Suite de notre dossier « Tennis(wo)man au bord de la crise de nerfs », dans lequel nous évoquions la carrière de Mardy Fish et les crises d’angoisses qui ont émaillé la seconde partie de sa carrière. Pour prolonger l’échange, nous avons tenu à interroger notre consultant Florent Serra, ancien 36ème mondial, sur les questions de préparation mentale et de gestion du stress en match.

Lorsqu’on regarde le documentaire de Mardy Fish, on voit que l’extrême nervosité qu’il ressent s’est exprimé d’abord en dehors des courts avant de s’installer pendant ses matchs. En ce qui te concerne, lorsque tu étais joueur, comment le stress se manifestait-il chez toi ?

Il se manifestait de diverses manières. Je faisais des crises d’urticaires entre 2004 et 2008. Parfois, je me réveillais avec un œil gonflé, je ne savais pas pourquoi. C’était épisodique et je n’ai jamais su pourquoi j’avais cela. J’avais également tendance à être nerveux avant ou pendant les grands évènements, je pouvais avoir peur de ne pas être à la hauteur, je pouvais être timoré contre des joueurs très bien classés. Je n’avais peut-être pas assez confiance en mes capacités, il y avait sans doute un complexe d’infériorité. Beaucoup de choses sur le plan mental sont conditionnées par la manière dont on a été éduqué.  Moi, j’ai été élevé dans la culture de l’humilité et la discrétion, je pense que cela a joué dans ma manière de jouer à certains moments. Il faut avoir une grosse estime de soi, un ego très fort, une envie de marcher sur l’adversaire pour gagner des gros titres.

Est-ce que tu as des exemples de matchs où tu es passé à côté à cause de cette nervosité, de ce comportement timoré comme tu le dis ?

L’un des premiers, c’est contre Vincent Spadea en 2003, alors tête de série 18, en 2003 sur mon premier Roland Garros. J’ai 9 balles de match et dans les moments chauds, je fais des doubles fautes en faisant des tranches parce que je suis très tendu. Les balles partent sur le périphérique tellement je suis crispé ! Bref, je rate l’opportunité de passer un tour, ce qui aurait signifié beaucoup pour moi à l’époque (ndlr : il était 220eme mondial à l’époque). Contre Roddick, au premier tour de l’US Open en 2006, je passe complètement à côté de mon match (ndlr : défaite 6-2 6-1 6-3). Contre Nadal à l’Open d’Australie en 2008, je me souviens avoir été très crispé, je me prends 6-0, 6-2, 6-2. Il y a également mon 3ème tour à Miami contre Federer en 2010. Je perds 7-6, 7-6. C’était un match top de ma part dans l'ensemble mais dans les 2 tie-breaks, je suis trop timide et je le regarde un peu, plutôt que de me dire "je vais le battre".

En 2008, j’ai l’occasion de me qualifier pour un 1/8eme de finale à Roland Garros et je joue Robin Ginepri, un joueur prenable sur terre battue. J’ai clairement un coup à jouer sur ce match mais je n’ai pas bien géré ce match. J’ai déjà un peu l’impression d’avoir réussi mon tournoi, je suis un peu timide sur le terrain… Je perds 6-4, 6-4, 6-4. Avec plus d’expérience de ces matchs importants sur ces grosses échéances, je pense que j’aurais probablement mieux préparé ce match.


Cette défaite, c’est la plus dure à encaisser au final ?

Il y en a une autre qui me vient à l’esprit, c’est mon 1/8eme de finale aux Masters Series de Cincinnati contre Robredo. A cette époque, il est top 10. Je l’ai rencontré 3 fois avant cette année-là et j’ai gagné deux fois contre lui à Adelaïde et s-Hertogenbosch. Je l’ai même accroché sur 3 sets à Hambourg, sur terre battue, tournoi qu’il finit par gagner. Bref, j’ai le sentiment que c’est un joueur que j’arrive à manœuvrer. Je me dis que j’ai toutes mes chances d’aller en quart de finale , d'autant que je jouais très bien, ayant battu Benneteau et Djokovic sur les tours d'avant. Avant de rencontrer Robredo, je me dis qu'il faut que je joue de manière agressive, comme les deux fois où j’ai gagné contre lui. Mais, au final, j’ai peut-être forcé sur mon plan de jeu. J’ai vu qu’il était bien dans son match, il faisait ce qu’il savait faire, trouver des angles très facilement sur le terrain et bien varier son jeu. Je me suis crispé et je n’ai pas su trouver de plan B. Incapable de me détendre en match, je prends 6-3, 6-1. Mine de rien, ce sont des matchs qui peuvent faire des carrières…

Forcer un plan de jeu qui a fonctionné, c’est un mécanisme que tu as souvent reproduit dans ta carrière ?

Oui, c’est un sentiment naturel, on est facilement tenté de reproduire ce qui a marché par le passé et on a tendance à forcer car on veut reproduire ces matchs, il y a un côté rassurant dans cette idée. Plus globalement, une bonne partie de ma carrière, j’ai eu du mal à trouver le bon équilibre entre la puissance et le relâchement. J’ai souvent cherché cette balance et je me suis retrouvé par moment à contre-courant. J’ai le souvenir d’un tournoi challenger en 2005 où je suis mené set et break contre un Argentin. Je forçais trop sur mes frappes, je voulais frapper fort et j’arrosais les tribunes. A un moment donné, ça ne pouvait plus durer, je me suis dit : « arrête de forcer, essaie de jouer comme Gilles Simon. Relâche toi, détends toi , allonge les échanges et cours ! ». Et ça a fonctionné, je parviens à trouver ce relâchement qui me permet de changer de rythme. J’ai fini par refaire mon retard, puis par gagner le match et le tournoi ! A Bucarest peu après, je suis au contraire trop dans cette dynamique de relâchement. J’ai l’impression de n’avoir rien dans la balle, d’être complètement mou. Je suis mené set et break et je me dis qu’il faut que je retrouve plus de rythme, avec des frappes plus sèches… c’est ça qui me permet de gagner le match et le tournoi. Ça m’est également arrivé contre Djokovic au 2eme tour du tournoi de Monte Carlo en 2010. Je voulais démarrer pied au plancher, en jouant de manière agressive et au final, ça n’allait pas du tout, je prends 3 et 2…

Tu parles de tes défaites contre les tops 10, mais tu as quand même quelques victoires à ton actif contre certains de ces joueurs (ndlr : 5 pour être précis). Qu’est-ce qui était différent dans ta manière d’aborder ces matchs-là ?

Contre Lleyton Hewitt, aux Masters Series de Montreal, je gagne sur abandon. Mais fair play, il m’a avoué qu’il aurait sans doute perdu ce match-là sans sa blessure. C’est vrai que je sentais très bien la balle ce jour-là, j’ai joué de manière très relâchée. A Amersfoot, contre Davydenko en 2007, je perds le premier set 6-4 et je joue sans complexe, en étant agressif et je remporte les deux autres sets 6-1 6-1. Les éléments étaient bien alignés ces jours-là et j’arrivais à trouver cet équilibre que j’évoquais auparavant.

Il y a une scène assez étonnante dans le documentaire de Mardy Fish où on voit ce dernier, en difficulté dans un match contre Franck Dancevic, venir à sa rencontre au changement de côté et lui dire qu’il est hors de question qu’il gagne ce match. Son adversaire est déstabilisé et l’Américain finit par reprendre l’ascendant et gagner le match. Que t’évoque ce moment très borderline ?

Je pense qu’il faut savoir être un peu méchant sur un terrain. Maintenant que je commente les matchs, je vois pas mal de choses sur les attitudes des joueurs en match, que j’aurais dû appliquer plus souvent pendant les matchs lorsque j’étais joueur. Il y a des situations où on peut, par son attitude, déstabiliser un peu l’adversaire, générer une tension supplémentaire. Par exemple, lorsque l’on mène 0-30 sur un jeu de service adverse, être plus démonstratif, serrer le poing, donner de la voix pour montrer à l’adversaire qu’on est là et qu’on va tout faire pour breaker. A la réflexion, je ne l’ai peut-être pas assez fait.

J’ai en mémoire mon tournoi à Casablanca en 2009, où je fais finale
(ndlr : défaite contre Juan Carlos Ferrero). Mon père est né là-bas, donc j’avais vraiment à cœur de faire les choses bien, de me donner à fond. J’ai fait un très bon tournoi, je passe Gabashvili, Montanes et Olivier Rochus. Marc Gicquel sort: « Florent est redevenu méchant sur le court ! ». Mais il faudrait être comme cela chaque semaine ! Sauf que c’est très difficile en fait. Car on joue beaucoup durant l’année et on a tendance à s’installer dans une routine de tournoi, donc on oublie cela, on oublie un peu nos forces. Il peut aussi arriver qu’on ait une petite gêne physique ou qu’on soit un peu en manque de confiance, donc dans ces cas-là, on n’est pas dans les meilleures dispositions. Au final, c’est vraiment difficile de toujours garder la même intensité toute l’année…

Est-ce que tu peux m’éclairer sur ta préparation mentale à l’époque ? Est-ce que tu t’es appuyé sur les ressources de la Fédération ?

En 2003, au début de ma carrière, j’ai essayé de travailler avec un psychologue de la Fédération mais ça n’a pas été concluant. J’ai plutôt essayé de trouver des solutions par moi-même ou avec mon coach. Cela s’est traduit de diverses manières. J’ai fait du yoga, des exercices de visualisation. Je lisais pas mal de livres sur le sujet. Il y en a qui me vient en tête, c’est « L’athlète intérieur » de Dan Millman (ndlr : ancien gymnaste, vainqueur du premier Championnat du monde de trampoline à Londres en 1964), qui est un peu un classique sur cette thématique. C’est un livre qui aborde beaucoup les questions d’harmonie du corps avec son environnement, l’expression des forces sans effort, la capacité à exprimer du relâchement en gardant la tonicité. On revient encore au même sujet, comme je disais, je cherchais beaucoup cet équilibre dans ma manière de frapper la balle. Est-ce que c’était une erreur de travailler tous ces sujets par moi-même ? C’est possible. Je me suis amélioré sur le plan mental mais peut-être pas de manière aussi explicite que si j’avais travaillé avec un spécialiste.

Comment considères-tu aujourd’hui le travail de la Fédération sur les questions de préparation mentale ?

Personnellement, j’ai beaucoup aimé le système qui avait été mis en place par la Fédération Française. J’avais un bon préparateur physique notamment et de bonnes infrastructures à disposition. Mais je pense que notre instance peut progresser sur la prise en compte de l’aspect médical et sur la préparation mentale. Ce qui est sûr, c’est que ces structures fournissent un cadre et si on veut se spécialiser sur certains domaines, c’est également bien pour un joueur d’aller voir ce qui se fait ailleurs.

J’ai appris cependant qu’il y a une nouvelle structure de préparation mentale qui va être mise en place prochainement par la Fédération. C’est un ancien entraîneur fédéral, Olivier Béranger, qui s’est spécialisé sur cette thématique, qui va la diriger.

Plus globalement, je pense que la Fédération pourrait se servir plus de notre expérience d’anciens joueurs, car on a une certaine expérience de la vie sur le circuit qui peut être une bonne valeur ajoutée en matière de formation, pour les jeunes qui veulent franchir le pas du professionnalisme. Je parle de préparation mentale, mais pas seulement. Toutes ces questions de prévention médicale, de gestion de carrière, les difficultés à surmonter, tous les aspects financiers à assimiler, c’est quelque chose d’intéressant à aborder pour des jeunes qui ont 14-15-16 ans et qui ont un bon niveau.