Jamais dans l'histoire des Masters 1000 (280 tournois depuis 1990), le top 25 mondial n'avait été absent des demi-finales. Le forfait avant le tournoi des trois membres du Big 3 était déjà un petit évènement en Californie - une première depuis l'an 2000 - mais l'incapacité des 20 meilleurs joueurs du monde à profiter de l'aubaine pour remporter un grand trophée fut également une réelle surprise. Cet inédit Indian Wells nous offre donc sur un plateau 4 magnifiques histoires à raconter : un Californien qui réalise son meilleur tournoi en carrière à domicile, un Britannique qui vient confirmer en Masters 1000 une magnifique saison, un génie incompris qui brille enfin ailleurs qu'en ATP 500 et une ancienne gloire qui vient rappeler qu'il n'a que 30 ans et encore des titres à conquérir... Mais un seul d'entre eux remportera le million d'euros et les 1000 points au classement. Avec un enjeu supplémentaire pour Cameron Norrie qui reviendrait à 115 points d'Hubert Hurkacz à la Race en cas de titre à Indian Wells. Avec en point de mire le Masters de Turin...


Cameron Norrie vs Grigor Dimitrov
La première chose qui vient à l’esprit au moment d’aborder cette demi-finale, c’est l’état physique de Grigor Dimitrov. Après ses deux magnifiques victoires face à Daniil Medvedev et Hubert Hurkacz, respectivement têtes de série N°1 et N°8, on l’a vu grimacer. Pour un joueur qui avait perdu l’habitude de jouer à ce niveau d’intensité durant presque 5 heures au total, il est bien normal que cela tire sur les jambes. La journée de repos de vendredi lui aura sûrement fait du bien, mais on peut néanmoins s’interroger sur les capacités du Bulgare à battre Cameron Norrie dans la longueur, le Britannique étant un spécialiste des marathons et n’ayant, lui, pas traîné sur le court lors de son quart contre Diego Schwartzman qu’il a étrillé en une heure de jeu. Un succès express toutefois bien venu après 3 duels accrochés remportés à chaque fois en 3 sets par Norrie, face à Tennys Sandgren, Roberto Bautista-Agut et Tommy Paul. Le parcours du 26ème mondial, qui va intégrer le TOP 20 grâce à sa toute première demie en Masters 1000, reflète sa saison très aboutie. Un titre (Los Cabos), 4 autres finales (Estoril, Lyon, Queen’s et San Diego) et quelques victoires de choix (Daniel Evans, Fabio Fognini, Dominic Thiem, Karen Khachanov, Denis Shapovalov et Andrey Rublev). Sa polyvalence et sa faculté d’adaptation sur toutes les surfaces, tout comme son sens du déplacement et des angles, ainsi que sa volonté farouche de toujours faire jouer un coup de plus à l’adversaire font du natif de Johannesbourg l’un des joueurs les plus redoutables à négocier sur le circuit. Il sera à coup sûr nommé parmi les "Most Improved Player" de l'année aux ATP Awards. Dimitrov va devoir entreprendre un gros travail physique et tactique pour parvenir à le battre, sachant que le Bulgare a déjà perdu le premier acte dans des conditions à peu près similaire, à Miami en début d’année (7-5, 7-5).

L’ancien vainqueur du Masters et du tournoi de Cincinnati (2017) retrouve subitement des couleurs après une saison terne (18 victoires pour 15 défaites avant le coup d’envoi d’Indian Wells, avec seulement une demie et quatre quarts à son actif). Mais on le sait, Dimitrov est souvent présent là où on ne l’attend pas, et inversement. Et lorsqu’il est en feu, il est non seulement l’un des joueurs les plus élégants du circuit, mais aussi l’un des plus efficaces, grâce à des changements de rythme jouissifs (temporisation avec son slice de revers et accélération avec son coup droit recouvert). Entre les deux, pas facile de dégager un favori. D’ailleurs, les bookmakers n’arrivent pas à trancher. Norrie semble plus frais, mais Dimitrov a dominé les meilleurs joueurs. Le Britannique réalise une meilleure saison, mais le Bulgare a davantage d’expérience à ce niveau de compétition. Une statistique pour vous aider à faire un choix ? L’ancien N°3 mondial présente un bilan très favorable de 78% de réussite contre les gauchers sur dur, si on excepte ses affrontements contre Rafael Nadal. C’est surtout contre les gros lifteurs, Espagnols ou Sud-Américains, que le Bulgare éprouve quelques difficultés. Or Norrie ne fouette pas ses balles comme cette catégorie de joueurs…

L’œil de Rodolphe Gilbert : Je ne pense pas que le lift de Cameron Norrie sera si gênant que ça pour le revers de Grigor Dimitrov. Ce n’est pas dans ce domaine que le Britannique peut lui faire mal, mais plutôt dans sa capacité à tenir l’échange et à tout renvoyer, afin de le faire craquer. Mais personnellement, je vois le Bulgare s’imposer. Niveau talent pur, il est au-dessus. D’ailleurs, je fais confiance aux impressions de Daniil Medvedev qui n'avait pas affronté un tel adversaire depuis très longtemps. C’est un signe qui ne trompe pas selon moi. Autre élément important, le jour de repos. Il était cramé après ses victoires contre le Russe et Hubert Hurkacz, il va donc pouvoir récupérer. Enfin, comme je le disais au début, je ne vois pas la patte de gaucher de Norrie perturber outre mesure Dimitrov. Il a l’habitude de jouer contre ce genre de joueurs, et je rappelle même qu’il a même parfois très bien résisté sur dur au grand Rafael Nadal.  


Nikoloz Basilashvili vs Taylor Fritz
Jusqu’au troisième tour, le mot « surprise » était banni dans les travées du complexe sportif d’Indian Wells. Mais depuis les huitièmes de finale, tout s’est enchaîné sur un rythme déchaîné. Exit Danill Medvedev, Matteo Berrettini, puis Hubert Hurkacz, Jannik Sinner et enfin Stefanos Tsitsipas et Alexander Zverev. Résultat, après Cameron Norrie dans la première demie, voici Nikoloz Basilashvili et Taylor Fritz en lice pour leur tout premier dernier carré dans un Masters 1000. S’il sont là, c’est qu’ils le méritent. Pour le premier cité, il faut bien sûr signaler que le Grec a manqué de jus et d’esprit entreprise. Mais le Géorgien a eu le mérite de croire en ses chances et de faire le jeu, tout en restant patient (il a remporté la plupart des rallyes, une vraie performance face à Tsitsipas). C’est sans doute la plus grosse victoire dans la carrière du N°36 mondial et seulement sa troisième face à un membre du TOP 5 (pour 9 revers). La question qu’on peut se poser à présent : sera-t-il capable d’aller encore plus loin, lui qui est si imprévisible, dans le bon et le mauvais sens du terme, et qui a donc parfois du mal à être régulier d’un bout à l’autre d’un tournoi ? La bonne nouvelle, c’est qu’il n’aura pas à renouveler l’exploit de dominer un nouveau TOP 5, puisqu’Alexander Zverev a échoué en quart, malgré deux balles de match en sa faveur. Une autre surprise dans cette épreuve, devenue de plus en plus folle.

L’heureux gagnant se nomme Taylor Fritz, tombeur de son premier TOP 5 après 5 échecs. Mais il faut le dire d’emblée : il n’a pas volé sa victoire. À partir du moment où il a réussi à trouver de la longueur dans ses frappes, côté coup droit comme côté revers, l’Américain a sorti l’artillerie lourde. En mode rouleau compresseur, il n’a cessé de gifler le joueur allemand, certes un brin passif, obligé de défendre de plus en plus loin derrière sa ligne. À partir de 5-2 pour Zverev dans le 3ème set, Fritz a tout simplement été impressionnant, allumant son adversaire, prenant un maximum de risques, en commettant un minimum de fautes. Il a su être également efficace pour venir terminer les points au filet (17/22). Vous l’avez compris, ce duel s’annonce particulièrement ouvert. Celui qui s’imposera sera d’abord celui qui gèrera le mieux ses émotions. Petit avantage à Fritz de ce point de vue, qui pourra compter sur l’appui du public californien. Dans le jeu, le yankee semble aussi un peu plus solide lorsque les points deviennent importants. Il lui faudra plutôt jouer long et droit devant que donner des angles à Basilashvili. Lorsque Tsitsipas a essayé, il s’est à chaque fois fait punir, tant le Géorgien parvient à accélérer même dans des petits espaces. Le service de l’Américain est également supérieur. Tout ces petits détails pourraient faire la différence. Un dernier argument ? Fritz mène 2/1 dans leurs confrontations, la dernière victoire remontant au début de l’année à Dubaï.       

L’œil de Rodolphe Gilbert : On a vécu deux quarts de finale incroyables, avec pour Stefanos Tsitsipas comme Alexander Zverev des occasions d’aller plus loin, mais qu’ils ont laissé passer. Taylor Fritz est même en quelque sorte un survivant. Un peu à l’image de ce tournoi, tout s’est emballé, avec plusieurs surprises. Forcément, vu ce tournoi un peu fou, le match entre Fritz et Nikoloz Basilashvili me paraît très ouvert. J’ai plutôt un feeling pour l’Américain, même si ce diable de Géorgien est toujours capable de tout. Mais je trouve que Fritz passe peut-être un cap lors de cette épreuve, en montrant vraiment ce qu’il sait faire, lui qui est connu depuis longtemps et était très fort en junior. Je le trouve un tout petit peu plus constant que Basilashvili et il m’a pas mal impressionné. Même si, je le répète, il faut rester méfiant avec le côté imprévisible du Géorgien.