depuis 15 ans, émet quelques doutes sur l’analyse de Tiafoe : « Si en 2021, tu as peur de jouer un Rafa blessé et un Federer qui a 40 ans, pourquoi tu montes sur le terrain ? Est-ce que ce n'est pas la chance de ta vie que de jouer ces gars-là à ce moment-là ? » Il avance alors deux autres explications : « La surface est un facteur, elle n'était ni trop rapide ni trop lente. Ce n'est pas comme s'il n’y avait rien à faire en défense sur les séquences d'attaque et en même temps, les joueurs ne vont pas se permettre de pousser la balle pendant des heures. Il y avait ce mélange de défense et d'attaque qui rendait les matchs à la fois très intéressants à voir et équilibrés ». Mais cet élément d’explication n’est pas la principale raison à ses yeux. La fin des matchs à huis clos et le retour des spectateurs dans les stades constitue l’élément le plus évident pour expliquer la source de ce dépassement : « Le public change beaucoup de choses. On a vu beaucoup de joueurs déprimés pendant 15 mois et qui se demandaient probablement pourquoi ils jouaient au tennis. Sur ce tournoi, j’ai vu plusieurs joueurs en souffrance mais avec le sourire aux lèvres. Pour reprendre le cas de Seppi par exemple, il est rouge, la serviette autour du coup et il rigole en regardant sa box. D'habitude on ne voit pas ces gars-là rigoler dans ces moments-là, qui plus est depuis un an. Cette sensation de retrouver le public joue énormément car même, si les conditions sont dures (ndlr : chaleur, humidité) ils ont la sensation qu'ils rejouent pour ce qu'ils aiment faire. »

Il est vrai que les ambiances dans les stades ont été particulièrement électriques, poussant les joueurs à puiser un peu plus dans leurs ressources pour se sortir d’un mauvais pas. Un joueur comme Frances Tiafoe n’est pas en reste quand il parle de joueurs qui se transcendent. Véritable showman à l’américaine, le 52ème mondial à l’ATP donne régulièrement cette impression qu’il vit son sport uniquement pour les ambiances de feu, s’appuyant constamment sur un public qui le lui rend particulièrement bien. Son match du 3ème tour contre Rublev constitue un des sommets de la quinzaine, les deux jouant dans le 2ème et 3ème set leur meilleur tennis. L’aboutissement de ce match se révèle particulièrement curieuse. L’Américain qui se fait remonter un break d’avance dans le 4ème set, cède ensuite la manche sèchement, donnant l’impression d’être complétement au bout du rouleau physiquement. Il s’imposera 6-1 dans la cinquième manche, totalement porté par la folie du stade Arthur Ashe. Rien ne laissait supposer un tel dénouement…

Révélations

Si cet US Open s’est révélé être une réussite totale, on ne peut négliger le rôle de certains jeunes espoirs qui ont su parfaitement se mettre en valeur. Après plusieurs mois de belles promesses sur le circuit ATP, Carlos Alcaraz a réalisé son vrai baptême auprès du grand public avec sa victoire retentissante contre Stefanos Tsitsipas au 3ème tour. C’est pourtant son match contre Peter Gojowczyk, une des surprises du tournoi, en huitièmes de finale qui se révèlera le plus admirable. Mené 2 sets à 1 contre un joueur difficile à manœuvrer avec ses frappes très à plat, le jeune espagnol ira puiser au fond de ses ressources physiques, arrivant à peine à servir, pour s’adjuger la victoire. Il sera finalement contraint d’abandonner en quarts contre Félix Auger Aliassime en raison d’une blessure aux adducteurs.

On pourrait d’ailleurs évoquer le jeune canadien qui a démontré sur cette quinzaine une maîtrise de ses nerfs étonnante contre Frances Tiafoe, face à un public hostile, lui qui peut se révéler d’habitude si friable sur des tournois plus mineurs. Sa défaite en demi-finale contre Daniil Medvedev, au terme d’un match où il est apparu très timoré dans ses coups démontre que sa marge de progression reste très importante.

Jenson Brooksby a également eu droit à l’habit de la révélation publique. Ce dernier offre un autre exemple de dépassement de soi, moins étonnant cependant, ce dernier montrant chaque semaine une aptitude innée à repousser ses limites physiques. Juste avant le début de l’US Open, il avoue à un journaliste américain qu’il est complètement cramé. Et le tableau ne l’a pas épargné : Ymer, Fritz, Karatsev et Djokovic. L’Américain n’aura eu que des matchs délicats à gérer, finissant au bord de la rupture contre Karatsev (on se demande encore comment il a pu gagner ce match…). Il fera brillamment illusion pendant deux sets contre Novak Djokovic, avant d’avouer à sa box qu’il ne peut plus bouger.

David Gertler, rédacteur du blog AllAboutTennisBlog et de plusieurs autres médias américains, est un observateur avisé du circuit ATP et Challenger. Il a particulièrement apprécié le tournoi de Carlos Alcaraz et de Jenson Brooksby, qui partagent selon lui quelques caractéristiques communes. « Alcaraz et Brooksby ont un jeu très différent. L’Espagnol a un plus gros coup droit et un meilleur service, l’Américain s’appuie plus sur son revers et a plus de variété dans son jeu. Mais ils ont une qualité commune en matière de mentalité sur le terrain. On ne les voit jamais abandonner les matchs, faire des crises de colère sur le terrain, réprimander les arbitres ou les fans. Ils manifestent très peu d’énergie négative, ils sont tellement concentrés sur qu’ils font… Et ils donnent toujours l'impression d'avoir un angle pour revenir dans les matchs. Ils sont tellement matures et professionnels. » C’est d’autant plus vrai pour Brooksby dont la capacité à essayer de trouver d’autres leviers sur le plan tactique pendant un match lorsqu’il est au bout du rouleau est assez remarquable. David Gertler enfonce le clou : « Brooksby n’abandonne jamais. Aujourd’hui, on ne trouve pas un joueur qui se bat plus que lui sur le terrain. Beaucoup de joueurs devraient s’inspirer de son mental impitoyable. » Cette qualité devrait emmener le jeune américain très haut si celui-ci est épargné par les blessures…

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[1] https://twitter.com/JeuSetMaths/status/1437370158167756803?s=20

[2] https://twitter.com/JeuSetMaths/status/1437372563315961856?s=20